‹ Chefs-d'œuvres dramatiques de Scarron, et RotrouChapitre 81 sur 224 · D. J U AN. I · texte numérisé non relu

D. J U AN. I

De lui.

D. LOUIS

De moi?

D. JUAN

De vous.

Je vous iii vu sortir du balcon d'Isabelle.

D. LOUIS

Vous m'en vîtes sortir?

D. JUAN

Vous-même, et puis chez elle .le vous ai vu caché. Mais ces jaloux soupçons Ne ralentirent point mon feu de leurs glaçons; Au contraire il s'accrut avecque violence : Lors je me déguisai , je gardai le silence , Et ne fus pas long-temps sans rencontrer en vous Un rival dont j'avois sujet d'être jaloux : Vous n'excitiez alors que ma simple colère, .le n'eusse jamais cru que la mort de mon frère Dût se trouver encore un coup de votre main : Je vous voyois coquet, et non pas inhumain. Enfin j'ai su depuis qu'une mortelle offense Me devoit contre vous porter à la vengeance; J'ai cru que vous étiez coupable envers ma sœur ; J'ai cru que vous étiez son lâche ravisseur : I.ors par ressentiment, plus que par jalousie, La fureur contre vous m'avoit l'ame saisie :

»o8 JODELET.

J'ai bientôt préfère, pour vous priver du jour,

Les soins de mon honneur à ceux de mon amour.

Quand on souffre en l'honneur, l'amour ne touche {juère.

Maintenant que je vois que de mon pauvre frère.

Que vous avez tué la nuit trop lâchement,

Vous m'osez reprocher la mort insolemment ,

Que pour vous contre moi le ciel avec la terre ,

Et tout le genre humain, me déclarent la guerre,

Malgré le ciel, la terre, et tout le genre humain.

Il faut que vous mouriez aujourd'hui de ma main.

D. LOUIS

Ceux qui me connoîtront sauront bien que la crainte N'est pas ce qui me fait approuver votre plainte : . Quand vous me reprochez que votre frère est mort, La raison est pour vous, et moi j'ai toujours tort : Mais je devrois plutôt être, par cette offense. Un objet de pitié qu un objet de vengeance.

\ Hélas! je le tuai; mais comment, et pourquoi?

lEt, quand je le sus mort , qui pleura plus que moi?

j II m'attaqua la nuit, et moi , sans le connoître. Je crus , l'ayant tué , n'avoir tué qu'un traître. Malheureux que je suis ! j'avois tué, sans voir, Le plus intime ami que je croyois avoir : Oui, je l'aimois autant qu'on peut aimer un autre. Puisqu'il fut mon ami, pour devenir le vôtre. Je donnerois mon sang, je donnerois mon cœur; Et ce discours n'est pas un effet de ma peur.

Outre qu'un généreux facilement pardonne , Cette seule raison sans doute est assez bonne.

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