PREMIÈRE PARTIE
Pour corriger un désordre , il faut d'abord s'appliquer à Je connaître, et pour le connaître il en faut chercher et découvrir le principe. Je parle ici, chrétiens, d'un fiomme du monde qui vit dans un profond oubli de Dieu, qui semble avoir secoué le joug de Dieu ,' qui s'est fait comme une ha-: bitude et un état de se rendre indépendant de Dieu ; eniki qui , sans se déclarer néanmoins ouvertement, mais par ia malheureuse possession où il s'est établi d'agir selon son gré et en libertin, est devenu, si j'ose m'exprimer ainsi, ua déserteur, ou si vous voulez, un apostat de la providence de Dieu : conduite la plus déplorable, mais effet le plus com^ mun de la dépravation du siècle. Je veux vous en faire voir le dérèglement : voici comme je le conçois. Quiconque renonce à la providence et veut se soustraire à' l'empire de Dieu, ne le peut faire qu'en l'une ou en l'autre de ces û%ux manières -.savoir, par un esprit d'infidélité, parcequ'il ne reconnaît pas cette providence et qu'il ne la croit .pas ; ou par une simple révolte de cœur, parcequ'en la croyant môme et en la supposant, il ne veut pas se soumiettre à elle : or, examinons ces deux principes, et voyons dans lequel des deux l'aveuglement de l'impie est plus grossier et plus cn-r minel.
Si c'est par un esprit d'infidéhté , et parcequ'il ne croit pas la providence, je vous demande quel désordre est conn parable à celui-là, de ne pas croire ce qui est sans contestation la chose non-seulement la plus croyable, mais le fondement de toutes les choses croyables; de ne pas croire oe qu'ont cru les païens les plus sensés par la seule lumière de la raison ; de ne pas croire ce qu'indépendamment de k foi nous éprouvons nous-mêmes «sans cesse , ce que nous sentons , ce que nous sommes forcés de confesser en mille
rencontres par un témoignage que nous arradient les premiers mouvements de la nature; mais surtout de ne pas. croire la plus incontestable vérité par les raisons mêmes qui rétablissent et qui seules sont plus que suffisantes pour nous en convaincre. Or, tel est 1 état du mondain, qui ne veut pas reconnaître la providence. Suivons ceci de point en point, et instruisons-nous.
Car le mondain s'aveugle, dit saint Chrysostome, dans la source même des lumières qui est Têtre de Dieu , puisque la première et la plus immédiate conséquence qui se tii*e de Tètre de Dieu ou de Texistence de Dieu , c'est qcCil y ^ une providence. D'où il s'ensuit' qu en renonçant à cette providence, ou bien il ne connaît plus de Dieu ; affreuse impiété ! ou bien il fait un Dieu monstrueux , c'est-à-dire un IMeu qui n^a nul soin de ses créatures ; un Dieu qui ne s'intéresse ni à leur conservation , ni à leur perfection ; un IHeu qui n'est ni juste, ni sage, ni bon, puisqu'il ne peut rien être de tout cela sans providence. De là il se réduit , ajoute saint Cbrysostome , k être plus que païen dans le christianisme, ou, tout chrétien qu'il est, à prendre parti avec ce qu'il y a eu dans le paganisme de plus vicieux et de plus corrompu ; car- à peine s'cst-il trouvé des sectes païennes qui aient nié la providence, ou qui en aient douté, sinon celles qui, par leurs abominables maximes, portaient les hommes aux plus infâmes excès et aux plus sales voluptés, celles pour qui il était à souhaiter qu'il n'y eût dans le monde ni Dieu , ni loi , ni châtiment , ni récompense , ni providence, ni justice.
Ce n'est pas assez : comme le mérite de la foi est de nous fau*e espérer contre l'espérance même, contra spem , in spem (Rom. IV), le crime du mondain sur le sujet de la providence est de se rendre incrédule et insensé contre sa raison même. Car enfin le mondain lui-même, suivant le seul ii^tinct de sa raison, admet, sans Taperçevoir, une pro-
videnoe à faMfBetle ii ne pense pas» Comment cela? Je m'eK* .plique. fl croit qu'on Etui ne peut être bien ^uverné qoe par la sagesse et le conseil d'un prince; ii croit qu'une mai» son ne peut subsiisler sans la vigilance et réoonoime d'un père de iamille ; il croit qu'un vaisseau ne peut être bieii conduit sans Tattention et rhabiteté d'un pilote ; et quand ii voit ce vaisseau voguer en pleine mer , cette ÊuiMlle bien réglée, ce Foyainne dans l'ordre et dans la paix , il conclut sans hésiter .qu'il y a un «sprit, une inteltigenee qui y pré^- ^ side. Mais il prétend raisonner tout autrement à l'égard du inonde entier ; et il veut 4]ue sans providence , sans pm« 4ence , sans inteiligeRce , par un pur dfet du tiasard , ce grand et vaste univers se maintienne dans l'ordre roerveil» leux où nous le voyons. N'est-ce pas aller contre ses propres luinièpes et contredire sa raison? Ajoutez les preuves sensibles et personnelles q&e le mondain, sans sortir hors de iiiHmême, trouve dams lui-même , mais sur lesquelies son obstination l'aveugle et l'endurcit. Gu* il n'y a point d'iionime qui, repassant dans son esprit les années <âe sa vie , et rappelant le souvenir de tout ce iqui lut est arrivé ^ ne doive s'arrêter à certains points fixes, je veux dire à cer» taines conjonctures où il s'est trouvé , à certains périls d'o& il est écihi^pé, à certains événements heureux ou malheureux, mais extraordinaires et singuliers, qui l'ont surprïs et frappé , et qui sont autant de signes visibles d'une provi-«> dence. Or, si c^a est vrai de tous les hommes sans excep» tion, beaucoup plus encore l'est-il de ceux qui font qu^qœ figure dans le monde, de ceux qui otd part -aux intrigne» du inonde , de ceux qui entrent plus avant dans le commerce et dans le secret du monde ; et plus enfin de cent qui vivent dans le centre du monde , qui est la cour'. €ar . <fu'est-<;e que le monde, disait Cassiodore , sinon le graiid théâtre et la grande école de la providence , oà pour peo que l'on fiisse de réflexion , l'on apprend à tous momenl»
SUR LA PROVIDENCE. \m
qu'il y a dans Tiinivers une puissance et une sagesse supérrenre à celle des hommes, qui se joue de leurs desseins, qui ordonne de leurs destinées, qui élève et qui abaisse, qui appauvrit et qui enrichit, qui mortifie et quirvivifie , qui dispose de toutxommc l'arbitre suprême de toutes choses. 11 n'y a donc point d'hommes dans le monde qui, selon les règles ordinaires, dussent croire d'une foi plus fenne la providence, que ceux qai se piquent d'avoir la science da monde et d'être les sages du monde : mais par un secret jugement de Dieu, il n'y en a point qui soient communément plus infidèles , touchant la providence , et qui semblent plus la méconnaître. Et comme il n'y aura jamais d'hommes sur la terre, -et qu*il n'y en a jamais eu à qui il eût été moins pardonnable de former quelque doute sur la providence qu'au patriarche Joseph , après les miracles éclatants que Dieu avait opérés dans sa personne , aussi ces prétendus sages du monde sont-ils plus coupables, en rejetant la providence, de refuser à Dieu l'hommage d'un attri^ but dans- la connaissance duquel Dieu prend plaisir, pour ainsi dire , à les élever.
Leur aveuglement va encore plus loin, et il consiste en ce qtf ils ne veulent pas rendre librement et cbrétiennement à la providence un aveu qu'ils lui rendent souvent par nécessité, ou plutôt par emportement de chagrin et de désespoir. Car prenez garde, chrétiens, ce mondain qui oublie Dieu et la providence, tandis qu'il est dans la prospérité et que tout lui succède selon se^ désirs, est le premier à murmurer contre cette même providence et contre Dieu, quand il lui survient une disgrâce qu'il n'avait pas prévue ; comme si c'était un soulagement pour lui d'avoir à qui s'en prendre dans son malheur, il.cn accuse Dieu, «t par la plus éti-ange contradiction il l'attribue à cette providence même qu'il niait par une fière et orgueilleuse impiété. Or qu'y a-t-il de plus bizarre que de ne vouloir pas
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reconnaître une providence pour lui obéir et pour se con* formera eile, et d'en reconnaître une pour Toutragcr? Voici quelque chose encore de plus surprenant ; c'est que souvent le. libertin veut douter de la providence par les raisoîis même qui prouvent invinciblement la providence, et qur seules devraient suffire pour la lui persuader. Car sur quoi fonde~t-il ses doutes touchant la providence d'un Dieu ? sur ce qu'il voit le monde rempli de désordres ; et c'est pour cela même, dit saint Chrysostome, qu'il doit conclure' nécessairement qu'il y a une providence. En effet, pourquoi ces désordres dont le monde est plein, sont-ils des désordres ? et pourquoi lui paraissent-ils désordres, sinon parcequ'ils sont contre l'ordre et qu'ils répugnent à l'ordre? Or qu^'est-ce que cet ordre auquel ils répugnent, sinon la providence? Il se fait donc une difficulté de cela même qui résout la difficulté, et il devient infidèle par ce qui devait affermir sa foi. Mais s'il y avait, dit-il, une providence, arriverait-il dans la société des hommes tant de choses, dont les hommes eux-mêmes sont scandalisés ? Et moi je réponds : mais de ce que les hommes eux-mêmes en sont scandalisés, n'est-ce pas une preuve authentique de la providence, qui ne permet pas que ces choses soient autorisées, et qui veut pour cela que parmi les hommes elles passent ei qu'elles aient toujours passé pour scandaleuses? Si les iiommes ne se scandahsaient plus de rien, c'est alors que l'on pourrait peut-être douter qu'il y eût une providence, et que peut-être l'impie pourrait dire dans son cœiu*, qu'il n'y a point de Dieu : mais tandis qu'on se scandalise de l'insolence du vice, tandis que la censure même du monde condamne le libertinage , tandis qu'on abhorre l'impiété , tandis que la haine publique s'élève contre l'iniquité , la providence est à couvert, et rien de tout cela ne prévaut contre elle. Or on se scandalisera toujours de tout cela, pai'cequ'il y aura toujours un Dieu et une providence. U est
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vrai, on commettra dans le monde des crimes honteux, des perfidies noires, des traRisons lâches ; mais ces crimes ne seront honteux , que parcequ'ii y a une providence qui y attache un caractère de honte et qui nous le fait voir ; ces perfidies ne seront détestées comme perfidies, que parcequ il y a une providence qui fait aimer la bonne foi ; ces trahisons ne seront réputées lâches, que parcequ'il y a une providence qui met en crédit Thonneur et la probité. On fera des actions dont on rougira^ qu'on se reprochera, qu'on désavouera ; mais ces désaveux, ces remords, cette confusion, seront dans ces actions-lù même autant d'arguments en faveur de la providence. Au contraire, quel avantage contre elle F impie ne tirerait-il pas, si Ton ne les désavouait plus, si Ton ne s'en cachait plus, si Ton n'en rougissait plus ? Voilà le désordre de celui qui renonce à la providence par un esprit d'incrédulité.
Mais supposons qu'il le fasse sans préjudice de* sa foi, et par une simple révolte de cœur : autre désordre encore moins soutenable, de croire une providence qui préside au gouvernement du monde, et de ne vouloir pas se soumettre à elle, de ne vouloir, pas se régler par elle, ni agir de concert avec elle; d'être assez téméraire, ou plutôt assez insensé, non-seulement pour affecter de s'en rendre indépendant, mais pour prétendre arriver malgré elle aux fins qu'on se propose, et venir à 'bout de ses entreprises par d'autres moyens que ceux qu'elle a marqués. Tel est néanmoins le désordre où conduit insensiblement l'esprit du monde. £n croyant mêqne une providence, on vit dans le n)onde comme si on ne la croyait pas. Car' on croit une providence (appliquez-vous, mon cher auditeur, et reconnaissez- vous ici), on croit une providence et toutefois on agit dans les affaires du monde avec les mêmes inquiétudes, avec les mêmes empressements, avec les mêmes impatiences, avec le même oiiblt de Dieu dans les succès, avec le même abattement.
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dans les afflietioias, avec la même présomption dans les ea« treprises, que si cette providence était un nom vide, et qu'elle ne décidât de rien, ni n'^ût part à rien. En effet, si la foi de la providence entrait dans la conduite de notre vie autant qu'elle y devrait entrer, c'est-à-dire, si nous ne perdions jamais cette providence de vue, et si chacun de nous ne se regardait que comme un sujet né pour exécuter ses ordres, dès là il n'y aurait rien dans nous que dp raisonnable : nous ne serions ni passionnés, ni emportés, ni vains, ni inquiets, ni fiers, ni jaloux, ni ingrats envers Dieu, mi injustes envers les hommes ; soumis à cette Provfdence, nous aurions dans le monde des intérêts sans attachement , des prétentions^ sans ambition , des avantages sans orgueil ; nous n'abuserions ni des biens ni des maux , et nous coor- Sicrverions en toutes choses cette sainte modération, de sentiments et de désirs, qui, selon. la maxime de saint Paul , nous rendrait , modestes dans la prospérité et patients dans l'adversité. Pourquoi ? parceque tout cela est essentiellement renfermé dans ce que j'appelle la subordination ou la soumis^on d'une ame fidèle à la providence de Dieu. Mais parceque l'esprit du monde qui prédomine en nous, nous fait abandonner cette providence, par une suite inévitable nous tombons en mille désordres. Nous recevons de Dieu des bienfaits sans les reconnaître, et des châtiments sans en pro* fiter : ce qui devrait nous convertir,, nous endurcit ; et ce qui devrait nous sanctifier, nous irrite et nous désespère : nous nous élevons où il faudrait nous humilier, et nous nous troublons où il foudrait bénir Dieu et nous consoler : des succès d'autrui nous nous faisons par envie de honleu}( chagrins, et des chagrins d'autrui de malignes joies. Il n'y a pas un mouvement dé notre cœur qui ne soit, pour ainsi parler, hors de sa place ; et cela parceque ce n'est plus du premier mobile , je veux dire de la foi d'une providence que nous recevons l'impression. Or, dès là, Seigneur, com-
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ment ne serionsHaous pas de tootes vos créatures les pk» crkniiielles ^ puisqu'en nous retirant d'une conduite aussi sainte et aussi droite que la vôtre, il ne nous reste plus que des voies trompeuses et détournées où nous Élisons autant de chutes que de pas?
Prenez garde, chrétiens ; et pour bien comprendre la vérité que je vous prêche, remarquez que cet lK)mme du siè-» clé, qui se détache de la providence pour ne plus dépendre d'elle, ne le fait, ou que pour vivre au hasard et pour suivre en aveugle le cours de la fortune , dont le torrent entraine tontes les aroes faibles, ou que pour se gouverner selon les vues de la prudence humaine , dont les sages da monde prennent le parti. Or , je soutiens que Fun et l'autre est pour ]>ieu Toutrage le plus sensible, et il n'y a personne de vous qui n'en doive convenir avec moi ; car de n'avoir plus d'autre principe de sa conduite que la fortune, et d'en vouloir suivre le cours, n'est-ee pas tomber dans l'idolâtrie des païens, qui, comme l'observe saint Augustin, au lieu d'adorer les conseils de Dieu dans les événements du monde ,. aimèrent mieux se faire une ditinité bizarre, qu'ils appelèrent Fortune, jusqn'à lui ériger des temples, jusqu'à l'invoquer dans leurs besoins, jusqu'à lui offrir des sacrifices pour l'apaiser , jusqu'à lui rendre des actions de grâces quand ils. supposaient qu'elle leur était favorable? Idolâtrie dont les sages même du paganisme ne pouvaient supporter l'abus. Quelle indignité, discut un d'entre eux, de voir aujourd'hui la fortune adorée partout, invoquée partout, et au Biépris des dieux même, révérée partout comme la divinité dn monde? Quid enim est qued mme toio orbe lociêque ùmnibîu fortnna invœaiw, una eogiUUur, wm nommaiuTf una eolUwr (Plin.)?
Et n'est-ce pas aussi, chrétiens , ce que Dieu reprochait aux israélkes, qaanà il leur disait par la bouclœ d'Isaie; El vos qm éerdiftii$H$ Jhminum, «( oblUi eslU moMlefH
sanclum meum, qui ponitis forlunœ mensam, el libaiis super eam; numerabo vos in gladio {Is. LXV). Pour vous qui avez méprisé mon cuite, vous qui dressez un autel à la fortune, et t[xn par une apostasie secrète lui faites dans le fond de vos cœurs des sacrifices, sachez que ma justice vengeresse ne vous épargnera pas. Or, ce sacrilège n a pas seulement été le crime des juifs et des païens; on. le voit encore au milieu du christianisme, surtout à la cour, et c'en est un des plus grands scandales. Oui, mes chers auditeurs, et vous le savez mieux que moi, Fidole de la cour, c'est la fortune, c'^stà la cour qu'on Tadore; c'est à la cour qu'on lui sacrifie toutes choses, son repos, sa santé, sa liberté, sa conscience même et son salut; c'est à la cour qu'on règle par elle ses amitiés, ^s respects, ses services, ses complaisances, jusqu'à ses devoirs. Qu'un homme soit dans la fortune, c'est une divinité pour nous ; ses vices nous deviennent des vertus , ses paroles des oracles , ses volontés des lois. Oserai-je le dire ? qu'un démon sorti de l'enfer se trouvât dans un haut degré d'élévation et de faveur, on lui offrirait de l'Cncens. Mais que ce même homme qu'on idolAtrait, vienne à déchoir et qu'il ne se trouve plus en place, à peine le regarde-t-on. Tous ces faux adorateurs disparaissent, et sont les premiers à l'oublier : pourquoi? parceque cette idole de la fortune qu'on respectait en lui ne subsiste plus. Je sais qu'en tout cela l'on se regarde soimême ; mais c'est justement le désordre, de se regarder et' de se rechercher ailleurs soi-même qu'en Dieu et dans sa providence. Il n'y a pas jusqu'aux gens de bien et aux spirituels, qui ne se laissent surprendre i l'éclat d'une fortune mondaine, et qui n'aient quelque part à cette idolâtrie. Non pas, après tout, qu'il soit absolument défendu de-se servir de ceux qui sont en crédit, pourvu qu'on les considère comme les ministres de la providence; mais alors on ne s'appuie sur eux que selon les vues de Dieu; et l'on ne les
emploie pas, ainsi que nous, le voyons tous les jours , pour * opprimer Tun , pour supplanter Fautre, pour soutenir Tinjustice et pour faire triompher Tiniquité.
Il semble que le parti de ceux qui abandonnent la providence pour se conduire selon la prudence humaine, devrait être exposé à moins Ae désordres ; mais c'est en quoi nous nous trompons. Dans ces partisans de la foçtune il y a i)lus de témérité; mais dans ces sages du monde il y a plus d'orgueil. Or, rien n'offense plus Dieu que l'orgueil; et ' n est-ce pas ici qu'il paraît évidemment? Car quel orgueil qu'un homme faisant fond sur soi-même , s' assurant de soimême, ne comptant que sur soi-même, se croie suffisam- Hient éclairé pour se gouverner soi-même, et pour avoir droit ensuite de s'applaudir à soi-même de s^s avantages, jusqu'à dire intérieurement, comme ces impies dans l'Ecriture : Manus noslra excelsa, et non Dominus fecil hœc omnia (Deuter. XXXIl) ; c'est moi qui me suis fait ce que Je suis; c'est par mon industrie et par mon travail que je suis parvenu là : l'établissement de ma maison, le succès de mes affaires, le rang que je tiens, tout cela est l'ouvrage de mes mains et hon de la main du Seigneur. Quel orgueil, que n'ayant pas assez de lumières pour nous passer en mille conjonctures du conseil des hommes, nous pensions en avoir assez pour n'être pas obligés de consulter Dieu? et afm de réduire cette vérité à quelque espèce particulière , quel désordre, par exemple, qu'un père, suivant les seules maximes de la sagesse mondaine, s'estime capable de disposer souverainement de ses enfants, de déterminer leur * vocation, de les engager en tels emplois, de leur procurer tels bénéfices , de leur faire prendre telle ou telle route , sans examiner si ce sont les voies de Dieu? A quoi s'exposet-il par là, et quelles en sont pour lui , aussi bien que pour ses enfants , les affreuses conséquences ; puisque tout cela, et pour ses enfants et pour lui-même , a de si étroites hai-
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sons avec le salut? Car enfin, du moment que Thommë entreprend de se gouverner indépendamment de Dieu, iUsé charge devant Dieu de toutes les suites. Si elles sont maW heureuses, il en prend sur lui le crime ; et comme la prudence humaine , même la plus raffinée , est sujette à mille erreurs, qui peut dire combien de dettes il accumule les unes sur 4es antres , dont il faudra rendre compte un jouir au souverain juge? Quand j'ai récours à Dieu, c'est-à-dire quand après avoir mûrement délibéré selon Tesprit de ma religion, et tâché de bonne foi à connaître Tordre de Dieu , je viens à décider et à conclure , je puis alors avoir cette confiance, ou que je conclus sûrement, ou que si je manque. Dieu suppléera à mon défaut ; que si je m'égare. Dieu aura d'autres voies pour ine redresser, et qu'il ne m'imputera pas mon égarement; pourquoi? parcequ' autant qu'il était en moi, j'ai suivi les règles de la prudence chrétienne , en le priant de m'éclairer, et usant des moyens qu'il m'a donnés pour m'instruire de sa volonté. Mais quand je veux moi-même me conduire, je dois répondre de moi-même, et en répondre à un Dieu jaloux de ses droits, et qui, offensé de mon orgueil , n'est pas dans la disposition de me faire . grâce. De là en quels abîmes vais-je me précipiter? Car, pour demeurer toujours dans le même exemple, qu'un père dispose de ses enfants selon les idées de celte damnable politique du monde qui lui sert de règle, qu'arrive-t-il? vous le savez : pour en élever un, il sacrifie tous les autres; par prédilection pour ceux-ci , il ne fait à ceux-là nulle justice : il destine à l'Eglise ceux qui pouvaient faire leur devoir dans le monde, et il engage ceux qui pouvaient utilement servir l'Eglise; et parcequ'il est néanmoins vrai ^ue leiu' destinée temporelle a un enchauiement presque infaillible avec leur prédestination éternelle , en pensant les établir tous, il les damne tous, et lui-même se damne avec 4ÎUX et pour eux. S'il s'était, en père chrétien, adressé à
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Dieu, il se fiU préservé de tous ces désordi:es : mais il n'en a voulu croire que lui-même, et n'en croyant que lui-même , il s'est perdu, il a perdu ses enfants, et s'est rendu devant Dieu personnellement responsable de leur perte et de la sienne.
Voilà pourquoi le plus sage des hommes, Salomon, faisait à Dieu cette excellente prière : Da mihi sedium tuarum assistrieem sapûntiam, ul mecum «i7, et mecum làborei^ .et seiam quod acceptum sU apud le, Bonnez-moi , Seigneur, cette sagesse qui est assise avec vous sur votre trône , afin qu'elle travaille avec moi, que sans me tromper jamais elle m'apprenne comment je dois agir et ce qui vous est agréable. Prière, mes cbers auditeurs, que nous devons faire, chacun dans nos conditions, tous les jours de notre vie : prière que Dieu écoutera, parceque ce sera un hommage que nous rendrons à sa providence : prière qui fera descendre sur nous les plus aliondantes bénédictions du ciel, parcequ'en honorant Dieu elle engagera Dieu à s'intéresser pour nous. Sans cela , sans cette soumission à la providence de notre Dieu, nous ne serons pas seulement les plus criminels, mais les plus malheureux de tous les hommes. Vous l'allez voir , dans la seconde partie.
SECONDE PARTIE
C'est un sentiment de saiiit Augustin qui ne peut être contesté, et qui me paraît aussi propre à nous imprimer une haute idée de Dieu, qu'à nous donner mie connaissance parfaite de nous-mêmes: savoir, que Dieu ne serait pas Dieu, si hors de lui nous pouvions trouver un bonheur solide, et que la preuve la plus convaincante et la plus sensible qu'il est notre dernière fin et notre souveraine béatitude , est qu'en nous éloignant de lui par le péché nous devenons malheureux : Jussisti, Domine, et sic est, %d omnis animus
inordinalus pœnà sil ipse «i6t (August.). Vous Tavez ordonné, Seigneur, disait ce grand homme faisant à Dieu riiumblc confession do ses misères et les déplorant, vous ravcz ainsi ordonné , et Tarrêt s'exécute tous les jours, que tout esprit qui se dérègle et qui veut sortir des bornes de la sujétion et de la dépendance en se séparant de vous, trouve sa peine dans lui-même. Or, c'est \h justenient, chrétiens, la seconde proposition que j'ai avancée , et c'est assez de l'avoir conçue pour en' être persuadé : le plus grand malheur de riiomme est de se détacher de Dieu, et de vouloir so soustraire aux lois de sa providence ; pourquoi cela ? en voici les raisons. C'est qu'en renonçant à cette providence adorable , l'homme demeure , ou sans conduite , ou abandonné à sa propre conduite, source infaillible de tous les maux. C'est qu'en quittant Dieu, il oblige Dieu pareillement ù le quitter, et à retirer de lui celte protection paternelle qui fait, selon l'Ecriture , toute la félicité des justes sur la terre. C'est qu'il se prive par là de la plus douce, ou plutcFt de l'unique consolation qu'il peut avgir en certaines adversités, où la foi seule de la providence le pourrait soutenir. Enfin c'est que ne voulant pas dépendre de Dieu par une soumission libre et volontaire , il en dépend malgré lui par une soumission forcée; et que, refusant de se captiver sous une loi d'amour , il ne peut éviter d'être assujetti aux lois les plus dures d'une rigoureuse justice. Quatre raisons qui demanderaient autant de discours pour être traitées dans foute leur étendue et toute leur force, mais dont l'exposition simple et coiute servira pour vous convaincre et pour vous toucher.
Imaginez-vous donc d'abord, disait saint Chrysostome, un vaisseau en pleine mer, battu des vents et des tempêtes, bien équipé néanmoins et bien pourvu de tout le reste, mais qui n'a ni pilote ni gouvernail : tel est l'homme dans le cours du monde, quand il n'a plus Dieu pour règle de sa
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conduite. Au défaut de la providence, sur quoi peut-il faire fond, et à quoi peut-il s'attacher? S'il trouvait hors de ceUe providence quelque chose de stable qui l'arrêtât et qui le iixàt, son état peut-être serait nnoins à plaindre; mais il faut qu'il convienne avec moi, qu'en renonçant à la providence et en secouant le joug de Dieu , il ne lui reste que l'un ou l'autre de ces deux partis, je veux dire, ou de mettre son appui dans les hommes, ou d'être réduit à n'avoir plus d'autre ressource que lui-même. Or, des deux côtés sa condition est également déplorable; et quoi qu'il fasse, il est inévitablement et incontestablement malheureux. Car d'être réduit à n'avoir plus d'autre ressource que lui-même, qu'y a-t-il, à le bien prendre, de plus terrible? et pour peu que l'homme se connaisse, est-il rien qui soit plus capable de le désoler et de le consterner? Si je me trouvais seul et sans guide dans une solitude affreuse, exposé à tous les risques d'un «égarement sans retour, je serais dans des frayeurs mortelles. Si dans une pressante maladie je me voyais abandonné , n'ayant que moi-même pour veiller sur moi , je n'oserais plus compter sur ma guérison. Si dans une affdire capitale, où il s'agirait pour moi non-seulement de ma fortune, mais de ma vie, tout autre conseil que le mien me manquait, je me croirais perdu et sans espérance. Comment donc au milieu du monde, de tant d'écueils et de pièges qui m'environnent, de tant de périls qui me menacent, de tant d'ennemis qui me poursuivent , de tant d'occasions oî^ je puis périr, sans autre secours que moi-même , pourrai-je vivre en paix et n'être pas dans de continuelles alarmes ? Aussi, chrétiens, ce qui fait tous les jours le malheur de l'homme , c'est l'homme même obstiné à ne vouloir dépendre que de lui-même : ce qui rend l'homme malheureux,, ce n'est point ce qui est hors de. lui , ni ce qui est audessus de lui, ni ce qui paraît même plus déclare contre lui ; mais il est lui-même la source de ses peines, parce-
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qu'il veut être lui-^mème la règle de ses actions. Et il faut par nécessité que cela soit ainsi. Car comme , selon TEcriture, les pensées des hommes sont incertaines, confuses, timides, surtout à regard de ce qui le touche , cogiUUiones morlalium timidœ , si Thomme réduit h lui-même ne suit que ses propres vues, dès lors le voilà dans l'inquiétude , dans rirrésoiution, dans le trouble, ne pouvant plus s'assurer de rien, obhgé à sedéGer de tout, livré à ses caprices, à ses inégalités, à ses inconstances, esclave d'une imagination qui le joue, sujet aux altérations d'un tempérament qui le domine. Comme il est rempli de passions , et de passions toutes contraires, il doit s'attendre à en être déchiré; et s'il se renferme dans lui-même, dès lors le voilà selon les différentes situations accablé de tristesse, saisi de crainte, envenimé de haine; infatué d'amour, dévoré d'une ambition démesurée, desséché des plus malignes envies , transporté de colère, outré de douleur, trouvant en lui-même, non pgs un supplice, mais un enfer.
Je sais, chrétiens, qu'il y a une raison supérieure à tout cela, dont il peut et dont il doit s'aider : mais si d'une part «lie lui est de quelque secours, que ne lui fait-elle pas souffrir de l'autre? A quoi lui sert, dit saint Augustin, cette raison non soumise à Dieu ^t bornée à ses faibles lumières , sinon à le rendre encore plus malheureux , à lui découvru* des biens auxquels il ne peut parvenir, à lui représenter des maux qu'il ne saurait éviter , à exciter en lui des désirs qu'il ne contente jamais^, à lui causer des repentirs qui 2e tourmentent toujours , à lui donner du dégoCil pour ce qu'il a, à lui faire sentir la privation de ce qu'il n'a pas, à lui faire apercevoir dans le monde mille injustices qui le désespèrent et mille indignités qui le révoltent? Il raisonne mr tout, mais ses raisonnements l'affligent; il prévoit tout, mais ses prévoyances le tuent; il affecte d'être prudent et $age, mai^ n'est-ce pas de cette prudence même et de cette
\mne sagesse qiie naissent ses amertumes et ses chagrins? S*il se laissait conduire à Dieu , la -seule vue d'une Providence occupée à veiller sur lui, fixerait ses pensées, bornerait sa cupidité , adoucirait ses passions, fortifierait sa raison ; et dans ce calme de toutes les puissances de son ame, il serait heureux : mais parcequ'il veut Têlre sans Dieu et par lui-même, il ne trouve hors de Dieu et dans lui-même que misère et affliction d'esprit.
•Que fera-t-il donc ! convaincu de son insuffisance et ne voulant pas s'attacher à Dieu, mettrart-il sa confiance dans les hommes? Ah ! mes chers auditeurs, autre misère encore plus grande ; car, dit le Saint-Esprit, malheur à celui qui s'appuie sur l'homme et sur un bras de chair : Malediclns qtii confiait in komine , et ponit carnem brachium suum (Jer. XVII). Et, en effet, sans parler du reste, à quelle servitude cet état n'engage-t-il pas? quelle bassesse en secouant le joug de Dieu, de s'imposer le joug de l'homme, c'est-à-dire, de ne plus vivre qu'au gré de l'homme, de ne plus subsister que par son crédit, de n'avoir plus d'autres volontés que les siennes, de ne plus faire que ce qui lui plaît, d'être obligé satis cesse à le prévenir , à le ménager, à le flatter ; d'être toujours en peine si l'on est dans ses bonnes grâces ou si l'on n'y est pas , s'il est content ou s'il rte l'esf pas? est-il un esclavage plus ennuyeux et plus fatigant? Mais dépendre de Dieu , dont je suis sûr que la providence ne me peut manquer, voilà ce qui fait ma félicité , et ce qui faisait celle de saint Paul , quand il disait : Scio cui credidi (2 TiM.) , je sais à qui j'ai confié mon dépôt. Au contraire, quand je pense qu'au défaut de Dieu sur qui je ne veux pas me reposer, je confie ce dépôt , c'est-à-dire, ma destinée et mon sort , à des hommes volages, à des hommes intéressés, à des hommes amateurs d'eux-mêmes , qui ne me considèrent que pour eux-mêmes', et qui compteront pour rien de nrabandonner dès que je commencerai de leur être à charge,
ou que je cesserai de leur être utile : ah ! chrétiens , pour peu que j'aie de sentiments , il faut que j'avoue qu'il n'est rien de con\parable h mon -mallieur. Et certes, dit saint Chrysostome ; si cette providence aimable d'un Dieu pouvait être suppléée à notre égard par la protection des hommes , ce serait surtout par celle des princes , que nous regardons comme les dieux de la terre, ou par celle de leurs minisires et de leurs favoris qui nous semblent tout-puissanls dans le inonde. Or, ce sont justement là ceux sur qui l'Ecriture noas avertit de ne pas établir notre espérance , à moins que nous ne voulions bâtir sur un fondement ruineux : NoHie confia derc in principibm ( Ps. XLV ) : et afin que l'expérience -nous rendit Sensible ce point de foi, ce sont ceux dont la faveur opiniâtrement recherchée et inutilement entretenue, par une juste punition de Dieu , fait tous les jours plus de misérables, plus d'hommes trompés, délaissés, sacrifiés, et par conséquent plus de ténàoins de cette grande vérité, que dans les enfants des hommes , je dis même selon le monde, il n'y a point de salut : In filiis hominum, inquibus non est salw (Ibidem).
Cependant, chrétiens, voici le comble de l'aveuglement du siècle ; quelque persuadé que l'on soit d'une vérité dont vu a tant de preuves et qu'il nous est si important de bien comprendre, on s'obstine à la combattre , et l'on aime mieu.^ être malheureux en dépendant de la créature , que d'être heureux en s'assùjettissant au créateur. Malgré les rigoureuses épreuves qu'on fait tous les jours de l'indifférence , de la dureté , de l'insensibilité de ces fausses divinités de la ferre , par une espèce d'enchantement, on consent plutôt à souffrir et à gémir en comptant sur elles , qu'à jouir de la liberté par une sainte confiance en Dieu. Demandez à ces adorateurs de la faveur, à ces partisans et à ces esclaves du monde ce qui se passe en eux , et voyez s'il y en a un seul qui ne convienne que sa condition a mille dégoûts, mille
déboires , mîlte moitificstioiis inévitaëles , et cpie c^'-est vue perpétuelle capttvké. N'esl-ce pas aiesi cpi'ils en parient éiBS le coure nème de leurs prospérités ? Mais quand après Uea des intrigues , leur politique vient à échouer, ei que par une disgrâce miprévue qui les déconcerte et qui dérange tous leurs desseins, ils se voient oubliés, négligés, méprisés: ah ! mes frères , s^écrie «aint Augui^n, c'est alors qu'ils readçnt un liemmage solennel à cette providence dont ils n'^nt pas voulu dépendre : et c'est alors même aussi que Dieu a ses tour, et «que pao* une espèce d'insulte que lui permet sa justice , et qui ne blesse en rien sa miséricorde , il croit avoir droit de leur répondre avec ces paroles du Dentéroneme : Vki 9uni Dii tmn/m tn qmlm$ habeèafU fidueiamf Sur* ^mu, €t opikdentwr vokiê (DEunn. XXXII). Où sont oes Dieux dent vous vous teniez sûrs et qui devaient vous maintenir, ces dieux d(mt ta protection vous rendait si fiers , oà soivt-ils ? Swrffnm/t , ef in neeesiiksie vos preêe§ani (Imi«h) : qu'ils paraissent maintenant et qu'ils viennent vous secourir ; c'étiUent vos dieux , et vous faisiez phis de Umà sur eux que snr moi : lié bien ! adressez-vous donc à eux dans l'extrémité où vous, êtes; et puisque vous les avez servis comnM des divinités, qu'ils vous tirent de l'aMme et qu'il» vous relèvent : SwrgmU et opituleniur vebû.
De là , «îhrétiens , quelle ccmsolatioa pour un homme ainsi abandonné de Dieu, après qu'il a lui-même abandonné Dieu t quelle consolation , dis-je , siutoiit en certains états de la vie où la foi seule d'une providence nous peut soirtenir? €ar tandis que cette lai m'édaire, et que ie suis bien persnadé de ce principe , qu'il y a un Dieu dispensateur des biens et des maux , en sorte qu'il ne ra'arrive rien que par mm ordre et que pour mon «akit et pomr sa gloire, j'ai dans moi un souftieD contre te«s les accidents. Quelque indocile, qudqoe révellé même que ie sois , selon les sentinoents natnrels, fe ne kûsse pas au moins dMwàa partie supérieure
m SERMON
de mon ame, et suivant les vues que me donne la foi , de me dire à moi-même : j'ai tort de murmurer et de me plaindre : Dieu Ta ainsi ordonné ; et puisque c'est sa volonté, je dois m'y soumettre. Or, en me condamnant de la sorte , je me console et cette pensée me fortifie : quoique je ne la goûte pas peut-être d'abord , il suffit que je l'approuve et que j'y puisse revenir qi^and il me plaira , pour qu'elle me soit une ressource toujours présente dans ma douleur. Mais quand j'ai une fois eiïacé de mon esprit cette idée de la providence, s'il me survient une affliction de la nature de celles où la raison de l'homme est à bout , et qui ne peuvent recevoir de la part du monde aucun soulagement, où en suis-je, et que me reste-t-il , sinon de boire tout le calice et de le boire tout pur, comme les pécheurs , sans tempérament et sans mélange? Verumlamen fœx ejus non est exinanila , bibent cmneê peccatores terrœ (Ps. LXXIV). Or, dans le cours de la vie et des révolutions qui y sont si ordinaires, il n'est rien de plus commun que ces sortes d'états ; et Dieu le permet, iihrétiens , pour nous convaincre encore plus sensiblement de la nécessité où nous sommes de nous attacher à sa pro-' vidence , et pour nous faire voir la différence de ceux qui se confient en elle , et de ceux qui refusent de marcher dans ses voies : car de là vient qu'un juste afOigé , persécuté , et si vous voulez opprimé , demeure tranquille , possède son Bme dans la patience et dans une paix qui , selon l'apôtre , surpasse tout sentiment humain, tire de ses propres maux sa consolation ; pourquoi ? parcequ'il envisage dans l'univers une providence à qui il se fait un plaisir de se conformer: Dominw dédit, Dominus abslulit; sicut Domino placuit ita faclumest (Job. I). C'est le Seigneur qui m'avait donné ces biens , c'est lui-même qui m'en a dépouillé , que son nom soit à jamais béni. Au lieu que l'impie frappé du coup qui l'atterre, fait, pour ainsi dire, le personnage d'un réprouvé, blasphémant contre le ciel, trouvant tout odieux
sur la terre , accusant ses amis, plein de fureur contre ses ennemis, se désespérant, et dans son désespoir n'ayant pas même , non plus que le riche de Tenfer, une goutte d'eau , c'est-à-dire , d'onction et de consolation ; pourquoi ? parceque c'était dans le sein de la providence qu'il la pouvait puiser, et que cette source est tarie pour lut ; ce qui faisait dire à saint Chrysostome, que quiconque combat la provi-^ dence , combat son bonheur, parceque le grand bonheur de l'homme est de croire une providence dans le monde, et de lui être soumis.
Que dis-je, chrétiens? et le mondaia, tout rebelle qu'il est, n'est-ii pas encore sous le domaine de la providence? Oui , il y est, et malgré lui il y sera ; mais c'est cela même qui achève son malheur ; car de deux sortes de providences que Dieu exerce sur les hommes , l'une de sévérité et l'autre de bonté , l'une de justibe et l'autre de miséricorde , au même temps qu'il se soustrait à cette providence favorable en qui il devait chercher son repos , il se trouve livré à cette providence rigoureuse qui le poursuit pour lui faire sentir son empire le plus dominant ; comme si Dieu lui disait : Tu n'as pas voulu te ranger sous celle-ci , tu souffriras de cellelà; car je les ai substituées l'une à l'autre par une loi éternelle et irrévocable ; et dans l'étendue que je leur ai donnée , rien ne peut être hors de leur ressort. La providence de mon amour n'a pu t'engager; ce sera donc désormais la providence de ma justice qui te contiendra, qui te réprimera; qui par des vengeances tantôt secrètes , tantôt éclatantes', se fera sentir à toi; qui tantôt par des humiliations, tantôt par des afflictions, tantôt par des prospérités dont tu seras enivré, tantôt par des adversités dont tu seras accablé, tantôt par des douceurs qui t'empoisonneront le cœur, tantôt par des amertumes qui t'aigriront , qui te soulèveront et ne te corrigeront pas, te réduira malgré toi dans la dépendance. Et voilà cpmment Dieu tant de fois en a usé envers certains
1^ ^BMON
pécheurs de marque ; voilà coffimeBt il a traité un Pharaon, un Nabucliodonosor, un Antiodius, et bien d'autres. Ils n'ont pas V4mj1u le reconnaître comine p^ ; ils ont été forcés à le reconnaître comme juge ; ils n'tHit pas voulu servir à . glorifier sa providence aknable et bienfoisante ; ils ont servi à glorifier sa providence souveraine et toute-fmissante : Fo-^ nom le in tœemplum (Nah. IU). Je ferai un exemple de toi , disait-il , par son prophète à un libartin , et c'est ce qu'il a fait et ce 4}u'il fait encore du peu[de juif. Miracle subsistant de la providence d'un Dieu irrité : miracle qui seul peut convaincre les esprits les plus inci'édules, qu'il y a un premier maître et un Dieu dans le monde , devant lequel toute créature doit s'humilier et à^ui il estiuste que tout homme mortel obéisse. Si donc , mes frères , nous avons quelque égard à notre devoir ou à notre intérêt, soumettons-nous c^ lui et à sa providence. Soumeltons4ui toutes nos entr^[>nses ; et sans négliger les moyens raisonnables qu'41 nous permet d'employer pour les faire réussir, sans y éipar^ier nos soins, du reste reposons-nous tranquillement et {absolument sur lui du succès. Bénissons^e éf^iUemeat^ et dans les biens et dans les maux : dans les biens, en les recevant avec recon* naissance : dans les maux , en les supportaoït avec patience. Demandons-lui sans cesse que sa volonté s'accomphsse en nous ; qu'eUe s'accomplisse sur la terre et qu'elle s'accomplisse dans le ciel : sur la terre, où il veut nous sanctifier ; et dans le ciel , oîî il veut nous couronner. C'est ce que je vous souhaite , ete.
SUR LA RELIGION CHRÉTIENNE. i25
Résponéerunt Jeiu quMam dé Seribis et Phariêœis, dieen^ te* i Magisier, votumus à te signum videre. Qui reepondens, ait illis : Generatio mala et adultéra signum quœrity et $i^ gnum ftom dabitur ei nisi signum Jonœ Prophetœ.
Quelques- nns^ des Scribes et des Pharisiens dirent à Jésus : Maître, noiis voudrions bien voir quelque prodige de vous. Jésus leur répondit : Cette nation roéchanle et adultère demande un prodige , et il n*7 en «un point d*autre pour elle que celui du prophète Jonas.
Matth. XII.
Madame , ^
Ce fut une curiosité, mais une curiosité présomptueuse, une curiosité captieuse et maligne, qui porta les Pharisiens à faire cette demande au Sauveur du monde. Curiosité présomptueuse y puisqu'au lieu d'engager le Fils de Dieu par mie humble prière , à leur accorder comme une grâce ce qu'ils demandaient, ils parurent Texiger, comme s'ils n'eussent eu qu'à le vouloir pour être en droit de l'obtenir : Magister^ volumus. Curiosité captieuse, puisque, selon le rapport d'un autre évangéliste, ils ne lui firent cette proposition que pour le tenter et que pour lui dresser un piège : Tentantes eum, signum de ado quœrebant ( Luc II ). Cu-
* La Reine.
126 SERUON
riosité maligne, puisqu'on cela même ils n'avaient point d'autre dessein que de le perdre, déterminés qu'ils étaient à tourner contre lui ses miracles mêmes, dont ils lui faisaient autant de crimes, et dont enfin ils se servirent pour le calomnier et pour l'opprimer. Car de là vint que le Fils de Dieu ne leur répondit qu'avec un zèle plein de sagesse d'une part, mais de l'autre plein d'indignation; qu'il ne satisfit à leur curiosité que pour leur reprocher au même temps leur incrédulité ; qu'il les traita de nation méchante et infidèle, Generatio mala et adultéra; enfin qu'il les cita devant le tribunal de Dieu, parcequ'il prévoyait bien que le prodige qu'il allait leur marquer, mais auquel ils ne se rendraient pas, ne servirait qu à les cotifondre : Viri Ninivitœ «urgenl in judicio adversûs generalionem istam ( Matth. XII).
Voilù, mes chers auditeurs, le précis de notre Evangile, et dans l'exemple des pharisiens, ce qui se passe encore tous les jours entre Dieu et nous. Je m'explique. Nous voudrions que Dieu nous fit voir des miracles pour nous confirmer dans la foi ; et Dieu nous en fait voir actuellement dont nous ne profitons pas, à quoi nous sommes insensibles; et qui, par l'abus que nous en faisons , rendent notre endurcissement d'autant plus criminel qu'il est volontaire, puisqu'il ne procède, aussi bien que celui des pharisiens, que de notre perversité et de la corruption de nos cœurs. Or c'est ce que notre divin Maître condamne aujourd'hui dans ces prétendus esprits forts du judaïsme, et ce qui doit, si nous tombons dans leur infidélité, nous condamner nousmêmes. Tertuliien à dit un beau mot, et qui exprime parfaitement le caractère de la profession chrétienne ; savoir^ qu'après Jésus-Christ la curiosité n'est plus pour nous de nul usage, et que désormais elle ne nous peut plus être utile, beaucoup moins nécessaire ; parceque depuis la prédication de l'Evangile le seul parti qui nous reste est celui de croire
et de soumettre notre raison, en la captivant, sous le joug de la foi : Noln$ euriontale opus non est post Chrisiumf née inquinlùme post Evangelium ( Tertull. ). C'est ainsi qu'il s'en expliquait. Mais pour moi j'ose enchérir sur sa pensée, et j'ajoute que quand il nous serait permis dans le christianisme de faire de nouvelles recherches , quand nous aurions droit de raisonner sur notre foi et sur les mystères qu'elle nous révèle, nous trouvons dans Jésus-Christ et dans son Evangile, non-seulement de quoi convaincre nos esprits, mais de quoi contenter pleinement notre curiosité : pourquoi ? parceque Jésus-Christ nous a fait voir dans sa personne des prodiges si éclatants et d'une telle évidence que nul esprit raisonnable n'y peut résister, et que si nous n'en sommes pas touchés, ce ne peut être que l'efiet d'une mauvaise disposition, dont nous serons responsables à Dieu, et qui ne suffira que trop pour attirer sur nous toutes les rigueurs de son jugement.
C'est l'importante matière que j'ai entrepris de traiter dans ce discours : et le puis-je faire, Madame, avec plus d^avantage qu'en présence de Votre Majesté, dont les sentiments et les exemples doivent être pour tout cet auditoire autant de preuves sensibles et convaincantes de ce que je veux aujourd'hui lui persuader ? Car quel effet plus merveilleux peut avoir la religion chrétienne, que de sanctifier au milieu de là cour et jusque sur le trône, la plus grande reine du monde ? et cela seul ne doit-il pas déjà nous foire conclure que cette religion est nécessairement l'ouvrage de Dieu, et non pas des homqoes? Plaise au ciel, chrétiens, qu'un tel miracle ne serve pasun jour de témoignage contre nous ! mais ne piûs-je pas bien vous faire la même menace que nous fait à tous le Fils de Dieu dans notre Evangile, en nous proposant l'exemple 'd'une reine? Regina surget in judicio ( Matth. XII ). Le Sauveur du monde parlait d'une reine infidèle, et je parle d'une reine
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toute chrétieniie. Cette reine du nâàk s'est taat vantée, que pour être Tenue entendre la sagesse de Salomon : Quia venit auàwe sapientiam Saiemonis ( M att. XII ) : mais, Madame, outre que vous écoutez ici la sagesse même de Jésu&-Christ et sa parole, que n'aurais-je point à dire de la pureté de votre foi, de Tardeur de votre zèle pour les intérêts de Die«, de la tendresse de votre amour pour les peuples, des soins vigilants et empressés de votre charité pour les pauvres, de ces ferventes prières au pied des autels, de ces longues oraisons dans le secret de Teratoire, de tant de saintes pratiques qui partagent une si belle vie, et qui font également le sujet de notre admiration et de notre édification ? Cependant, Madame, Votre Majesté n'attend point aujour* d'hui de moi de justes éloges, mais une instruction salutaire ; et c'est pour seconder sa piété toute royale, que je m'adresse au Saint-Esprit, et^que je lui demande par Tinterce»sion de Marie les lumières nécessaires. Àvt, Maria.
Ce n'est pas sans raison que les pharisiens de notre Evangile, dans le dessein , quoique peu sincère, de connaître Jésus-Christ et de savoir s'il était Fils de Dieu, hn demandèrent un prodige qui vînt de lui, et dont il fût l'auteur : Magiêlety volumus à le êi^um videre. Car il Êiut convenir, dit saint Augustin, qu'il y a des prodiges de deux différentes espèces; les premiers qui viennent de Dieu, et les seconds qui viennent de l'homme ; les uns qui excitent l'admiration, parceque ce sont les témoignages visibles de l'absolue puissance du Créateur, et les autres qui necausent que de l'horreur, parceque ce sont les tristes effets du dérèglement de la créature ; ceux-là que nous révérons et que nous j^ppelons miracles, et ceux-ci que nous regardons commodes monstres daifls l'ordre de la grâce. Faites-nous voir un prodige qui vienne de vous, disent les pharisiens à Jésus-Christ. Que fait ce Sauveur adorable? Ecoutez-mot; en ceci con-
SUR LA REL161(»$ eHRËTIENNE. i»
sisie tout le fond de eelte inslnietioii. De ces de«3L genres de prodiges «asi distingués, il leur e» fût voir un qui n'»* vait pu venir que de I^u^et qui fui un miracle évident et incoBtestable ; je vei^ dire la foi des Ninivites convertis par la prédication de Jonas. Mais au même temps il leur en découvre un autre bien opposé et qui ne pouvait venir que d'eux-mêmes, savoir, le prodige ou le désordre de leur in-> ûdéiiié. Or nous n'avons, mes chers auditeurs, qu'à noue appliquer ces deux sortes de prodiges, pour nous reconnaître aujourd'hui dans la personne de ces pharisiens, et pour être obligés, par la comparaison que nous ferons de leur état et du nôtre , d'avouer que le reproche du Fils de Dieu ne nous convient peut-être pas moins qu'à ces faux docteurs de la loi ; cpie dans le sens qu'il l'entendait, peutêtre ne sommes-nous pas moins qu'eux une nation corrompue et adultère, et qu'il pourrait avec autant de raison nous appeler à ce jugement redoutable , ùh il les cita en leur adressant ces paroles : Viri NinMtœ surgent injudieto cwm generaiione Ulà.
Car je prétends, et en deux propositions, voici le partage de ce discours , comprenez-les : je prétends que Jésu9- Ghrist, dans l'étabUssement de sa religion, nous a Êiit voiir un miracle plus authentique et plus convaincant que celui des Ninivites convertis, et c'est le grand miracle de la conversion du monde et de la propagation de l'Evangile,, que j'appelle le miracle de la foi : ce sera le premier point. Je prétends que nous opposons tous les jomrs à ce miracle un prodige d'infidélité, mais d'une infidélité bien plus mons« trueuse et plus condamnable que celle même des Hiarisiens : ce sera le second point. Deux prodiges encore une fois ; l'un surnaturel et divin , c'est le monde sanctifié par la prédication de l'Ëvangâe; l'autre trop naturel et trop bumain , mais néanmoins prodige, c'est le désordre de notre infidélité. Deux titres de condamnation que Dieu produira
contre nous dans son jugement, si nous ne pensons à le pré- Tenir, en nous jugeant dès à présent nous-mêmes. Miracle de la foi : prodige d'infidélité. Miracle de la foi , que Dieu nous a rendu sensible , et que nous avons continuellement doTant les yeux : prodige d'infidélité , dont nous n'avons pas soin de nous préserver et que nous tenons caché dans nos cœurs. Miracle de la foi, qui vous remplira d'une confusion salutaire, en vous faisant connaître l'excellence et la grandeur de votre religion : prodige d'infidélité, qui peutêtre, si vous n'y prenez garde, après avoir été la source de votre corruption , sera le sujet de votre étemelle réprobation. L'un et l'autre demande une attention particulière.