PREMIÈRE PARTIE
Il s'agit donc, chrétiens, pour entrer d'ab(N^ dans la pensée de Jésus-Christ et dans le point essentiel que j'ai présentement à développer, de bien concevoir ce grand miracle de la conversion du monde et de l'établissement du christianisme, que je regarde, après saint Jérôme, comme le miracle de la foi. Et parcequ'il est indubitable que ce miracle doit être une des plus invincibles preuves que Dieu emploiera contre nous, si jamais il nous réprouve, il faut aur jourd'hui vous et moi nous en former une idée capable de réveiller dans nos cœurs les plus vifs sentiments de la retigion. Le sujet est grand, je le sais; il a épuisé l'éloquence des Pères de l'Eglise, et il passe toute l'étendue de l'esprit de l'homme. Mais attachons-nous à l'exposition simple et nue que saint Chrysostome en a faite dans une de ses homélies. Pour en mieux comprendre la vérité , jugeons-en par ce qu'il nous marque en avoir été la figure ; je dis par la conversion des Ninivites et par l'effet prodigieux et miraculeux de la prédication de Jonas. Le voici.
Jonas fugitif, mais, malgré sa fuite, ne pouvant se déro-
ber au pouvoir de Dieu qui l'envoie, confus et touché de repentir, reçoit de la part du Seigneur un nouvel ordre d'aller à Ninive. Il y va : quoiqu'étranger, quoiqu'inconnu, il y prêche, et il se difenvoyé de Dieu. Il menace celte grande ville et tous ses habitants d'une destruction entière et prochaine. Point d'autre terme que quarante jours, point d'autre preuve de sa prédiction que la prédiction même qu'il fait ; et sur sa parole, ce peuple abandonné à tous les vices, ce peuple pour qui , ce semble , il n'y avait plus ni Dieu ni foi , ce peuple indocile aux remontrances et aux leçons de tous les autres prophètes , par un changement de la main du Très-Haut, écoute celui-ci et l'écoute avec respect , revient à lui-même, et se met en devoir d'apaiser la colère de ' Dieu, fait la plus austère et la plus exemplaire pénitence ; ni état, ni âge, ni sexe n'en est excepté ; le roi même , dit l'Ecriture, pour pleurer et pour s'humilier, descend de son trône, les enfants sont compris dans la loi du jeûne ordonné par le prince ; chacun revêtu de cUice et .couvert de cendres, donne toutes les marques d'une douleur efficace et prompter. Enfin la réformation des mœurs est si générale , que la prophétie s'accomplit à la lettre : Et Ninive subver- ' tetur (JoN. III, 4) : puisque, selon la belle réflexion de saint Chrysostome, ce n'est plus cette Ninive débordée que Dieu avait en abomination , mais une Ninive toute nouvelle et toute sainte, édifiée sur les ruines de la première et par qui? par le ministère d'un seul homme qui a parlé; et qui, plein de l'Esprit de Dieu, a sanctifié des milliers d'hommes dont il a -brisé les cœurs. Voilà , disait le Fils de Dieu aux Juifs incrédules, le miracle qui vous condamnera et qui confondra votre impénitence : et je dis à tout ce qu'il y a de chrétiens endurcis dans leur libertinage, voilà le miracle que- le Saint-Esprit vous propose comme la figure d'un autre miracle encore plus étonnant, encore plus au-dessus de l'homme, encore plus capable de vous convaincre et de vous
«33 SERMCW
élever à Dieu. EeoBtez^e sans prévenkidny et vous en con* viendrez.
Le miracle de la prédieaUoii de Jooas était un signe poux les Juifs ; mais en voici ud pour tous, que je regarde comme le miracle du christianisme : lieureux , si je puis par mes paroles Tiroprimer profondément dans vos esprits ! C'est la conversion, non plus d'une ville, ni d'une province, mais d'un monde entier , opérée par la prédication de l'Evangile et par la mission d'un plus grand que Jonas, qui est l'Homme-Dieu, Jésus-Christ : Et ecce plus quàm Jonas Me (Matth. XII). Ne supposons point qu'il est Dieu, mais oubhons-le même pour quelque temps : il ne s'agit pas encore de ce qu'il est, mais de ce qu'il a fait. Qu'a-t-il fait? en deux motS) chrétiens^ ce que nous ne comprendrons jamais ' assez, et ce que nous devrions éternellement méditer. Donnez-moi la grâce, Seigneur, pour le mettre ici dans toute sa force par un récit aussi touchant qu'il sera exact et iidèle. Jésus-Christ, lils de Marie et réputé fils de Joseph, cet homme dont les Juiiis demandaient s'il n'était pas le fils de cet artisan: Nowm hic est filius fabri (Matta.)? entreprend de changer la &ce de l'univers et de purger le inonde de l'idolâtrie, de la superstition, de l'erreur, pour y faire régner souverainement la pureté du culte de Dieu. Dessein digne de lui , mais vaste et immense , et toutefois dessein dont vous allez voir le succès. Pour cela qui choisit-il? douze disciples grossiers, ignorants, faibles, imparfaits, mais qu'il remplit tellement de son esprit, que dans un jour, dans un moment il les rend prc^res à l'exécution de ce grand ouvrage.
£n effet, de grossiers, et pour user de son expression, de lents à croire qu'ils étaient, par la vertu de cet esprit qu'il leur envoie du ciel, il en fait des hommes pleins de zèle et pleins de foi. Après les avoir persuadés , il s'en sert pour persuader les autres : ces pécheurs, ces honunes faibles, que
Ton regardait f dit saint Paul, «mimm le rebut ^u monde, Tan^fumm pmr§ametUa M91M mmndi, forlifiés de la grâce de Tapostolat, partagent «ntre eux la oonqnète^t la râforffiation du monde. Us n'ont point d'autres ^nnes que la pa» tience, point d'antres trésors que la pi^iwelé , point d'autre eonseil que la simplicité; et cependant ils triomphent de tout, ils prêclient des mystères incroyables à la raison humaine, et on les croit; Hs annonçât un Evangile opposé contradictoirèment à toutes les inclinations de la nature, et ou le reçoit; ils l'annoncent aux grands de la terre, aux doctes et aux prudents du siècle, à des mondaine sensuels, voluptueux , et l'on s'y soumet. Ces grands reçoivent la loi de ces pauvres , ces doctes se laissent convaincre par ces ignorants , ces vohiptueux et ces sensuels se font instruire par ces nouveaux prédicateurs de la croix, et se chaiigent du joug de la mortiûcation et de la pénitence : de tout cela se forme une chrétienlé si samte, si pure, si distii^uée par toutes les vertus, que le paganisme même se trouve forcé à l'admirer.
Ce n'est pas tout, et ce que j'ajoute vous doit encore parsûtre plus surprenant : car à peine la loi publiée par ces douze Apôtres a-4Hiile conmenoé à se répandre, qu'elle se voit attaquée de niUe ememis ; toutes les puissances de U ferre s'^èvent eontre ette; un Dioctétien, le maître du monde, veut l'anéantir, et s'en fait un point politique : mais malgré lui , malgré les plus violents efforts de tant d'autres persécuteurs du nom chrétien, elle s'étdilit si solidonent, cette foi, que rien ne peut plus l'^ivranler. Des milliotts de martyrs la défendent juscpi'à l'effusion de leur sang, des gens de tontes les conditions iont glaire d'en être les victiBMs, et de s'immoler pour elle ; des vieiges sans nombre, dans un corps tendre et délicat, lui rendent le même témoignage , et sonffirent avec joie les tourments les plus cruels. EUe s'étend, elle se multiplie, nonnsenlement dans la Judée
iU SERMON
où elle a pris naissance , mais? jusqu'aux extrémités de la terre, où dès le temps de saint Jérôme, c'est lui-même qui le remarque comme une espèce de prodige, le nom de Jé^ sus-Christ était déjà révéré et adoré ; non-seulement parmi les peuples barbares, mais parmi les nations les plus polieç; dans Rome, où la religion d'un Dieu crucifié se trouve bien* tôt la religion dominante; dans le palais des Césars, où Dieu, pour raffermissement de son Eglise au milieu de Tiniquité, suscite les plus fervents chrétiens; enûn, observez ceci, dans le plus éclairé de tous les siècles, dans le siècle d'Auguste, que Dieu choisit pour marquer encore davantage le caractère de cette loi, qui seule devait surmonter toute la prétendue sagesse de l'homme et tout l'orgueil de sa raison. Avouons-le, mes chers auditeurs, avec saint Chrysostome: quapd la religion chrétienne, dès son berceau, aurait trouvé dans le monde toute la faveur et tout l'appui nécessaire, quand elle serait née dans le calme, par mille autres endroits elle ne laisserait pas d'être toujours l'œuvre de Dieu. Mais qu'elle se soit établie dans les persécutions, ou plutôt par les persécutions , et qu'il soit vrai qu'elle n'a jamais été plus florissante que lorsqu'elle a été plus violemment combattue; que le sang de ses disciples inhumainement répandu«aiti§té, comme parle un Père, le germe de sa fécondité; que plus il en périssait par le fer et par le feu, pkis die en ait formé par FËvaiigiie ; que la cruauté exercée sur les uns ait servi d'attrait aux autres pour les appeler, et qu'à la lettre Texpression de Tertullien se soit vérifiée , in ehrisUanit^crude^ lilas illecebra est seciœ; que sans rien faire autre chose que de voir ses membres souffrir et mourir, ce grand cm*|)s du christianisme ait eu de si prompts et de si merveilleux accroissements; ah! mes frères, c'est un des prodiges rà il faut que la prudence humaine s'humilie, et qu'elle fasse hommage à la puissance de Dieu. Voilà néanmoins ce que nous voyons, et c'est la merveille subsistante dont nous
sommes lémoins nons-m&iies, et que nous avons devant les yeux« Car nous voyons , malgré Tenfer, le monde devenu dirétien , et soumis au culte de cet Homme-Dieu dont le Juif s'est scandalisé, et dont le Gentil s'est moqué. Voilà ce que le Seigneur a fait : À Domine factum est islud^ et eU nUrabile in oaUis nostris (Ps. CXVII).
Et afm que cette merveille fit encore sur nous une plus vive impression, le même Seigneur Ta renouvelée dans les derniers siècles de TEglise. Vous le savez : un François Xavier, seul et sans autre secours que celui de la parole et de la vérité qu'il prêchait, a converti dans l'Orient tout un nouveau monde ; c'était -des païens et des idolâtres, et il leur a persuadé la même foi, et il les a formés à la même sainte de vie, et il leur a inspiré la même ardeur pour le martyre, et il a lait voir dans eux tout ce qu'on a vu de plus héroïque et de plus grand dans cet ancien christianisme si par&it et si vénérable. Et comment l'a-t-il fait? Par les mêmes moyens, malgré les mêmes obstacles, avec les mêmes succès : comme si Dieu eût pris plaisir à reproduire dans ce successeur des Apôtres, ce que sa main toute-puissante avait opéré par le mimstère des Apôtres roêpies, et qu'il eût voulu par ces exemples présents nous rendre plus croyable tout ce que nous avons entendu des siècles passés.
Or, je soutiens, mes chers auditeurs, qu'après cela nous n^avons plus droit de demander à Dieu des miracles, et que nous sonunes plus infidèles que les Pharisiens, si nous avons la présomption de dire comme eux : Volwnus êignum videre. Pourquoi? Parcequ'il est constant que cette conversion du monde telle que je l'ai représentée, quoique très imparfaitement, est en effet un perpétuel miracle. Sur quoi il y a trois réflexions à faire, ou trois circonstances à remarquer. Miracle qui surpasse, sans contredit, tous les autres miracles; miracle qui présuppose nécessairement tous les autres milades; miracle qui, dans Tordre des desseins de Dieu, jus-
iU ' SERMdK
tifle Ions les wtres nirades. Et ^r One tri^ omséqyence, mais iaévilable, mimele qai nens rend dignes de toys ies diâCMients de Dieu, s*â lie sert pas à noire fvopre instrnclion et à «otro cenvoraMin. Mon Dieu , qat n'ai-je «ne de ces langues de Im «pii descendireiit s«r les Àipdtres, et 4fat né suis-je rempli du mène Esprit, pour graver une aossî grande vérité «qioe odie-là dans tons les ecmirsl
Oui, dhfétieiis, la conversion du monde e^ un miraoie pei^pétuel , ique jamais f infidélité ne détraira. Ainsi a-tr-^ élé regardée de tous les itères , et en paiticulier de saint Au^Htin , dont le lugement peut bien nous servir ici de règle. Car e*est par iàque ce grand faonmie fermait la bon^ die aax païens, qnand û leur disak^ Pinsque vous vous -opimlàtrex à ne \%iÉm pas croire les autres mirades, qui «ont peur nous des prenves inoontestaUes de notre foi , a« moins oonlésseE ^nc q«e dans veitre système il y en a «n dont vous êtes ^igés de convenir ; c'est le «onde converti à ié8Us-€Sinst sans aliéna mirade : car œla même qui n'est pas, et qui n'a pu être, ce semit le mirade ides mracles, fit à quoi donc, poursiiivMt saint àngvstîn, attrânierons-nous oe grand onvrage de la sancftiâication dn mimde par la loi dirélienne,» aons n'avans recours à la loi infinie de Dieu? Ce n'est ipoiai aux talents ée l'es^t, m à Téloquenoe que la gleiie en est due ; car qnaad les apêtres auraient élë aussi éloquents etaiissi savants qu'ils l'étaient pen, on saàassea oe que peoft l'éloquence et la seieaoe iiumaine, on phrtèt, on ne sail que trop ecnnbien l'mie et l'autre est fiiibie, quand il est qoestâ» de déformer les hkeuts; et l'ex^onple d'im Platon, qui jamns avec tout le erédit et toole l'estime que lui donnait dans le manie sa phaboophie, n'a pu engager imesetdelnnrgade à vivre i»lon ses maxiflKs, et h se goQveraer selon ses lois, manUe bien que saint Pieire agissait par de pèus bauts prinoipes^ qmnd il réduisait les provinces et les ivyaumes «eus l'iÀéi^aiice de i'fivangile.
Ce n'est point par la force ni par la violence que la foi a été plantée ; car le premier avis que reçurent les disciples de Jésus-Christ fut qu'on les envoyait comme des agneaux au milieu des loups: Eeee ego miito vos sicui agnos inter lupo9 (Luc X) ; et ils le comprirent si bien, que, sans faire nulle résistance, ils se laissèrent égorger comme d'innocentes victimes. Le mahométisme s'est établi par les conquêtes et par les armes, Fhérésiepar la rébellion contre les puissances légitimes ; la loi de Jésu^-Christ seule par la patience et par l'humilité. Ce n'est point la douceur de cette loi, ni le relâchement de sa morale, qui fut le principe d'un tel progrès ; car cette loi, toute raisonnable qu'elle est, n'a rien que d'humiliant pour l'esprit, et de mortifiant pour le corps. On conçoit comment sans miracle le paganisme a eu cours dans le monde, parcequ'il favorisait ouvertement toutes les passions, qu'il autorisait tous les vices, et qu'il n'est rien de plus naturel à l'homme que de suivre ce parti ; mais ce qu'on ne conçoit pas, c'est qu'une loi qui nous ordonne d'aimer nos ennemis, et de nous haïr nous-mêmes, ait trouvé tant de partisans. Ce n'est point l'ciïet du caprice ; car jamais le caprice, quelque aveuglé qu'il puisse être, n'a porté les hommes à s'interdire la vengeance, à renoncer aux plaisirs des sens et à crucifier leur chair. Que s'ensuit-il de là? je le répète : qu'il n'y a qu'un Dieu, mais un Dieu aussi puissant que le nôtre, qui ait pu conduire si heureusement une pareille entreprise et la faire réussir, et que Jésus-Christ, l'oracle de la vérité, a donc eu sujet de conclure, quoiqu'il parlât en sa faveur, A Domino faclum est fsiudy c'est l'œuvre du Seigneur, et le doigt de Dieu est là ; El est mirabUe in oculis noslris.
Ce n'est pas assez : j'ai dit que ce miracle surpassait tous les. autres nûracles. En pouvons-nous douter, et si dans la pensée de saint Grégoire pape , la conversion particulière d'un pécheur invétéré coûte plus à Dieu» et est en ce sens
plus miraculeuse que la résurrection d'un mort, qu'est-ce que la conversion de tant de peuples, élevés et comme enracinés dans l'idolâtrie? Rendons cette comparaison plus sensible. Il y a encore dans ce monde, je dis dans le monde chrétien , des hommes sans religion, vous eu connaissez ; des athées de créance et de mœurs, tellement conGrmés dans leurs désordres, qu'à peine tous les miracles suftiraient pour les en retirer : peut-être n'avez-vous avec eux que trop de commerce. Quel effort du bras de Dieu, et quel miracle n'a-t-il donc pas fallu, pour gagner à Jésus-Christ un nombre presque infini, ne disons pas de semblables libertins^ mais encore de plus obstinés et de plus inconvertibles, dont le changement également prompt et sincère a toutefois été la gloire et l'honneur du christianisme? Que diriez-vous (ceci va donner jour à ma pensée et vous convaincre de ce que j'appelle miracle au-dessus du miracle même), que diriez-vous si par la vertu de la parole que je vous prêche» un de ces impies dont vous n'espérez plus désormais aucun retour, se convertissait néanmoins en votre présence; en sorte que renonçant à son libertinage , il se déclarât tout h coup et hautement chrétien, et qu'en effet il commençât ù vivre en chrétien? Que diriez-vous, si toujours inflexible depuis de longues années, il sortait aujourd'hui de cet auditoire, pénétré d'une sainte componction, résolu à réparer par une humble pénitence le scandale de son impiété? y auraitil miracle qui vous touchât davantage? Or, je vous dis que ce miracle dont vous seriez encore plus surpris que touchés, est justement ce qu'on a vu mille et mille fois dans le christianisme, et qu'un des triomphes les plus ordinaires de notre religion a été djB soumettre ces esprits fiers, ces esprils durs et opiniâtres, de les faire rentrer dans la voie de Dieu et de les rendre souples et dociles comme des enfants; -que c'est par là qu'elle a commencé , et que malgré toutes les puissances des ténèbres elle nous en donne encore de nos
jours d'illustres exemples, quand il plaît au Seigneur, dont la main n'est piis raccourcie, d'ouvrir les trésors de sa grâce et de les répandre sur ces vases de miséricorde qu'il a prédestinés pour sa gloire. Exemples récents que nous avons vus et que nous avons admirés. En cela seul n'en dis-je pas plus que si j'entrais dans le détail de tant de miracles qui composent nos histoires saintes, et que nous trouvons autorisés par la tradition la plus constante?
J'ai ajouté , et ceci me paraît encore plus fort , que ce miracle présupposait nécessairement tous les autres miracles. Car enûn , demande saint Chrysostome, et après lui le docteur angélique saint Tliomas , dans la Somme contre les Gentils, quel autre motif que les miracles dont ils étaient eux-mêmes témoins oculaires, put engager les premiers sectateurs du christianisme à embrasser une loi odieuse se- Ion le monde, et contraire au sang et à la nature? Julien l'Apostat condamnait les apôtres de légèreté et de trop de crédulité, prétendant que sans raison ils s'étaient attachés au Fils de Dieu : mais pour en juger de la sorte, répond saint Chrysostome, ne fallait-il pas être impie comme Julien? Car, poursuit ce Père, était-ce légèreté de suivre un homme qui pour gage de ses promesses guérissait devant eux les aveugles nés et rendait la vie aux morts de quatre jours. Aussi défiants et aussi intéressés qu'ils l'étaient et que l'Evangile nous l'apprend, auraient-ils tout quitté pour Jésus- Christ s'ils n'eussent été persuadés de ses .miracles ; et pouvaient-ils les voir et se défendre de croire en lui? Après l'avoir abandonné dans sa passion., après^ s'être scandalisés de lui jusqu'à le renoncer, se seraient-ils ralliés et déclarés en sa faveur plus hautement que jamais , si le miracle authentique de sa résurrection n'avait, comme parjle saint Jérôme, ressuscité leur foi? Auraient-ils pris plaisir à se laisser emprisonner, tourmenter, crucifier, pour être les confesseurs et les martyrs de cette résurrection glorieuse ,
si révidence d'un tel miracle n'avait dissipé tous leurs doutes?
Par oiî saint Paul dans un moment fut-il transformé de persécuteur de TEglise en prédicateiu* de TEvaDgiletce miracle put-il se faire sans un autre miracle ? et jamais ce zélé défenseur du judaïsme, jamais cet homme si passionné pour les traditions de ses pères, en eût-il été le déserteur pour devenir le disciple d'une secte dont il avait entrepris la ruine , si Dieu tout à coup le renversant par terre , et le remplissant d'effroi sur le chemin de Damas, n'eût formé en lui un cœur nouveau? ne confessait-il pas lui-même dans les synagogues , qu'il avait été obligé de se convertir pour n'être pas rebelle à la lumière dont il s'était vu investi, et à la voix foudroyante qu'il avait entendue : SatUey Saule, qutd me perseqïieris ( AcT. XII, XXVI)? Et n'est-ce pas de là qu'il conçut un désir si ardent de se sacrifier et de souffrir pour la gloire de<;e Jésus dont il avait été l'ennemi? Etaitce simplicité? était-ce prévention ? était-ce intérêt du monde? Mais n'est-il pas certain que saint Paul se trouvait dans des dispositions toutes contraires, et que ne respirant alors que sang et que carnage , il ne pouvait être arraclié à Tancienne loi dont il était un des plus fermes appuis, ni gagné h la loi nouvelle qu'il voulut détruh'e , par un moindre effort que l'effort miraculeux et divin qui le terrassa et qui l'emporta?
On est étonné qnand on lit de saint Pierre , que dès la première fois qu'il prêcha aux Juifs, après la descente du Saint-Esprit , il convertit trois mille hommes à la foi. Mais en faut-il être surpris , dit saint Augustin ? On voyait un pêcheur, jusque-là sans autre connaissance que celle de son art , expliquer en maître les plus hauts mystères du royaume de Dieu , parler toutes sortes de langues, et par un prodige inouï se faire entendre tout à la fois à autant de nations qu'une grande cérémonie en avait assemblé à Jéru-
SUR LA RELIGION CHRÉTIENNE. Ul
salen de toos les pays da monde. Miracle rapporté par saint Luc, et rapporté dans on temps où Tévangéltste n'eût pas eu le firont de le puUier et la chose n'eût été constamment vraie , puisqu'il aurait eu contre lui, non pas un ni deux témoins , mais toute la tore ; puisqu'un million de juifs conten^porains auraient pu découvrir la fiaiusseté et le démentir ; puisque son imposture loi eût Dût perdre toute créance , et qu'elle n'eût servi qu'à décria k religion même dont il voulait faire connaître l'excellence et la sainteté. Supposé , dis-je , ce miracle , est-il étonnant que tant de juifs se soient alors convertis, et n'est-nl pas plus surprenant, au contraire, qu'il y en eût encore d'assez entêtés et d^ assez aveugles pour demeurer dans leur incrédulité ?
On a peine à comprendre les conversions extraordinaires et presque sans nombre qu'opérait saint Paul parmi les Gentils ; mais en prêchant aux (jentils, n'ajoutait-il pas toujours à la parole qu'il leur portait, d'inâgnes miracles, conw vm la marque et le sceau de son apostolat? N'est-ce pas ainsi qu'il le témoignait lui-même écrivant à ceux de Corinthe, et ne les priait-il pas de se souvenir des CBUvres merveilleuses qu'il avait faites au milieu d'eux? Si tous ces mi-^ racles eussent été supposés, leur eût-il parlé de la sorte ? en eût-il eu l'assurance? se serait-il adressé à eux-mêmes? en eût-il appelé à leur propre témoignage? et par une telle supposition, se fût-il exposé à décréditer son- ministère et à détruire ce qu'il voulait établir ? -
Vous me demandez ce qui attacliait si étroitem^t saint Augustin à l'église catholique; n'a-t-il pas avoué que c'é-* taieot en partie les miracles, et lui en fallait-il d'autres que ceux qu'il avait vus lui-même? En fallait-il d'autres que ce fameux miracle arrivé de son temps à Cartilage dansla personne d'un chrétien subitanent et surnaturellement guéri par l'intercession de saint Etienne , dont ce grand saint proteste avoir été spectateur, dont il nous a laissé, au
livre de la Cité de Dieu, la description la plus exacte. Quand il n'eût eu jusque-là qu'une foi chancelante, cela seul ne devait-il pas raffermir pour jamais? Dirons-nous que saint Augustin était un esprit faible, qui croyait voir ce qu'il ne voyait pas? dirons-nous que c'était. un imposteur, qui par un récit fabuleux se plaisait à tromper le monde? Mais puisque ni l'un ni l'autre n'est soutenable, ne conclurons-nous pas plutôt a^vec Vincent de Lérins, que comme les miracles de notre religion ont servi à la conversion du monde, aussi la conversion du monde est elle-même une des preuves les plils infaillibles des miracles de notre religion ?
Et c'est ici, chrétiens, que nous ne pouvons assez admirer la sagesse et la providence de notre Dieu , qui n'a pas voulu nous obliger à croire des mystères au-dessus de la raison, sans avoir fait lui-même pour nous des miracles audessus de la nature. Car, à notre égard, cette conversion du monde fondée sur tant de miracles , non-seulement est un miracle étemel , mais un miracle qui justifie tous les autres miracles , dont il n'est que la suite et l'effet. Après quoi nous pouvons bien dire à Dieu , comme Richard de Saint- Victor : Domine, si error est, quem credimus, à te decepti «umus (RiCHÀBD Victor ) : oui , mon Dieu, si nous étions dans l'erreur , nous aurions droit de vous imputer nos erreurs ; et tout Dieu que vous êtes, nous pourrions vous rendre responsable de nos égarements : pourquoi? voici la raison qu'il en apportait : Qwmiam iis signis prœdita est ista religio , quœ nonnisi à te esse potuerunt (ibid.) ; parceque cette religion où nous vivons, sans parler de sa sainteté et de son irrépréhensible pureté , est confirmée par des rairades qu'on ne peut attribuer à nul autre qu'à vous. Il est vrai, mes frères , mais ce sont aussi ces miracles qui nous confondront au jugement de Dieu : ce sera surtout le grand miracle de la conversion du monde à la foi de Jésus-Christ. €es païens, ces idolâtres, devenus fidèles, s'élèveront contre
nous et deviendront nos accusateurs ; viri Niniviiœ nirgeni in judicio : et que diront-ils pour notre condamnation ? ah ! chrétiens, que ne diront-ils pas, et que ne devonsnous pas nous dire à nous-mêmes? En effet, pour peu de justice que nous nous fassions, il nous doit être, je ne dis pas ]]|jen honteux, mais bien terrible devant Dieu, que cetle foi ait fait paraître dans le mcmde une vertu si admirable , et qu'elle soit maintenant si languissante et si oisive parmi nous ; qu'elle ait produit dans le paganisme le plus aveugle et le plus corrompu tant de sainteté , et qu'elle soit peutêtre encore à produire dans nous le moindre changement de vie, le moindre retour à Dieu, le moindre renoncement au péché. S'il nous reste un rayon de lumière ,' ce qui doit nous faire trembler, n'est-ce pas que cette foi ait eu la force de s'établir par toute la terre avec des succès si prodigieux, et qu'elle ne soit pas encore bien établie dans nos cœurs ? Nous la confessons de bouche, nous en donnons des marques au dehors , nous sommes clu*étiens de cérémonie et de culte ; mais le sommes-nous de cœur et d'esprit? Or, c'est néanmoins dans le cœur que doit particuUèrement résidei* notre foi , pour passer de là dans nos mains et pour animer toutes nos œuvres.
Quel reproche contre nous, si nous n'avons pas entièrement étouffé tous les sentiments de la grâce ; quel reproche , que cette foi ait surmonté toutes les puissances humaines conjurées contre elle, et qu'elle n'ait pas encore surmonté dans nous de vains obstacles qui s'opposent à notre conversion? Car, qu'est-ce qui nous arrête? une folle passion, un intérêt sordide, un point d'honneur, un plaisir passager, des difficultés que notre imagination grossit, et que notre foi , toute victorieuse qu'elle est , ne peut vainci-e. Quel sujet de condamnation, si je veux devant Dieu le considérer dans l'amertume de mon ame, que cette foi se soit soutenue , et- même qu'elle se soit fortifiée au milieu des
iU SBRMON
persécutions les plus sanglantes ^ et que je la fasse tous les jours céder à de prétendues persécutions que le monde lui suscite dans roa personne^ c'est-à-dire à une parole, à une raillerie , à un respect humain, ou plutôt à ma propre lâcheté?'car voilà mon désordre et ma confusion : si j'avais le courage de me déclarer et de me mettre au-desyis du monde, il y a des années entières que je serais à Dieu, mais parceque je crains le monde, que je ne puis me résoudre ^ lui déplaire, j'en demeure là, et malgré moi-même je retiens ma foi captive dans Tesclavage du péché.
Ah ! mon Dieu , que vous- répondrai-je quand vous me ferez voir que cette foi , qui a confondu toutes les erreurs de ridolâtrie et de la superstition, n'a pu détruire dans mon «sprit je ne sais combien de faux principes et de maximes dont je suis préoccupé? Gomment me justifierai-je quand vous me ferez voir que cette foi qui a soumis r^rguetl des Césars à rhumilité de la croix , n'a pu déraciner de mon cœur une vanité mondaine, une ambition secrète, un amour de moi-même qui m'a perdu? Enfin que vous dirai^je, quand vous me ferez voir que celte foi qui a sanctifié le monde, n*a pu sanctifier un certain petit monde qui règne dans moi , et qui m'est bien plus pernicieux que le grand monde qui m'environne et qui est hors de moi? Aurai-je de quoi soutenir le poids de ces accusations? m'en déchargerai-jesur vous, Seignetn*? m'en prendrai-je à la foi même? dirai-je qu'elle n'a pas fait assez d'impression sur moi , et que je n'en étais point assez persuadé pour en être touché ? Ah ! chrétiens , peut*être notre infidélité va-t-elie maintenant jusqu'à vouloir s'autoriser de ce prétexte ; mais c'est ce même prétexte qui nous rendra plus condamnables ; car Dieu nous représentera l'infidélité où nous serons tombés, comme un prodige que nous aurons opposé au miracle de la foi. Prodige qui ne vient plus de Dieu, mais de nous, et dont j'ai à vous parler dans la seconde partie.
SECONDE PARTIE
Etre infidèle, sans avoir jamais eu nulle connaissance de la foi, c'est un état qui, tout funeste et tout déplorable qu'il est, n-'a rien, à le bien prendre, de surprenant ni de prodigieux. Ainsi, dit saint Chrysostome , l'infidélité dans un païen peut être un aveuglement, et un aveuglement criminel, mais on ne peut pas toujours dire que cet aveuglement même criminel«oit un prodige. U faut donc, pour bien concevoir le prodige de Tinfidélité, se le représenter dans un chrétien, qui selon lés divers désordres auxquel» il se laisse malheureusement entraîner, ou renonce à sa foi, ou corrompt sa foi, ou dément et contredit sa foi : renonce à sa foi par un libertinage de créance, qui lui en fait secouer le joug, et qui se forme peu à peu dans son esprit : cor* rompt sa foi, par un attachement secret ou déclaré aux erreurs qui la combattent, mais particuhèrement à Thérésie et au schisme, qui en détruisent Tunité, et par conséquent la pureté ^t l'intégrité : dément et contredit sa foi, par un dérèglement de mœurs qui la déshonore, et par une vie licencieuse qui en est l'opprobre et le scandale. Trois désor* dres qui dans un chrétien perverti ont je ne sais quoi de monstrueux , et que j'appelle pour cela non plus simples désordres, mais prodiges de désordre. Trois états où , même à ne considérer que ce qui peut et ce qui doit passer pour prodige évident, l'homme fournit à Dieii des titres invincibles pour le condamner. Appliquez-vous à ces trois pen-
Car pour commencer par ce qu'il y a de plus scandaleux, je veux dire par ce Ubertinage de créance dont on se fait une habitude, et qui consiste à renoncer la foi, n'est- il pas étonnant, mes chers auditeurs, de voir des hommes nés chrétiens, et se piquant partout ailleurs d'habileté et de
lie SERMON
prudence, deyenir impies sans savoir pourquoi, et secouer intérieurement le joug de la foi, sans en pouvoir apporter une raison, je ne dis pas absolument solide et convaincante, mais capable de les satisfaire eux-mêmes? Cette foi dpnt par le baptême ils ont reçu le caractère, et en vertu de laquelle ils portent le nom de chrétiens ; cette foi si Aéces^ saire, supposé qu'elle soit vraie, et à quoi ils conviennent eux-mêmes que le salut est attaché ; cette foi par qui seule, comme ils ne Fignorent pas, ils peuvent espérer de trouver grâce devant Dieu, s'il y a grâce à espérer pour eux ; cette foi sur laquelle ils avouent qu'ils seront jugés, si jamais ils le doivent être: n'est-il pas, dis-je, inconcevable qu'ils l'abandonnent, comment? en aveugles et en insensés, sans examen, sans connaissance de cause, par emportement, par passion, par légèreté, par caprice, par une vaine ostenta^ tion, par un attachement honteux à de sales et d'infâmes plaisirs, se conduisant avec moins de sagesse que des entants, dans une affaire où néanmoins il s'agit du plus grand intérêt, puisqu'il y va de leur sort éternel. Cela se peut-il comprendre ? telle est cependant la triste disposition où «ont aujourd'hui presque tous les libertins du siècle. Observez-les, et dans ce portrait vous les reconnaîtrez.
Car enûn^ qu'un d'eux, après une mûre délibération, après une longue étude, toutes choses considérées et pesées dans une juste balance, autant qu'il lui est possible, se déterminât à quitter le parti de la foi, je déplorerais son malheur, et je l'envisagerais comme la plus terrible vengeance que Dieu pût exercer sur lui, puisque , selon l'Ecriture, Dieu ne punit jamais avec plus de sévérité que lorsqu'il permet que lecœur de l'homme tombe dans l'aveuglement : Excœca cor populi hvjus (Isaïe VI). Mais, après tout, il n'y aurait rien en cela de prodigieux. Et, en effet, jusque dans son aveuglement il y aurait quelque reste de bonne foi , qui le rendrait sinon pardonnable, au moins digne de compassion.
Mais ceux à qui je parle, et dans ce nombre je comprends ia plupart des impies du siècle au milieu de qui et avec qui nous viyons; savent assez que ce n'est point par là qu'ils sont parvenus au comble du libertinage, et qne le parti qu'ils ont pris de renoncer à la foi, n'a point été de leur part une résolution concertée de la manière que je l'entends. En quoi, d'ailleurs, souffrez que je fasse ici cette remarque : tout criminels et tout inexcusables qu'ils sont devant Dieu, je ne laisse pas aussi de trou'ver pour eux une ressource, et comme une espèce de consolation, puisqu'au moins est-il certain qu'on revient plus aisément d'un libertinage sans principes , que d'un autre dont on s'est fait, par de faux raisonliements, une opinion particulière et une irréligion positive et consommée. Quoi qu'il en soit, l'infidélité qne j'attaque et qui me semble la plus commune, ne. peut disconvenir qu'elle n'ait ce faible', d'être évidemment téméraire et sans preuves. Car demandez à un libertin pourquoi il a cessé de croire ce qu'il croyait autrefois; et vous verrez si, dans tout ce qu'il allègue pour sa défense, il y a seulement quelque apparence de solidité ; demandez-lui si c'est à force de raisonner qu'il a découvert une démonstration nouvelle contre cet infaillible révélation de Dieu à laquelle il était soumis. Obligez-le à répondre sincèrement , et ^ vous dire s'il a examiné les choses ; si, cherchant, avec une intention droite et pure, la vérité, il s'efst mis en état de la connaître; s'il a eu soin de consulter ceux qui pouvaient le détromper et résoudre ses* doutes ; s'il a lu ce qu'ont écrit les Pères sur ces matières de religion , qu'il ne goûte pas , parcequ'il ne les entend pas et qu'il ne veut pas s'appliquer à les entendre ; s'il est jamais entré sérieusement dans le fond des difficultés ; en un mot, s'il n'a rien omis de ce que tout homme judicieux et bien sensé doit faire dans une pareille conjecture, pour s'instruire et pour s'éclaircir. Interrogez-le sur tous ces noints, et qu'irvous parle sans déguisement : il conviendra qu'il
ifa point tant pris de mesures, ni .tant feit de perquisitions. Il fallait au moins tout cela , avant que de franchir un pas aussi hardi qu'il Test de se soustraire à robéis8an<5e de la foi ; mais il s'en est soustrait, chrétiens, et il s'en est soustrait h bien moins de frais. Il s'est déterminé à ne plus croire, et s'il s'y est déterminé sans conviction, sans réflexion même, . au hasard de tout ce qui pourrait en arriver, et n'ayant rien qui l'assurât, ni qui le fixât dans l'abîme affreux oii il se précipitait. Voilà ce que j'appelle j[)rodige. Or, dans combien de mondains ce prodige, tout prodige qu'il est, ne s'accomplit-il pas tous les jours?
Mais encore, me dites-vous, puisque ce n'est pas par raison que ce libertinage se forme, par quelle autre voie l'homme clirétien peut-il donc se pervertir jusqu'à devenir infidèle? Ah! mes chers auditeurs, je le répète, il se pervertit en mille manières , toutes opposées aux règles d'une sage conduite ; mais que je regarde d'autant plus comme des prodiges , qu'elles choquent plus la droite raison. Prodige d'infidélité : il renonce à sa foi ; comment? Apprenezle, et point d'autre preuve ici que votre expérience et l'usage que vous avez du monde : il renonce à sa foi par un esprit, de singularité , pour avoir le ridicule avantage de ne pas penser comme pensent les autres, de dire ce que personne n'a dit, et de contredire ce que tout le inonde dit, pour se figurer une religion à sa mode, une divinité seldn scm sens, 'une providence arbitraire , et telle qu'il la veut concevoir ; se faisant des systèmes chimériques , qu'il établit ou qu'il renverse , selon l'humeur pi*ésente qui le domine ; suivant aveuglément foutes ses idées, et à force de les suivre, ne sachant bien ni ce qu'il croit ni ce qu'il ne croit pas; rejer tant aujourd'hui ce qu'il soutenait hier, et pour vouloir contrôler Dieu, ne se trouvant plus d'accord avec. lui-même. Prodige d'infidélité : il renonce à sa foi par un sentiment d'orgueil, mais d'un orgueil bizarre, ne voulant pa^ assu-
jetttr sa raisoa à la parole d'un Dieu, quoiqu'il se fasse une vestu et même une nécessité de Tassujettir tous les jours à la parole des hommes; confessant en mille affaires temporelles qu'il a besoin d'être conduit et gouverné par autrui ; mais prétendtmt qu'il est assez éclairé pour se conduire lui- •fflêoie dans la recherchfè de^vérités étemelles, et, pour me servir des termes de saint HUaire, avouant humblement son insuffisance sur ce qui regarde les plus petits secrets de la nature, et-décidant avec hardiesse quand il est question des mystères de Dieu les plus sublimes : jEquanimiter in terre- * nis imperiluSf et in Dei rébus impudenter ignaruê. Prodige d'infidélité : il renonce à sa foi par intérêt, et tout ensemble par désespoir, parceque la foi lui est importune, parcequ'eUc le trouble dans ses ^sirs, parcequ'elle s'oppose à ses desseins-, parcequ'elle lui reproche ses injustices, parcequ'il ne peut plus autrement étouffer les remords dont il est déliré, aimant mieux n'avoir point de foi que d'en avoir une qui le censure et qui le condamne sans cesse ; et par un dérèglement de raisen qui ne manque guère à suivre le péché, croyant les choses non plus, telles qu'elles sont, nuais telles qu'il souhaiterait et qu'il serait de son intérêt qu'elles fussent; comme s'il dépendait de lui qu'elles fussent ou qu'elles ne fussent pas, et que l'intérêt qu'il y prend en dût déterminer le vrai ou le faux. Prodige d'infidélité : il renonce à la foi par prévention, se piquant en toute autre chose de n'être préoccupé sur rien, et en matière de religion l'étant «ur tout; ne se choquant point des opinions les plus para- ' doxes d'une nouvelle philo^phie , et s'il s'agit d'une décision de l'Eglise, naturellement disposé à la ciitiquer ; craignant totigours d'avoir trop de facilité à croire, et ne craignant jamais de n'en avoir pas assez ; se défendant sur ce point, de la simplicité, comme d'un faible, et ne pensant pas à se défendre d'un autre faible encore plus grand , qui qui est l'opiniâtreté; en un mot, évitant comme une peti-
150 SËRMœt
te8se de génie- ce qui serait équité à Fégard de la foi, et prenant pour force d'esprit ce que j'appelle entéteioent cohU« la foi. Car sans m'étendre davantage sur d'autres espèces de libertinage qui se rapportent à celles-ci , voilà commeiit se forme tous les jours Tinlidélité, voilà conunent lafoise perd. Il y a plus : non-seuleineq{ ce Hbertin abandonne sa foi sans^ raison, mais ce qui doit vous paraître plus étrange, il Tabandonne contre la raison et malfsré la raison ; et a\i lieu que le mérite d'Abraham fut, selon l'Ëariturey "de croire
« contre la foi même , et d'espérer contre l'espérance même , Contra gpem in épem (Rom.. IY), le désordre de l'impie est , d'être infidèle contre la raison même, et déserteur de la foi contre la prudence même. Car cette M que nous professons, est appuyée sur des motifs qui, pris séparément, pourraient bien chacun nous tenir lieu d'une raison souveraine ; mais qui tous réunis et pris ensemble , ont visthlement quelque chose de divin; et en effet ils ont paru si forts que les premiers hommes du monde en ont été touchés et persuadés. - Que fait le libertin? Il s' endurcit et il se révolte contre tous i^es motifs. Ne prenons que celui des miracles, puisqu'il a servi de fonds à ce discours. On lui dit que Dieu a conOrmé notre foi par des miracles éclatants, il s'inscrit en faux contre ces miracles et contre tous les témoins qui les rapr portent et qui assurent les avoir vus. £t parcequ'entre ces miracles il y en a eu d'incontestables,, qui sont les seuls doni je parle, et auxquels- un prédicateur de l'Evangile doit
'^^ s'attacher ; miracles du premier ordre, sur quoi le christianisme est essentiellement fondé; miracles reconnus par les ennemis mêmes de la foi, vérifiés par toutes les preuves qui rendent des faits autlientiques, et qu'on ne peut con* tredire sans' recourir à des suppositions insoutenables: par exemple , que les Ëvangéfistes ont été des imposteurs et des insensés; des imposteurs qui se sont accordés pour nous tromper, et des insensés qui pour soutenir leiu* im-r
posture, se sont fait condamner aux plus cruels tourments : que saint Paul s'est imaginé faussemeat avoir été frappé du ciel et renversé par terre sur le chemin de Damas; et qu'il imposait à ceux de Corinthe, ou plutôt qu'il' se jouait d'eux, quand il leur rappelait le souvenir des miracles qu'il avait faits en leur présence: que saint Augustin était un espritfaible qui donnait comme les autres dans les illusions populaires, quand il se figurait et qu'il protestait avoir vu lui-même à Carthage ce qu'en effet "il n'avait pas vu : paroequ'il y a, dis-je, des miracles de cette nature, et# que le libertin n'en peut éluder la force que par de si extravagantes idées , tout extravagantes qu'elles sont, il les reçoit, il les prend , et ce qu'il aurait honte de dire, il n'a pas honte de le penser et de donner le démenti à tout ce qu'il y a eu dads l'antiquité de plus vénérable et de plus saint. Or, rien mérita-t-il jamais mieux le nom de prodige? 0 mon Dieu, est^il donc vrai que l'impiété puisse pervertir jusqu'à ce point l'esprit de l'homme, et qu'au même temps. Seigneur, qu'elle l'éloigné de vous, elle le plonge dans de si afiTreuses ténèbres?
Je serais infini si je voulais poursuivre et traiter ce sujet dans toute son étendue. Ainsi je ne dis qu'un mot du second prodige, c'est la corruption de la foi, par un attachement secret ou même public aux erreurs qui^lui sont opposées, et en particulier à l'iiérésie. Abîme où Tertullien confesse qu'il se perdait toutes les fois qu'il voulait l'approfondir et sonder les* jugements de Dieu: abîme où j'ose^ néanmoins dire que de son temps il n'apercevait pas encore certains désordres' que nous avons vus dans la suite. Car sans considérer l'hérésie en elle-même, que les pères ont regardée comme un monstre composé de tout ce* que le déré^ement de l'esprit est capable de praduire, il me suffirait ipaintenantjde faire avec vous la réflexion que faisait • un grand cardinal de notre siècle, savoir, que dé. tant de
i52 SERMON
fidèles qui daos les derniers temps ont corrompu la por^ de ieurkeligion, en se laissant infecter du venin de Thérésie, à peine s'en est-il trouvé quelques-uns que leur bonne foi
* ait pi> justifier, je ne dis pas devant Dieu , mais même devant les hommes, et dont paf conséquent Tapostasie n*ait pas été une espèce de prodige. Je n'aurais même qu'à m'en tenir à l'hérésie du siècle pai^isé, et à ce que l'histoire nous en apprend : je n'aurais, si le temps me le permettait, qu'à vous montrer deslïatholiques sans nombre qui, suivant la mul^
^ tilude et emportés par le torrent, se déclaraient pour la •secte de Calvin, les uns sans la connaître ni se donner la peine d'en démêler les questions et les controverses, les autres peut-être positivement convaincus de sa fausseté. Car combien en vit-on à qui la doctrine de cet hérésiarque, touchant la réprobati(m des hommes, faisait horrcnir, et qui, toutefois, ne laissaient pas d'être ses partisans les plus zék^? Que si vous me demandiez pourquoi donc ils s'attachaient à lui? pourquoi? autre prodige, chrétiens, qui.n'«st pas moins surprenant. Car je vous répoudrais, et toute l'histoire m'en servirait de témoin, qu'ils ne se conduisuent en' cela que par les motifs les plus indignes et les plus injustes : les uns par un fonds de chagrin contre l'Eglise, et par une opposition générale à ses sentiments; gens qui dans lesiècie d'Arius auraient été infailliblement ariens, et qui du temps de Pelage seraient immanquablement devenus pélegiens : les autres par des antipathies particulières, ne combattant la
* vérité qnp parcequ'elle étaitwM)utenue par leurs ennemis, et déterminés à la soutenir si leurs prétendus ennemis avaient entrepris de la combattre : quelques-uns par de lâches intérêts, plusieurs par un esprit de cabale : ceux-et par une maligfte curiosité et pour être de l'intrigue; ceux-là par une malheureuse anbkion et pour être chefe du parti : les^nds par .politique, et parcequ'ils en faisaient.une raison d'Etat; les petits par nécessité, et paroeqn'ils dépendaient des
grands : les femmes par une vune affectation de passer pow savantes et pour spirituelles; les hommes par une oômplai» sanoe pour elles eneore plus vaine, et jusqu'à régler par elles leur religion : les génies médiocres , pour &'a^i^er la réputation et Testime attachées à la nouveauté; les génies plus élevés, par crainte de s'attirer la haine des novateurs et d'être en butte à leurs traits : les amis entraînés par leurs amis, les proches gagnés par leurs proches: le peuple sans Miire raison que la mode et parceque tout le monde allait là, chacun pour satisfaire sa passion': ne sont-ce pas là des prodiges, mais des prodiges dont notre foi même serait troublée, si la prédiction de Tapôtre ne nous rassurait, et si dans la vue d'une tentation si dangereuse, il ne nous avait avertis non-seulement que toutes choses arriveraient, mais qu'elles étaient nécessaires pour le discernement des élus : Ojpoti^ hœreses e$se, ui qui probaii «tmf, manifetii fitmi m«o^>(l Con. XI).
Mais n'insistons pas là-dessus davantage, et finissons, mes chers auditeurs, par le dernier prodige qui nous regarde, et qui n'est plus ni le renoncement à la foi , ni la corruption de kt foi , mais une affreuse contradiction qui se rencontre «ntre notre vie et notre foi. Je m'explique. Nous sommes clirétiens , et nous vivons en païens ; nous avons une foi de spéculation , et dans la pratique toute notre conduite n'e«t qu'inûdélité ; nous croyons d'une- fi^pon , et nous agissons de l'autre. Dans tout le reste, nos actions et nos affections s'accordent avec nos persuasions et nos connaissances : car nous aimons, nous baissons, nous (ayons, nous recharebons, nous souffrons, nous entreprenons selon que nous sommes éclairés. 11 n'y a que le salut et tout ce qui le concerne, où, par le plus déplorable renversement, nous fuyons ce que nous jugeons être notre souverain bien', et nous recherchons ce que nous jugeons être notre souverain mal ; nous profanons ce que nous reconnaissons être ado>-
rable , et nous idolâtrons ce que nous méprisons dans Je cœur ; nous abhorrons ce qui nous sauve, et nous adorons ce qui nous perd. Si, chrétiens en eilét, comme nous le sommes de nom,, nous vivons conformément à la foi que nous professons, notre vie, il est vrai, dit saint Jérôme, serait un continuel miracle , mais elle n'aurait rien de prodigieux. Si, païens de profession et n'ayant pas la foi, nous vivions selon la chair et selon les sens, quelque désespérés que nous fussions, il n'y aurait rieh dans nos désordres qu^ de naturel. Mais avoir* la foi et vivre en infidèles, voilà ce qui fait le prodige. Prodige dont les impies ne veulent point convenir, prétendant que la vie et la créance se suivent toujours, c'estr-ànlire , que Ton vit toujours comme Ton croit, et que Ton croit comme Ton vit , pour avoir droit par là de rejeter tous leurs désordres siir le défaut de persuasion , sans les imputer jamais à leur malice. Mais erreur dont il est. bien aisé de les détromper, puisqu'il n'est pas plus dif6^ cile d'avoir la foi et d'agir contre la foi , que d'avoir la raison et d'agir contre la raison ; or, n'est-ce pas de leur propre aveu ce qu'ils font eux-mêmes tous les jours ? Ah! chrétiens, faisons cesser ce prodige ; accordons-nous avec nous-mêmes; accordons nos mœurs avec notre foi , autrement que n'a-^ vons-nous point à craindre, de cette foi profsmée, de cette foi scandalisée , de cette foi déshonorée ? Faisons-la servir à notre pénitence , si nq^us nous sommes retirés de ses voies; fiiisons-la servir à notre persévérance , si nous y sommes déjà rentrés , ou que nous y soyons toujours demewés ; marchons à la faveup de ses divines lumières , et ne les éteignons pas en nous livrant à nos passions et aux aveugles appétits de la chair : car rien ne nous expose plus à perdre la foi, qu'une vie sensuelle et voluptueuse; c'est par là que tant d'impies l'ont perdue, et c'est encore ce qui les attache à leur libertinage, et ce qui les empêche d'en aorr tir. Ah ! Seigneur, vous avez dans le» trésors de votre ju»-
Jtice bien des châtiments dont vous pouvez punir nos désordres. Frappez, mon Dieu ; et feilût-il nous affliger de toutes les calamités tempocelies, ne nous épargnez pas, mais conservez-nous la fof : ce n'est pas assez ; ranimez-la, réveillez-la , reâsuscitez-la cette foi languissante , cette foi mourante , et même cette foi morte sans les œuvres : autant et selon qu'elle vivra en nous, nous vivrons avec elle et par elle, et le terme où elle nous conduira, c'est Téternité bienheureuse que je vous souhaite , etc.
Credidit ipse, et domus ejus tota.
It crui en Jésus-Chriti, el toute sa nmison crut comme lui.
Jeah IV.
C'est d'un père d« famille que l'Evangile nous produit aujourd'hui l'exemple : touclié.du miracle que le Sauveur du monde venait d'opérer en sa faveur, et ayant embrassé là loi de cet Homme-Dieu , il la fait encore embrasser à ses domestiques , et ne croit pas pouyoir mieux employer son pouvoir qu'à lui soumettre toute sa maison : Credidit ipse, et domus ejus tota. Ce n'est pas5|u'il use de violence , ni que d'une autorité absolue il entraîne des esprits ilsbelles , et ari'ache d'eux , pour ainsi parler, une foi contrainte et
im SERMON
forcée : en matière de religion , tout doit être libre et piei-v nemeat volontaire, et Dieu réprouverait un culte où le cœur n'aurait point de part. Si donc, cette heureuse faaûlle s'attaclie désormais à Jésus-Clirist et en suit fidèlement Ja doc* trkie , c'est qu'elle y est engagée par l'exenf^le de son -chef , c'est qu'elle y est animée par ses sages remontrances, c'est que le témoignage de ce nouveau chrétien est une instruction pour elle, qui l'éclairé, qui la convainc, et que de l'honneur qu'il rend à la foi, elle apprend elle-mèipe à l'honorer. Car ce fut là sans doute,. mes chers auditeurs, la graôe prévenante et extérieure dont Dieu se servit, tandis qu'il agissait intérieurement dans les âmes , et qu'il y répandait les «rayons de sa lumière. Si ce Maître n'eût pas cru , ou si , dissimulant sa foi , il n'eût pas eu l'assurance de s'en déclarer," tant de sujets, soumis à son obéissance et témoins de sa conduite , seraient demeurés dans les ténèbres de l'infidélité : mais parcequ'il ne se contenta pas de croire , et qu'il parla selon sa créance , qu'il s'expliqua hautement , qu'il confessa Jésus-Christ de bouche et par œuvres, sa conversion seule fut le principe de toutes les autres conversions. Credidil ipse , et damus cju» tota. Or, voilà le zèle que je voudrais allumer dans vos cœurs : voilà , chrétiens , par où je voudrais corriger mille scandales que nous causons à notre religion et qui la déshonorent. Je vais vous faire comprendre ma pensée; mais pour vous la bien développer, j*ai besoin de l'assistance du Saint-E^rit, et je la demande par l'intercession de Marie : et disons^lui, Ave,
Nous avons tous une obligation indispensable et naturelle (/honorer notre religion , comme nous en avons une d'honorer notre Dieu. Ces deux obligatilons sont fondées sur le même principe, et l'une éki une suite nécessaire de l'autre. Dieu eria religion , dit saint Thomas , ne se pouvait séparer : car Dieu est la lin dernière que nous cherchons, et la
SUR LE ZÈLE POUR L'HONN. DE LA RELIGION. 1Î57 religion est le moyen qui nous lie à cette fin. Gomme il est donc impossible d'aimer ia fin sans aimer le jnoyen , aussi est-il impossible d'honorer Dieu sans honorer la religion. Voilà le plus noble zèle que nous puissions jamais concevoir, et celui de tous auquel nous sommes le plus étroitement engagés. C'est le plus excellent et le fdus noble, parceque faire honneur à la religion , c'est le faire à Dieu même : or, quel avantage pour une créature , qu'elle soit capable de faire honneur à son Dieu ! C'est celui auquel nous sommes le plus étroitement engagés , parceque le premier de tous les devoirs, comme les païens mêmes l'ont reconnu , regarde la divinité et la religion. L'amour de la patrie, la foi conjugale, la piétë des enfants envers leurs pèreà, le lien des amitiés les plus intimes, tout cela est fort, et ce sont de grandes obligations : mais tout cela doit céder à l'obligation dont je parie , et plutôt que d'y manquer, il faut être prêt de renoncer à tout le reste.
Qu'est-ce que notre religion ?. C'est un précieux héritage que nous avons reçu de nos ancêtres, comme ils l'avaient euxmêmes reçu de Dieu : c'est à nous de le conserver et de le maintenir avec honneur. Moïse, Josué, et les autres conducteurs du peuple de Dieu , pouvaient tout sur lui quand ils l'intéressaient par cette considératimi. Alors , disaientp4ls, généreux Israélites, c'est pour le Dieu d'Abraham qu'il faut combattre ; c'est le Dieu d'Isaac et de Jacob qui vous commande de marcher ; c'est le Dieu de vos pères qui nous envoie pour vous témoigner corailen il se tient offensé de vos superstitions. A cette parole du Dieu de leurs pères,* ils se sentaient émus, ils obéissaient sans réplique , ils brisaient leurs idoles ,Jes armées entières se mettaient sur pied et se présentaient à l'ennemi. Quoi donc, demande saint Chrysostome, est-ce que Dieu était pour eux quelque chose de plus, parcequ'il avait été le Dieu d'Abraham ; ou que leur religion était plus sainte , parcequ'elle avait été celle de leurs pères?
i58 SERMON
Non , répond ce saint docteur : mais cependant cette vue du Dieu de leurs pères réveillait en eux les plus purs sentiments de leur foi. Se regardant comme les successeurs d'Abraham , d'Isaac et de Jacob , ils avaient honte d'avoir dégénéré de leur piété ; et ce seul motif leur inspirait le zèle de ces grands patriarches , je veux dire , le zèle de la vraie religion.
Je ne suis, chrétiens, ni un Moïse, ni un Josué, pour prétendre la même autorité sur vous; mais j'en ai une autre en vertu de mon ministère, qui ne m'autorise pas moins à vous parler de la part de Dieu ; et c'est par un mouvement particulier de son esprit, que je viens vous solliciter pour les intérêts de votre 'religion et de la mienne ; me p^omettant au reste bien plus de vous que jamais Moïse n'eut droit d'attendre du peuple juif; car c'était un peuple grossier et incrédule, un peuple insensible aux bienfaits de Dieu , un peuple léger et inconstant ; et moi j'espère trouver en vous un peuple docile, qui sera .touché des scandales dont la religion de Jésus-Christ est déshonorée , et qui conspirera avec moi pour les retrancher du royaume de Dieu et de son Eglise : Et colligenl de regno ejus omnia scandala (Matth. XUl). Il ne s'agit ici que des scandales qui attaquent spécialement la religion , et voici le dessein de ce discours. Je suppose deux qualités essentielles dont je vous ai déjà entretenus, et que nous reconnaissons, comme chré^ tiens, dans notre religion, savoir, la vérité et la samteté : la vérité de sa doctrine, #1; la sainteté de sa morale. Or, de là ]e tire deux conséquences, qui vont partager ce discours : Notre religion est vraie ; donc nous devons tous l'honorer par la profession de notre foi , c'est la preuiière partie : notre religion est sainte ; donc nous devons tous l'honorer par la pureté de nos mœurs , c'est la seconde partie. Voilà ou se réduit ce zèle dont j'ai entrepris de vous. entretenir, et ce qui me*donnera lieu de combattre bien des désordres
que nous ne pouvons assez déplorer dans le christianisme. Donnez-moi votre attention.
PBEMIÉRE PARTIE.
C'est une décision de Tapôtre, que, pour acquérir la justice chrétienne et pour parvenir au salut, il faut deux choses : croire dans le cœur, et faire au dehors profession de sa créance. Professer la foi et ne Tavoi^as dans le cœur, ce serait hypocrisie ; mais aussi Tavoir dans le cœur et n'oser pas dans les rencontres et dans les sujets où son honneur le demande la produire au dehors et en faire une déclaration pubhque, ce serait pour elle un outrage, puisque ce. serait la désavouer dans la pratique et en rougir. Corde creâUur ad juUitiam; ore aulem cfmfessio fil ad sakUem (ROH. X). 11 est donc d'un devoir essentiel à l'égard de tout chrétien , de joindre , pour honorer sa religion , à la soumission de l'esprit la confession de la bouche, et tel a été l'hommage que lui ont rendu si hautement et avec tant d'éclat les premiers fidèles* Rien n'a plus contribué à sa gloire que la sainte liberté de ces parfaits chrétiens à la reconnaître et à la publier. Voulez-vous savoir comment , au milieu des plus violentes persécutions , bien loin de déchoir en aucune sorte et de rien perdre de sa splendeur, elle s'est toujours soutenue et toujours élevée? C'est, répond saint Cyrille, qu'elle recevait alors de grands et d'iU lustres témoignages. Les empereurs pensaient la détriiire en exerçant toute leur sévérité contre ceux qui la professaient, et c'était justement le moyen de rétabUr..Ils travaillaient par là, sans le vouloir, à son accroissement, parcequ'ils lui procuraient autant de témoins qu'ils condamnaient de prétendus criminels : chaque confession lui coûtait un martyr, mais chaque martyr lui attuait une troupe de nouveaux défenseurs.
lennités et ces fêtes qu'elle nous fait observer, de là ces pieuses assemblées où elle nous appelle, et ces augustes cél'émontes où elle^ous fait assister ; de là ces prières communes, ces louanges divines qu'elle nous fait réciter ; de là tout cet extérieur de religion que nous devons accompagner de Tesprit, et qui, nous donnant une haute idée du service de Dieu, nous, attache plià étroitement à Dieu même et nous excite à le glorifier. Si donc nous voulons nous borner à une fausse obéissance du cœur, et que nous dépouillions notre religion de ces apparences et de ces dehors, si nous craignons de la faire voir, nous l'obscurcissons, nous la rc-tenons captive dans un honteux silence ; tonte vraie qu'elle est, nous en altérons, non pas la vérité, qui e^ toujours la même, mais la foi, qui a divers degrés^ et qui peut être plus ou moins vive. La tache se communique, elle s'étend en quelque sorte jusqu'à Dieu, et par là nous lui dérobons une partie dé la gloire qu'il avait en vue, et dont nous lui sommes redevables.
Il n'est donc pas surprenant que Dieu, par un commandetnent exprès, nous oblige de nous faire connaître sur le point de la religion, de parler ouvertement et sans déguisement, d'ajouter aux paroles tout ce qui peut dans la pratique découvrir et mettre en évidence notre foi^ d'en rehausser par cette confession les avantages et d'en coniirmer la vérité. Mais ce n'est pas t<}ut, poursuit l'ange de l'Ecole, ^ et cette même confession de la foi que la lumière céleste a gravée dans notre sein, l'Eglise, par un autre précepte, a droit encofe de nous la demander, et en effet nous la demande comme une ratification de la promesse faîte pour nous dans notre baptême, et de l'engagement contracté en notre nom. Cette pensée est solide ; comprenez-la. Sur les sacrés fonds de baptême, nous avons fait à l'EgUse un serment d'obéissance, et nous nous sommes présentés pour être admis parmi ses enfants et au nombre des fidèles; à la /ace des autels
nous avons solennellement reconnu la vérité de la loi où nous voulions être agrégés pour y vivre et pour y mourir; jious. avons renoncé au démon, au monde, à la chair, pour nous dévouer è Jésus-Christ, pour porter le joug de Jésus- Christ, pour être .revêtus de Jésus-Christ; tout cela en présence du ministre qui nous a conféré la grâce , en présence \des spectateurs, les uns garants, et les autres seulement témoins de notre protestation authentique et irrévocable. Voilà comment nous avons reçu la fol dès la naissance; mais après tout, ce notait poiiU nous proprement alors qui agissions, nous qui parlions, nous qui nous engagions et qui répondions; on répondait pour nous, on parlait pour nous, on agissait pour nous. L'Eglise a bien voulu se eonlentcV de ce premier engagement ; elle T* accepte, mais à une condition, c'est que dans la suite il serait ratifié, et i>ar qui? par nous-mêmes, et par où? non point taiit par un aveu de Tesprit, quoique nécessaire, que par un aveu de la bouche, par un aveu déclaré, publié, notifié à tout le monde chrétien. Sans cela, sans une telle profession, nous révoquons tacitement ce que nous avons dit par le ministère de ceux qui nous ont prêté leur voix pour nous faire entendre; nous les démentons, et nous nous démentons nous-mêmes. Du moins nous rendons notre foi suspecte, et nous faisons cette injure à la religion où TEglise nous a associés et incorporés, de ne plus oser prendre son parti ni lui marquer notre attacheinent, dès que notre raison développée peut en discerner la .vérité; et que nons nous trouvons en état de Thonorer par notre propre témoignage.
Le mal va encore plus avant, et nous violons une troisième et dernière obligation, c'est celle de l'exemple que doit chaque fidèle à toute la société chrétienne dont il est membre; car noHS ne sommes tous qu'un même corps en Jé|^is-«Christ, et ce qui fortifie ce corps mystique, ce qui lui donne une sainte vigueur, ce qui soutient la foi qui en est
Tame, ce qui la fait fleurir, c'est Fédification commune que Ton. reçoit et quMl rend à l'autre ; ce sont ces dehors de religion qui frappent les yeux, et qui font d'autant plus d'impression sur les cœurs que nous nous sentons naturellement excités à imiter ce que nous voyons. Touché de cet extérieur, on conçoit pour la religion même un profond respect; l'impiété est forcée de se taire, et la vérité triomphe. Mais par une règle toute contraire, que ce culte visible et apparcntcommence à s'abolir, tout commence à languir; on ne sait presque plus ce que c'est que la religion ; les libertins «'en prévalent, les fidèles en sont troublés ; qu'est-ce que la foi, dit-on, et y en a-t-il encore dans le monde? Filius h4>^ minis'venienSf putas fidem inneniel in (erré? (Luc. XVIII. )
Voilà, dis-je, mes chers auditeurs, les principes évidents et incontestables d'oi^ le docteur angélique a tiré, comme une conséquence infaillible, l'important devoir que je vous prêôhe. Devoir général qui nous regarde tous; mais devoir particulier pour vous, grands de la terre : un grand, par son élévation, est plus en état de faire honneur à sa religion; de même aussi que sa grandeur et la distinction de son rang, par un malheur qui en est inséparable, le met en pouvoir de nuire davantage à la religion, et de lui porter des cowps plus mortels. Devoir particulier pour vous, pères et mères : un père et une mère, par l'autorité qu'ils ont dans leur famille, sont plus capables d'y entretenir l'esprit de religion, et par conséquent en deviennent beaucoup plus criminels, s'ils ne prennent pas soin de l'y conserver, et que, par un abandon total des œuvres religieuses, ils le laissent peu h peu se détruire , soit dans eux-mêmes , soit dans ceux que le Ciel leur a soumis. Devoir particulier pour vous, à qui la réputation, l'érudition, le génie donne, sans autre droit, un certain crédit dans le monde : il ne faut souvent qu'une parole d'un homme de ce caractère pour maijiteair ou pour
affaiblir la foi et la religioa dans des esprits préveous en sa faveur et disposés à ré<M)uter. C'est ce qu'avait si bien com-> pris le Prophète royal, et ce que nous devons nous-mêmes conclure, en disant comme lui : Credidi propier quod locu^ iu$ sttm (Ps. CXV). J'ai cru, et je ne m'en suis pas tenu là ; je n'ai point clierché à déguiser mes sentiments ni ma créance ; je n'ai point eu peur qu'on en fût instruit et qu'on le$ 'connût ; mais dans la persuasion où j'ai été et où je suis encore, que je devaisVeet hommage à la vérité, et cette niconnaissance au bienfait du Maître qui me l'a révélée, je m'en suis expliqué dans tous mes discours et dans toute ma conduite. Pr&pter quod loetUus sum.
Telle était la (idéifté de ce saint roi ; mais par une prévarication contre laquelle les prédicateurs de l'Evangile ne peuvent trop fortement s'élever , et qui doit exciter toute l'ardeur de leur zèle, que faisons-^nous? Ah ! mes frères, que ne puis-je vous le représenter dans «toute son étendue et dans toute son horreur ! Au lieu d'honorer notre foi en la professant selon les règles d'une religion pure et sincère, nous la déshonorons par des scandales, dont le christianisme, qui est pour nous en cette vie le royaume de Dieu, se trouve rempli. Scandales de toutes les sortes : les uns directs, et ce sont des scandales de libertinage et d'irréligion ; les autres indirects, et ce sont des scandales d'indifférence, de lâcheté , de respect humain en matière de religion. J'entre dans un fonds de morale que je n'entreprends pas d'épuiser, puisqu'il est presque inépuisable ; mais la simple exposition que je vais faire^des désordres du siècle, je dis de ce siècle malheureux où nous vivons, suffira pour vous toucher et vous convaincre mieux que tous les raisonnements.
Scandales de libertinage et d'irréligion : je ne prétends, point ici parler de ces scandales énormes qui n'éclatent que trop souvent, lorsque, dans l'excès et dans la licence d'une débauche sans ménagement et sans égard, des impies font
gloire de traiter avec profanatioii les choses de Dieu , de parler insolemment de nos mystères , de se jouer des plus horribles sacrilèges, et d'employer ce quMl y a de plus saint et de plus di^in à leur -divertissement. Cela s'est vu, chrétiens, et Dieu veuille que ces anathèmes qui ont été au milieu de nous, pour user du terme de FEcriture, n'aient pas attiré sur nos têtes les malédictions- et les fléaux dont nous sommes continuellement affligés ! Peut-^tre en portons-nous la peine sans le savoir. Quoi qu'il en soit, de telles impiétés et leurs auteurs ont plutôt besoin d'être réprimés par la sévérité des lois , que par les salutaires avis des ministres évangéliques ; et malheur à ceux qui , revêtus d'une puissance légitime pour arrêter ces scandales, les laissent impunis ; malheur à ceux par qui Dieu en doit être vengé et pai' qui il ne Test pas , car il saura bien se venger lui-même et sur eux-mêmes. C'était à eux d'être les protecteurs et les défenseurs de la cause de Dieu ; mais parcequ'une molle connivence, qu'une considération tout humaine les a retenus , c'est à etix que Dieu demandera raison de sa cause abandonnée et de ses intérêts trahis. Cependant le comble du scandale, n'est-ce pas de voir quelquefois des libertins si scandaleux et si diflamés , aspirer encore après cela aux premiers rangs , et peut-être aux premiers rangs de cette même rehgion qu'ils ont profanée avec tant de mépris et tant^'outrages; voulant porter jusque sur le fisilte de la di> gnité une tache qui ne s'effacera jamais, une flétrissure qui les exposera toujours aux reproches que le libertinage même pourra leur faire et leur fera, et qui par là les rend presque absolument incapables d'être dignement et utilement ce qu'ils travaillent néanmoins à devenir. ^
Je ne veux point non plus parler de ces abominations de désolation qui paraissent tous les jours dans le lieu saint, c'est-à-dire, de ces irrévérences qui se commettent à la face des. autels, il la vue des prêtres du Dieu vivant, aux
yeux de tout un peuple assemblé et huniilié devant le Seigneur ; comme si Ton avait entrepris de venir insulter Dieu même dans sa propre maison ; comme si son sanctuaire était destiné aux plus sales entretiens, aux plus criminelles lî* bertés, aux plus indignes adorations^ Scandale qui, par une espèce de providence, ne se voit plus que dansTéglise chrétienne et parmi nous i Dieu, dit excellemment saint Augustin, ayant, ce semble, voulu de notre impiété même nous. faire une preuve de la vérité de notre religion, puisque c'est la seule dont le démon tâche de corrompre le culte et s'efforce de pervertir les pieuses pratiques. Pourquoi- la seule? Il n'est pas difficile d'en conpevœr la raison ! Car de toutes les religions c'est la seule où le vrai Dieu est servi ; et l'intérêt de ce capital ennemi de Dieu est que tous les autres, cultes, quoique faux et superstitieux,, soient religieusement observés, parceque ce sont ses ouvrages, et qu'il est luimême adoré. Encore une fois, ce n'est point de tout cela que je parle ; ce sont plutôt des monstres que des scandales, et sans que je m'arrête à vous en faire d'affreuses jmages, il ne faut que le moindre sentiment du christianisme pour les détester.
Je passe donc à d'autres où nous tombons avec moins de peine, que nous évitons avec moins de soin, à quoi peu à peu l'esprit du siècle nous familiarise, que nous nous iigiirons assez^ innocents et dont quelquefois nous nous piquons jusqu'à en faire vanité, quoiqu'on effet ce soient des scandales et des scandales d'irréligion. Examinons la conduite du monde, et nous aurons bientôt appris à les connaître. Scandales d'irréligion, remarquez ceci, s'il vous plaît, scandales d'irréligion : ce sont mille railleries des choses saintes, où l'on s'égaie et dont on s'applaudit. On railla de tout : on raille des personnes de piété, et cela déukane les esprits fiiibles de la voie de Dieu : on raille des pasteurs des âmes et des vicaires de Jésus-<]lhnst ; et cela les empêche de glo-
rifier Dieu dans leur mioistère : on raiiie des prédications et des prédicateurs, et cela Êiit que la divine parole est abandonnée, et qu'elle n'opère rien : on raille des dévotions <]e TEglise, sous ombre de crédulité, de simplicité, d'ima- ^'ination et de vision dans les peuples qui les pratiquent, et cela tourne au mépris de FEglise même qui les autorise : on raille de certaines sociétés, de certaines indulgences, sous prétexte des abus qu'on y découvre, ou qu'on cr^it y découvrir : au lieu d'imiter jsaint Augustin, qui, tout évèque qu'il était, n'osait souvent s'élever contre un abus, de peur que la substance même de la chose n'en fût altérée ; car c'est ainsi qu'il s'en déclare (lans une de ses lettres. On raille de la fréquentation des sacrements, et de là vient que ces sources de grâces et ces remèdes salutaires sont néfjligés.
iScandale dMrréligion : c'est cette malignité dont tant d'esprits aujourd'hui sont préoccupés contre l'Eglise. Car vous en voirez qui lènlessusont un fonds de chagrin et d'amertume dont ils ne sauraient se défendre: à peine peuventils souffrir que l'Eglise soit dans l'éclat où elle est maintenant, ses revenus les choquent, sa juridiction leiir déplaît : ils voudraient qu elle fût aussi dépendante des puissances temporelles, aussi pauvre et aussi abjecte dans le monde, qu'elle l'était du temps des premiers Césai^ ; c'est-à-dire qu'elle fût aussi esclave sous les chrétiens qui sout ses enfants, qu'elle l'était sous ses persécuteurs et ses ennemis. Nouveaux Hérodes, dit saint Bernard, qui laissent Jésus- Christ en paix dans l'obscurité de son berceau , mais qui sont jaloux de le voir puissant et exalté dans les progrès et l'exaltation de son épouse. Aller Herodes, qui ChHslum non in cunis habel suêpecium, sed in Eedenis invidH exeUlalum ( Bei^t. ). Entendez-les parler de l'Eglise, il n'y a rien qu'ils ne défigurent. S'y consacrer pour vaquer à Dieu , c'est paresse ; s'y établir, c'est ambition et intérêt.
SUR LE ZÈLE POUR L'HONN. DELA RELIGION. 409 <}u'un ecclésiastique ou un religieux s^otlblie en quelc^ue rencontre , tous diriez qu'ils en triomphent. Qu'il y ait eu quelque chose à censurer dans un homme constitué en dignité, dans uR SouTerain Pontife, c'est sur quoi ils sont isavanfs et éloquents. Toujours disposés à raisonner sur ce que l'Eglise ordonne, et jamais à le favoriser, n'ayant d'esprit que contre l'Eglise , et jamais pour l'Eglise, n'étant attentifs qu'à borner son autorité, sans être docile» à &'y soumettre.
Scandale d'irréligion, c'est cette témérité si dangereuse et si ordinaire avec laquelle des hommes sans étude, sans lettres, sans nulle teinture des sciences divines, s'é<nonœnt hardiment sur tout ce qu'ils ne goûtent pas dans -notre créance, ou qui n'est pas conforme à leiu* sens dans l'Ecriture, quoique les seules raisons humaines, dit saint Augustin, dussent leur rendre cette créance et cette écriture vénérables : et cela, chrétiens, parcequ'ils sont du nombre ée ceux que déerivatt l'apôtre saint Jude, qui blasphèment tout ce qu'ils ignorent : QwBcumque ignorant Uasphemani ( JiJi>. X ) ; au lieu qu'ils devraient dire : du moins je porterai ce respect à ma foi et à ma religion, de ne condamner jamais ce que je n'entendrai pas, et d'en accuser plutôt moa ignorance, que de m'en prendre à celui dont les ténèbres val^t mieux pour moi que toutes les lumières de mon esprit. Scandale d'irréligion; ce sont ces livres contagieux et ces ouvrages où la foi est artificieusement corrompue, où la vertu est traduite en ridicule, où la crainte de l'enfer et des jugements de Dieu est représentée comme une faiblesse : ouvrages reçus avec une estime générale, lus avec une avi« dite insatiable, récités dans tous les cercles et proposés pour des modèles. En vérité peut--on dire alors qu'il y ait de la religion dans le monde ? le peut-on penser ? Scandale d'irréligion : ce sont ces liaisons avec des gens connus pour être des incrédules et des athées : liaisons dont les plus vertueux,
i70 SERMON
ou ceux qui passent pour tels, ne font point de scrupule : lidisons fondées sur cela seul, que ce sont des esprits agréables, qu'ils divertissent et qu'ils plaisent, qu'ils brillent dans les conversations et qu'on les écoute volontieft sans se soucier du péril où l'on expose sa conscience et sa foi ; sans se mettre en peine de l'avantage qui en revient à l'impiété, quand on voit que pour n'avoir point de religion, on n'en est pas moins estimé ni moins rechercbé. Ab ! cbrétiens, où est ce zèle du roi prophète, lorsqu'il protestait si liautement â Dieu qu'il n'aurait jamais de commerce avec les impies, et que jamais il ne leur donnerait le moindre accès auprès de sa personne, parcequ'il craignait de paraître en quelque sorte les approuver et les autoriser. Odivi eccU^ siam malignantium , et cum impiis non tedebo ( Psal. XXV).
Poursuivons , et ne nous lassons point d'un détail toujours abrégé , quelque étendu d'ailleurs qu'il puisse être. Scandales d'irréligion : ce sont ces entretiens où se débitent mille maximes formellement opposées à la moi'ale de l'Evangile; par exemple, que rien n'est plus cher que l'honneur, et qu'il ne faut jamais souffrir une injure; que chacun, par rapport aux bien temporels , doit penser à soi, et se pourvoir comme il peut ; qu'on n'est heureux qu'autant qu'on est riche , qu'autant qu'on est puissant eU accrédité, qu'on jouit des commodités et des douceurs de la vie; qu'il y a un âge pour la retraite, et un autre pour le plaisir ; que certaines fautes ne sont point de si grands péchés ; qu'il n'est pas à croire que Dieu s'en tienne si grièvement offensé, ni qu'il les punisse si sévèrement. Maximes toutes mondaines, mais dont on se prévient, auxquelles on se conforme, que l'on répand, que l'on suit, malgré les anathèmes du Fils de Dieu qui les a tant de fois foudroyées et proscrites. Enfin, scandales d'irréligion: ce sont ces nouveautés, ces erreurs qu'on veut introduire aux dépens de la sainte doctrine.
SUR LE ZÈLE POUR THONN. DE LA RELIGION. i71
Erreurs qui n'éclatent pas tout à coup, mais qui se glissent secrètement et par degré : on les couvre d'un voile de religion et de réforme ; on les insinue dans des discours publics, dans des conférences particulières , dans des libelles et des écrits ; on leur donne un air de régularité, d'austérité,. de pur christianisme, qui impose et qui engage. Elles ont bientôt leurs fauteurs, surtout parmi le sexe, plus facile ù séduire et plus sujet à s'entêter ; elles ont bientôt leur parti, et ce parti croît , s'avance , lève la tête , se soutient par ses intrigues, ses artifices, ses discours ; désole le champ du père de famille en y semant la zizîuiie, et cause dans le troupeau de Jésus-Christ les schismes et les divisions. Ce ne sont point là des fantômes; et plût au ciel que tout ce que j'en pourrais dire ne fût qu'imaginaire et en idée !
Or, je vous demande, mes chers auditeurs , si tout cela et tout ce que je passe, ne sont pas des scandales, et des scandales directement contraires à cette profession simple, soumise, droite et ouverte qui honore la religion? Et combien d'autres aurais-je encore à vous reprocher? Scandales indirects, je veux dire scandâtes d'indifférence, scandale^s <)e négligence, scandales de complaisance, scandales de respect luimain et d'une servile dépendance. Quelle matière à de nouvelles réflexions ! elle est infinie, et je suis obligé de la renfermer en peu de paroles.
J'appelle scandale d'indifférence, une froideur mortelle et une malheureuse neutralité sur ce qui touche les intérêts de la religion. Qu'il s'élève quelques différends sur des questions importantes où la vraie foi est attaquée , des gens 4lemeurent tranquillement à l'écart, et ils ne prennent point, disent-ils, de parti ; ils ne sont ni pour l'un ni pour l'autre, se flattant de suivre en cela l'avis du grand Apôtre, qui reprenait les chrétiens de Corinthe d'être les uns pour Paul et les autres pour Apollo; mais ne faisant pas attention à ce qu'ajoutait le même apôtre,. qu'ils devaient être
pour Jésus-^^lirist, et par conséquent que si Paul soutenait la doctrine de Jésus-(]hrlst, s'il combattait pour TEglise de Jésus-Christ, ils devaient nécessairement se tourner du côté de Paul, et le seconder. Cependant on se tient en paix ; on entend tout, et Ton ne s'altaclie à rien : que la religion soit en danger, que TËgiise de Jésus-Christ soit humiliée, qu'elle soit méprisée , qu'elle soit insultée , on n'en est nullement ému ; et c'est, à ce qu'il semble, une sagesse, une discrétion, un esprit de dégagement : comme si dans la cause de Dieu, (out homme, selon le mot de TertuUien, n'était pas né soldat ; comme si jamais il était permis à des enfants de rester neutres entre leur mère et ses ennemis; à des sujets, entre leur prince légitime et des peuples révoltés ; à des chrétiens, à des catholiques, entre l'Eglise et des rebelles qui lui déchirent le sein. J'appelle scandale de négligence une omission habituelle et presque universelle de tout ce qui est du (;uUe de Dieu : et que peut-on en effet juger de la religion d'un homme à qui l'on ne voit jamais pratiquer nul exercice de religion ? Point de prière ni en commun , ni ai particulier ; point d'abstinences ni de jeûnes, quoiqu'ordonnés par l'Eglise ; point de confession, de communion, pas même souvent au temps de lu Pàque. Or, vous savez combien cet état est fréquent, et dites-moi quel vertige de christianisme on y peut reconnaître. J'appelle scandale de complaisance, une damnable facilité à prêter l'oreille aux paroles licencieuses de quelques amis d'une loi très suspecte et peut-être tout à fait perdue. Ce n'est pas qu'on se plaise à ces sortes de conversations : mais par une criminelle condescendance on paraît s'y plaire. On voit assez ce qu'on aurait à répondre ; mais on craindrait de se rendre fâcheux et critique : on se persuade pouvoir tout accorder à la h'berlé et h l'enjouement de l'entretien ; on consent à tout ou Ton (^mble y consentir, dès qu'on n'y résiste pas, et tout ûdèle (lu'on peut être, on passe pour impie avec les impies. J'ap-
pelle scandale du respect humain et d'une servile dépendance, cette lâche timidité qui nous ferme la bouche en la présence d'un maître) d'un grand h qui Ton a vendu son ame et sa religion; ces vues de fortime par où Ton se laisse tîntraîner dans un parti que Ton sait être le parti de Terreur,, ces ménagements au moius et ces réserves pour ne pas choquer, et ne s'en attirer pas la disgrâce.
Hé ! Seigneur, si dans la naissance de votre Eglise et dans ces premiers temps oii elle eut à livrer tant de combats et à essuyer tant de persécutions, elle n'avait point eu d'autres défenseurs, que serait-3lle devenue? Si tes premiers chrétiens eussent été des indifférents, des négligents, de faux complaisants , lies sages et des politiques mondains , auraient-ils sacrifié leurs biens et répandu leur sang pour l'honneur de la religion ? En combien d'occasions l'auraient-ils trahie , non pas toujours en se déclarant contre elle , mais en ne se déclarant pas pour elle, mais en dissimulant, mais en se taisant? Car, dit saint Chrysostome , il ne faut pas seulement réputer pour traître à sa religion celui qui l'abandonne ouvertement en appuyant le mensonge , mais celui qui ne la confesse pas hautement en soutenant la vérité : Non eriiv* solus aie prodilor est verilaiù , qui mendacium loquilUTy sed qui verilalem , cûm oporlel ; non confilelur ( Chrys. ). Soyons de bonne foi , mes frères , et puisque nous sommes chrétiens, soyons-le pleinement , en faisant gloire de l'être ; c'est ne l'être qu'à demi , que de ne le vouloir pas paraître : appliquons-nous à nous-mêmes le juste reproche que faisait aux juifs le prophète Elie : Usquequà daudicalis in duas partes (3 Reg. XVIII) ? Que ne vous déterminez-vous à l'un ou à l'autre ; et comment, par un monstrueux assemblage de religion et d'infidélité, prétendez-vous être tout ensemble au Seigneur et à Baal ? Si le Seigneur est notre Dieu : que 'ne le reconnaissez-vous sans déguisement ; et s'il ne Test pas , que ne le désavouez-vous absolument ? Si Domi-
iU\ / SERMON
nus est Deus , scquimini eum ; si aulem Baal , sequimini iUum\Z Reg.XVHI). Telle est, mes chers auditeurs , la disjonctive que l'Eglise vous propose encore aujourd'hui , ou que je vous propose en son nom. Choisissez ; mais que dis-je, et y a-t-il là-dessus une autre résolution à prendre que de nousdévouer plus fortement que jamais à l'excellente et divine foi où nous avons été élevés , et de lui rendre tous les hommages qu'elle attend de nous ? Respectons la religion et tout ce qui a quelque rapport à la religion ; car il n'y a rien pour nous de plus grand ni de plus sacré : professons-la avec assurance , et ne rougissons jamais d'une si glorieuse confession : Dieu , dit saint Ambroise , ne nous a pas donné la honte et la pudeur pour un tel sujet, et ce serait bien mal l'employer que.de la foire servir contré lui-même. Notre foi C5t aveugle ( c'est la pensée de Zenon de Véronne ) , elle doit donc être moins sujette à rougir ; et comme elle ne voit pas ce qu'elle croit , elle doit aussi nous fermer les yeux à toytes les considérations du monde, quand il s'agit de repousser les scandales qui l'offensent. Ne nous contentons pas do l'honorer comme vraie , par une profession libre et publique ; mais puisqu'elle est sainte , honorons-la par la pureté et la sainteté de nos mœurs. Autre devoir dont j'ai à vous parler dans la seconde partie.
SECONDE PARTIE
Que notre religion soit sainte, et même de toutes les religions la plus sainte , disons mieux , et même de tontes les religions l'unique vraiment et parfaitement sainte, c'est un principe , chrétiens , que j'ai déjà établi dans un discours exprès sur cette matière , et qui , selon mon dessein , ne demande point ici de nouvelles preuves pour vous en convainere. Elle est sainte dans son auteur, sainte dans ses maximes, samte dans'ses mystères, sainte en tout : car c'est
ainsi que le Saint-Esprit nous l'a représentée toute pure et sans tache , et voilà Tidée que je vous en ai donnée moimême , et que vous eu avez dû concevoir. Ceci donc posé , j'ajoute une autre vérité non moins certaine ni moins indubitable, que de toutes les (Qualités et de toutes les prérogatives qui relèvent là religion de Jésus-Christ que nous professons , il n'en est point de plus excellente , ni par conséquent de plus glorieuse que sa sainteté : pourquoi ? parceque c'est par sa sainteté qu'elle est higne de Dieu ; parceque c'est sa sainteté qui la rend agréable à Ùieu , parcequ'entre tous les témoignages, nul autre que sa sainteté ne montre plus infailliblement , ni même si infailliblement , qu'elle est de Dieu. Dans cette religion Dieu a renfermé tous les dons : le don des miracles , le don des langues , le don de prophétie , le don des sciences , le don de sagesse , et les autres dont saint Paul vous fait le dénombrement : mais avec ces dons , si ce n'était une religion si sainte , dès là elle serait réprouvée de Dieu , et indépendamment de ces dons , elle serait toujours selon le gré de Dieu, dès qu'elle serait sainte : d'où il s'ensuit que ce qui honore davantage la religion , c'est ce qui fait plus éclater sa sainteté , parceque c'est ce qui la rend plus vénérable.
Or, il est constant que ce qui fait plus paraître la sainteté de notre religion , c'est la sainte vie de ceux qui la professent. Car pour appliquer ici la figure de l'Evangile , on juge dte l'arbre par ses fruits : s'il produit de bons fruits, on connaît que c'est un bon arbre : Ârbor bona facit fructus'bonos, La sainteté des effets marque la sainteté du principe qui les opère , et il faut qu'une religion soit sainte pour avoir la vertu de sanctifier. Ce n'est pas après tout qu'elle ne puisse être sainte en elle-même, sans que ceux qui en portent le nom et qui s'en déclarent les séducteurs, acquièrent la même sainteté : car bien qu'ils y soient attachés par un engagement de parole et de foi , la perversité de leur cœur peut les en
i76 SERMON
détacher dans la pratique par une crimineUe et volontaire corruption de mœurs. Ils peuvent croire ses vérités , ils peuvent admirer ses maximes, ils peuvent même désirer sa perfection d'un désir inefficace et de pure complaisance , tandis qu'entraînés par le poids de la nature et emportés par Tardeur des passions auxquelles ils se laissent gouverner, ils vivent tout autrement qu'ils ne croient, et suivent des maximes toutes contraires : le désordre de leur vie vient de leur volonté qui se dérègle, et non point de leur religion, qui n'en est en soi pas moins parfaite ; et voilà la juste et solide réponse à ceux qui voudraient s'en prendre à la religion chrétienne, des vices qui régnent parmi les chrétiens. Tout cela est incontestable; mais enfin il faut toujours avouer que ce qui donne plus de lustre à la sainteté d'une loi , c'est la sainteté de ceux qui l'ont embrassée. Être saint et paraître saint, ce sont deux choses toutes différeutes : d'être sainte, d'être révérée comme sainte c'est ce que la loi évangéiique a de son fonds, ou ce qu'elle a reçu de Dieu.; mais de paraître saint» , d'être estimée sainte , c'est ce qu'elle peut recevoir de nous et de notre sainteté ; comment? parceque notre sainteté sera le témoignage visible et irréprochable de la sieno^. Si donc, mes chers auditeurs, nous voulons l'honorer sous cette précieuse qualité de sainte , qui lui est si légitimement acquise, et qui est un de ses plus beaux ornemenls,. nous ne le pouvons mieux qu'en travaillant à notre propre sanctification : et c'est pour cela que saint Paul recomman^ dait tant aux fidèles de se rendre irrépréhensibles dans toute leur conduite , et de faire en sorte que les païens et les idolâtres ne trouvassent rien à censurer en eux , persuadé qu'il était que rien ne relèverait davantage la gloire du christiani»me , et ne contribuerait plus à le répandre dans toutes les parties du monde : c'est pour cela qu'il exhortait si exprès^ «émeut ces mêmes fidèles à pratiquer le bien , non*seulement devant Dieu, mais devant les hommes^ afin que rboa»
neur ea rejaiUîi sur la retigioo ^ \» leur enseignait , et qu'elle en devînt plus respectable : c'est pour cela que tous les Pères de TEglise se sont tant appliqués à entretenir dans ceux qu'ils instruisaient, rinnocence et la pureté de la vie, et à n'y rien souflrir contre l'édification pobliqtie , ayant en vue , outre le salut de chaque particulier, l'avantage qu'en tirerait tout le corps de la religion et le crédit où elle s'étar biirait: c'est pour cela que tontes les nouvelles- sectes, toutes les hérésies , ont toujours tiffeclé un air de réforme, et un extérieur de régularité , par où elles se sont insinuées dans les esprits et où elles ont fait de si tristes progrès.
Ainsi, quand saint Augustin, parkoit aux infidèles, voulait exalter la religion chrétienne et leur en donner une liante idée, il leur faisait considérer les chrétiens, et voilà ce qui tant de fois a touché les plus grands ennemis de l'Evangile et ses plus cruels persécuteurs. Quand ils voyaient, parmi le troupeau de Jésus^hrist, tant d'équité et de droiture, tant de candeur et de bonne foi, tant dé piété et de retenue, tant d'imion et de chanté , tant de force, de patience, de désintéressement, tant de vertus , ils ne pouvaient refuser à une religioa qui formaient de tels hommes, les éloges qui lui étaient dus, et que leur arrachait, comme malgré eux, la vérité dont ils étaient témoins. Voilà par où tous les saints l'ont honorée, tant de saints ecclésiastiques, tant de saints religieux, tant de saints solitaires, tant de saints de tons les états et de toutes les conditions. Nous avons la même foi, nous en avons reçu les mêmes avantages, nous en attendons les mêmes récompenses : qui peut nous dispenser d'avoir pour elle le même zèle, et da lui procurer le même honneur?
Mais qu'est-ir arrivé dans le cours des siècles, et que voyons-iious dans le nôtre, plus qu'on ne le vit jsmiais? C'est que nous, avons dégénéré et que nous dégénérons tons' les Jours de cette première sainteté qui faisait autrefois fleu-
rir le christianisme, et dont ses défenseurs se servaient pour en inspirer Testime et pour Tautoriser. Regardez, disait Tertuilien, pour sa justification et pour celle de ses frère» attaqués de toutes parts et exposés à toute la violence des tyrans, regardez comme nous vivons, et vous ne mépriserez pas ce que nous croyons. Il n'y a entre nous ni fraude ni injustice, il n'y a ni traîtres ni scélérats. Vous avez dans vos prisons des chrétiens, mais leur seul crime, c'est le nom qu'ils portent, et la profession qu'ils en font : hors de là, que pouvez-vous dire contre eux, et de quoi lespouvez-vôus accuser? Nous nous assemblons, mais seulement pour invoquer notre Dieu : et nos prières presque continuelles sont suivies des exercices d'une sainte pénitence. Du reste, quel tort faisons-nous à personne, et quelle chanté même n'exer» çons-nous pas envers tous? A quels devoirs manquonsnous? Jugez donc, concluait cet ardent apologiste, jugez par notre vie qui nous sommes, et de ce que nous sommes, jugez quelle doit être cette foi par qui nous le sommes. Telle était la règle qu'il donnait pour bien connaître la religion chrétienne, et pour en faire voir l'excellence. Mais à s'en tenir maintenant et précisément à cette règle, au lieu que c'était alors la gloire de la religion, n'en senût-K^ pas, dans l'état présent du christianisme, la honte?
Je l'ai dit, et je ne puis trop le répéter ni trop fortement vous l'imprimer dans l'esprit r il y a , selon la belle remar-' que de Tertulhen et celle d'Arnobe, après lui , il y a entre' ^es fausses religions du paganisme et la religion ciirétiemie cette différence essentielle, que, dans. le paganisme, ceux qui étaient bons et vertueux, ne l'étaient point par religion, puisqu'au contraire les religions païennes ne portaient qu'aux vices, et en donnaient dans leurs prétendues divinités les exemples; de sorte que tous les désordres qui se commettaient parmi les païens, on pouvait les attribuer à leur religion ou phitôtà leur superstition, sans lui pouvoir rien at-.
tribuer de tontes les vertus qui se pratiquaient. Mais par tin privilège directement opposé, tout ce qui se fait de bien dans le ciiristianisme, doit tournera Fhonneur de la religion chrétienne, puisque c'est elle qui Tordonne et qui le persuade ; et rien de tout ce qui se fait de mal ne doit tourner à sa confusion, puisqu'elle est la première et la plus rigoureuse k le dé« fendre et à le condamner. C'est ainsi, mes frères, qu'il en devrait être ; mais nous savons néanmoins que, par la malignité des esprits , il en va tout autrement : on a toujours voulu, et l'on veut toujours, quoiqu'injuslemcnt, que notre foi soit responsable de notre mauvaise conduite. Et quel avantage, en effet, pour les libertins, lorsqu'ils voient au milieu du peuple chrétien et parmi nous les trahisons et les perfidies , les inimitiés et les vengeances , les débauches et les impudicités? Je dis parmi nous; car, prenez garde, s'îl vous piatt, qui sont ceux qui scandalisent la foi qâe nous professons , et qui la déshonorent par les excès et les dérèglements de leur vie? Sont-ce les hérétiques? Dès qu'ils se sont séparés de sa communion, elle n'entre plus en rien de tout ce qui vient de leur part, et n'y prend plus d'intérêt; elle ne se glorifie point, dit TertuUien, de leurs bonnes œuvres et de leurs vertus apparentes ; mais aussi , depuis le grand scandale qu'ils lui ont causé en l'abandonnant, de quelque manière qu'ils se comportent, ils ne sont plus capables de lui en causer d'autres : Nec vUiis inquinalury née virlutibus coronalur (Teutull.) . Il n'y a que nous, mes chers auditeurs, qui puissions, dans l'opinion des hommes, la relever ou la rabaisser, la couronner de gloire ou la charger de contusion. Sovons saints comme elle et selon elle, la voilà dans le plus haut point de son crédit; mais si nous violons toutes ses règles, mais si nous traitons son culte avec de scandaleuses irrévérences, mais signons allions, ou si nous prétendons allier la pureté de sa morale avec la contagion du siècle , avec les excès de la passion , avec les cupidités
participer au ministère des apôtres. Ne détruisons pas dans le sein de TEgiise ce gue d'autres bâtissent au milieu de ridolàtrie : et tandis que des ouYriers infatigables vont cherclier des nations barbares et leur inspirer le respect de nos saints inystères, ne les avilissons pas dans Tesprit même des fidèles, et ne leur donnons pas lieu d'en être moins toucliés. .'Nous sommes si sensibles à Thonneur d'une famille où nous avons pris naissance, si saisibles à l'honneur d'un corps où nous avoqs été associés comme membres: ne le seronsnous point à l'honneur d'une religion où nous avons été si heureusement régénérés, à qui nous nous sommes si étroi«> tement engagés, par qui nous avons reçu tant de grâces, et dont nous attendons encore une couronne immortelle? Car si nous sommes, selon l'expression de l'apôtre, par la sain^ télé de nos mœurs, ta joie et la couronne de notre religion : Gêmâimn meum et corwMi mea, elle sera la nôtre ; et aïK tint que nous l'aurons honorée en cette vie, autant seronsnous glorifiés dans l'éternité que je vous souhaite, etc. .
Omnes qui kahehant infirmas variit languoribus^ ducehant illos ad Je$um, At ille singulis manus impfmens, curaùii eos. EaHbant autem dcsmonia à multis, clamantia et dicentia : Quia tu es Filius Dei. Et increpans, non sinehat ea ioqui, quia sciehantipsum esse Christum,
Tous ceux qui avaient des roaladei de divenes maladiei les amenaient à Jésus, et il les guérissait tous en les louchant. Or, les démons sortaient de plusieurs possédés, criant et disant : Vous èics le Fils de Dieu. Mais il les reprenait, et ne leur permettait pas de parler, parcequMls savaient qu*il était le Messie.
Luc. IV.
C'est le témoignage que rendent âu Sauveur du monde dans notre Evangile ces esprits de ténèbres à qui il faisait sentir son souverain pouvoir en les chassant des corps, et dont il était venii sur la terre renverser Tlnjuste domination. Témoignage certain, puisqu'ils savaient et qu'ils avaient appris par de si sensibles épreuves ce qu'il était : Quia sciebant ipsum esse Christum (Luc. IV). Témoignage public, puisqu'ils le disaient et qu'ils le faisaient si hautement entendre : Clamantia et dicenlia : quia tu es Filius Dei (iBiD.). Témoignage d'autant plus glorieux au Fils de Dieu, que c'étaient ses ennemis même qui reconnaissaient sa toutepuissante vertu, et qui publiaient sa divinité : Exibant autem dœmonia (Ibid.). Mais témoignage que cet Homme-Dieu
i86 SERMON^
méprise , et qu'il rejette , parceque ce n'était après tout qu'un témoignage* forcé, et qu'il ne partait pas d'un vrai sentiment de religion : El increpans non sinebat ea loqui (iBiD.) ; car s'ils obéissaient à ses ordres en sortant des possédés , c'est qu'ils ne pouvaient résister à sa parole ; et tandis qu'ils l'honoraient d'une part, ou qu'ils semblaient l'honorer en l'appelant Fils de Dieu, ils le blasphémaient de l'autre, et ils le renonçaient, en s'opposant de toutes leurs forces à l'é^blissement de sa loi. En vain donc, mes frères, pour en venir à nous-mêmes, adorons-nous Dieu, ou prétendons-nous l'adorer, si nous ne l'adorons en esprit et en vérité : en vain lui rendons-nous un culte apparent, si dans la pratique nous démentons par nos mœurs ce que nous confessons de bouche : en vain sommes-nous chrétiens, ou nous dison&-nous chrétiens, si nous ne le sommes que de nom, et si nous n'en devenons pas plus fidèles à nos devoirs; et quand je dis nos devoirs, je n'entends pas seulement certains devoirs de religion, mais les devoirs les plus communs de la société et les plus ordinaires dans l'usage de la vie et dans le commerce du monde. C'est de là même aussi que je tire le sujet de ce discours ; et prenant la matière en général , je veux vous faire voir le rapport nécessaire qu'il y a entre la religion et la probité : je veux vous donner une parfaite idée de l'une et de l'autre, en vous montrant la dépendance mutuelle qu'elles ont l'une de l'autre. Puissiez-vous sur ce plan régler désormais toute la conduite de votre vie ; c'est pour cela que j'implore le secours du ciel, et que je m'adresse à Marie, en lui disant, Ave Maria, etc.
Avoir de la probité selon le monde, et avoir de la religion^ ce sont deux choses qu'on a de tout temps distinguées, et qui sont en effet très différentes, soit qu'on les considère dans leurs principes, soit qu'on en juge par leurs objets, soit qu'on ait égard aux fins qu'elles se proposent; car la pro-
bité selon le monde semble n'être tout au plus qu'un effet de la raison , et la religion est le grand ouvrage.de la grâce. La probité selon le monde est bornée à- quelques devoirs de société qu'elle règle entre les hommes, et la religion est occupée aux plus saints exercices du culte de Dieu. La probité selon le monde n'envisage rien que de mortel, de périssable, et la religion porte ses vues et ses espérances jusque dans l'éternilé. Cependîinl j'ose avancer une proposition dont quelques- ims ne comprendront {las d'abord toute la vérité , mais dont j'espère que la suite de ce discours les convaincra : car je prétends que la probité et la religion , toutes différentes et quelquefois même tout opposées qu'elles paraissent , ont néanmoins entre elles une liaison très étroite ; jusque-là qu'à les prendre dans toute retendue qu'elles doivent avoir, on peut dire absolument qu'elles sont inséparables. Pourquoi? concevez, s'il vous plaît, ces deux pensées; parcequ'il est impossible qu'un homme qui n'a pomt de religion^ ail une véritable probité, et qu'il n'est pas plus possible qu'un homme qui n'a pas le fond d'une vraie probité, ait une solide religion. Ces deux maximes ont besoin d'éclaircissement; mais l'éclaircissement que je vais leur donner, en doit être la preuve. Point de probité sans religitm , c'est la première partie ; point de religion sans probité, c'est la seconde. Mais la probité avec la religion ou la religion avec la probité , voilà ce qui fait, selon Dieu et selon le monde, l'homme de bien, et ce que j'ai présentement à développer.