‹ Chefs-d'œuvres oratoires de BourdaloueChapitre 13 sur 33 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Jamais décision de la foi n'a été ni plus authentique ni reçue dans le monde chrétien avec plus de soumission et plus de respect, que celle où l'Eglise, foudroyant autrefois le pélagianisme, établit, disons mieux, déclara la nécessité de la grâce intérieure de Jésus-Christ pour toutes les œuvres du salut ; et jamais conséquence n'a été ni plus infaillible ni plus évidemment tirée de son principe que celle que je tire aujourd'hui de cette décision de l'Eghse pour prouver la nécessité de la prière. Sans la grâce du Rédempteur, quelque fond de vertu naturelle que je puisse avoir, et quelque bon usage que je fasse de ma raison et de ma liberté, je suis dans une impuissance absolue de parvenir au terme du salut; c'est ce que le grand saint Augustin soutint avec tant de zèle, et ce qui fut enfîn solennellement conclu contre l'hérésiarque Pelage. Sans le secours de la grâce, non-seulement je ne puis parvenii* à ce bienheureux terme du salut, mais je ne puis même m'y disposer, je ne puis même commencer à y travailler, je ne puis pas même le dcsirer, je ne puis pas même y penser ; c'est ce qu'ont depuis défini tant de conciles et tant de papes, pour exterminer le sémipélagianisme , rejeton pernicieux de l'erreur que saint Augustin avait si glorieusement combattue. Or, les mêmes

armes dont se servait alors TEglise pour défendre la grâce de Jésus-Christ contre les hérétiques qui Tatlaquaient, sont celles qu'elle me fournit encore pour justifier Tindispensable obligation de la prière , contre les mondains et les lâches chrétiens qui la négligent. Car voici, mes cliers au-

' diteurs, comment je raisonne, et comment chacun de vous doit raisonner avec moi.

Sans la grâce il n'y a point de salut; donc il n'y a point de salut sans la prière, parceque hors la première gract

' qui est indépendante de la prière , comme étant , dit saint Prosper, le principe de la prière même, il est de la foi que la prière est le moyen efficace et universel par où Dieu veut que nous obtenions toutes les autres grâces, et que toutes les autres grâces, dans Tordre de la providence et de la prédestination, sont essentiellement attachées à la prière : Petite et accipietis ; demandez et vous recevrez. Voilà la règle que Jésus-Christ nous a prescrite, et qui étant limitée à ce don parfait, à ce don souverain et excellent qui nous vient d'en haut , je veux dire la grâce ^u salut, n'a jamais manqué. Voilà la clef de tous les trésors de la miséricorde : voilà le divin canal par où tous les biens célestes nous doivent être communiqués. Demandez le royaume de Dieu et sa justice, ou plutôt, demandez sans restriction tout ce qui vous est nécessaire pour y arriver, et soyez sûrs que vous Paurez : Petite et accipietis. Voilà, dis-je, l'oracle de la vérité éternelle, dont il ne nous est pas permis de douter. D'où il faut conclure, reprend le docteur angélique saint Thomas, que nul homme, soit juste, soit pécheur, mais encore moins le pécheur que le juste, n'a droit d'espérer en Dieu qu'en conséquence de ce qu'il le prie, et que toute confiance en Dieu qui n'est pas fondée sur la prière et soutenue, ou, si j'ose ainsi m'exprimer, autorisée du crédit de la prière; est une confiance vaine, une confiance présomptueuse, une confiance même réprouvée de Dieu : et la rai-

son est que Dieu; dit saint Thomas, qui ne nous doit rien par justice, et qui est incapable de nous rien devoir autrement .que par la miséricorde, tout au plus par fidét|té, ne s'est engagé à nous par ces litres même de fidélité et de miséricorde, que sous condition et dépendammënt de la prière. Il peut donc non-seulement sans être injuste, mais sans cesser d'être fidèle ^t miséricordieux, ne nous point accorder ^es grâces^ quand nous ne le prions pas. Je dis plus, et dans le cours ordinaire de sa providence, il le doit en quelque façon, parceque des grâces aussi précieuses que les siennes» c'est la réflexion de saint Chrysostome, des grâces aussi importantes que celles qui nous conduisent au saluf , méritent bien au moins qu'il nous en coûte de les demaîider , et de les demander avec empressement et avec ferveur. . .

Vous me direz qu'indépendamment de nos prières Dieu sait nos besoins spirituels, et sans que nous nous mettioas en peine de les lui faire connaître, qu'il y peut pourvoir. Il est vrai, répondait saint Jérôme à Vigilantius, qui préoccupé de son sens, et renversant sous ce prétexte le fondement de l?i religion, voulait conclure de là l'inutilité de la prière : il est vrai, Dieu connaît par lui-même nos besoins ; mais quoir qu'il les connaisse par lui-même et qu'il y puisse pourvoir sans nous, il veut y être déterminé et engagé par nous.; c'est-à-dire il veut être excité par nos prières à nous accorder les secours qu'il nous a préparés; il veut que nos prières soient le ressort qui remue sa miséricorde et qui la fasse agir. Car il est, ajoutait ce saint docteur, le maître de, ses biens, et en celte qualité de maître, c'est à lui de nous les donner et d'en disposer aux conditions qu'il lui plaît. Or, encore une fois, il lui a plu que la prière fût une de ces conditions, et même la principale, et qu'elle entrât dans le pacte qu'il a fait avec nous comme notre Dieu, en nous disant : Pelile et acdpielis. Il lui a plu, en faisant servir nos besoins à sa gloire, de nous intéresser par là à l'honorer, de

nous attacher k son culte par ce sacré lien, de nous tenir par là dan^ Texercice de cette continuelle dépendance ou nous devons être à son égard : en un root, il lui a plu de vouloir être prié et de mettre copme à ce prix les dons de sa grâce, et les effets continuels de sa charité divine. Car c'est ainsi que s'expliquait saint J.érôrpe, en réfutant Thérésie des Adamistes, qui consistait à rejeter la prière comme superflue : hérésie que Jovinien avait osé renouveler, et dont Yigilantius était alors Tun des plus zélés partisans. Mais de là, chrétiens, s'ensuivent trois autres vérités, qu'il est du devoir de mon ministère de vous bien faire comprendre, et que vous ne pouvez ignorer san^ m préjudice notable de votre religion et de votre foi.

Preqnière vérité. Il s'ensuit que dans le cours de la vie chrétienne il nous peut arriver et qu'il nous arrive souvent de manquer en effet de certaines grâces pour accomplir ier bien auquel nous sommes obligés et pour éviter le mal que la loi de Dieu nous défend, sans que nous ayons droit d'alléguer notre impuissance pour excuse de nos désordres^ sans que nous puissions prétexter devant Dieu nulle impossibilité d'obéir à ses commandements, sans que sa loi dans ce» occasions nous devienne impraticable ; l'obligation que Dieu s'est faite.de nous exaucer autant de fois que nous le prierons utilement pour le salut, étant alors contre nous une raison invincible qui nous ferme la bouche, et qui confond ou notre lâcheté ou notre erreur. Ceci mérite votre attention. Il vous est impossible , par exemple, dites-vous , d'aimer sincèrement votre ennemi et de lui pardonner de bonne foi l'injure que vous en avez reçue; et persuadé que cela vous est impossible, vous prétendez par là vous disculper des sentiments de haine et de vengeance que vous conservez dans le cœur : ainsi le malheureux esprit du monde , qui est un esprit d'infidélité, vous aveugle-t-il? Mais écoutez les paroles de saint Augustin, bien opposées à ce langage, on

plutôt écoutez toute FEglise assemblée dans le dernier concile, et se servant des paroles de saint Augustin : Vous \ous trompez, mon frère, dit ce saint docteur cité par le concile , vous vous trompez ; Dieu, qui est le meilleur et le plus sage de tous les législateurs, en vous commandant d'aimer votre ennemi, ne vous commande rien d'impossible ; mais par ce commandement adorable il vous avertit de faire ce que vous pouvez et de demander ce que vous ne pouvez pas, et il vous aide à le pouvoir : Deus impossibilia nonjubei, sedjubendo moneif et facere quod possiSy et petere quod non possis, et adjuvat ut possis (Concil. Trid ). Voilà en deux mots ou la réfutation de votre erreur, ou la conviction de votre libertinage : vous ne vous sentez pas encore prévenu de cette grâce toute-puissante qui inspire la charité pour les ennemis même, et cette grâce vous manque, je le veux ; mais vous avez une autre grâce qui ne vous manque pas, une autre grâce qui vous tient lieu de celle-là et avec laquelle il ne vous est jamais permis de rien imputer au défaut de celle-là. Quelle est celte autre grâce ?'la prière que Dieu vous a mise en main comme un instrument avec quoi vous pouvez tout, et qu'il ne tient qu'à vous de mettre en œuvre pour vous attirer cette grâce de la charité héroïque et de l'amour des ennemis f]ue vous n'avez pas. Vous ne pouvez pardonner, mais vous pouvez prier, et le pouvoir de prier est pou^ vous une assurance et tin gage du pouvoir de pardonner : car il suffit que vous puissiez l'un ou l'autre, ou plutôt que vous puissiez l'un pour l'autre ; et du moment que l'un ou l'autre de ces deux pouvoirs vous est donné, le pardon de l'injure vous est possible. Or, après la promesse de Jésus-Christ, l'un des deux vous est assuré et vous est acquis ; autrement saint Augustin ne vous aurait pas dit : Et facere quod possis, et petere 'quod non possis, de faire ce que vous pouvez , et dé demander ce que vous ne pouvez pas, puisqu'il serait égal»-

ment hors de votre pouvoir et de demander et de faire. Il &ut donc que la grâce de faire ne vous manque que parceque vous n'usez pas de celle de prier et de demander ; et c'est, mon cher auditeur, le secret que je vous apprends, et ce qui éclaircit parfaitement la théologie des pères de TEglise, quand ils avancent sur celte matière des propositions dures en apparence, mais d'ailleurs d'une connexion admirable entre elles; car voici le nœud de cette connexion. La grâce nous manque quelquefois : qui en doute et qui peut en disconvenir? mais nous manque-t-elle parcequc Dieu nous la refuse, ou parceque nous ne la demandons pas à Dieu? nous manque-t-elle par le défaut de celui qui la donne, ou par notre indisposition et notre indifférence à la recevoir? nous manque-t-elle parceque Dieu ne veut pas nous exaucer, ou parceque nous négligeons de le prier? Voilà, homme du monde, ce qui vous condamnera un jour : jugez-vous, et écoutez-moi. Vous êtes trop faible pour surmonter la passion qui vous domine et pour résistera la tentation et à l'habitude du honteux péché dont vous vous êtes fait esclave; je le sais et j'en gémis pour vous ; mais avezvous bonne grâce de vous en prendre à votre faiblesse, tandis qu'il vous est aisé de pratiquer ce qui vous rendrait fort et invincible si vous vouliez y recourir? Or, telle est la vertu de la prière.

De dire qu'il y a des itats où cette prétendue faiblesse s'étend jusqu'à la prière même, des états où l'homme tenté n'a pas même la force de prier, je sais que raisonner ainsi, c'est encore une de ces pensées, malignes que notre esprit suggère à notre cœur, pour chercher des excuses dans le péché : Ad excusandas excusatianesin peccaiis (Ps. CXL). Mais, comme remarque saint Chrysostome, si cela était, pourquoi l'apôtre de Jésus-Christ nous assurerait-il le contraire, et pourquoi ferait-il consister la fidélité de Dieu, en ce que Dieu ne permet point et ne permettra jamais que

nous soyons tentés au-dessus de nos toiles? Fideîis DeuSf qui non patielur tas lentari êuprà iU qnoâ poieslis (1 Cor. X). Car s'il y avait des états où nous n'eussions lii la force de vaincre la tentation , ni la force de prier pour en obtenir la victoire, c'est-à-dire des états où la grac^ pour Tun et pour l'autre nous manquât également, il faudrait que saint Paul l'eût mal e^ntendu , et qu'en voulatll nous consoler par ce motif de la fidélité de Dieu, il nous eût donné une fausse idée, puisqu'il. serait vrai qu'étant trop faible pour prier, aussi bien que pour résister, nous serioris évidemment tentés au-delà de ce que nous pouvons, et qu'ainsi Dieu pennettrait ce que cet apôtre a soutenu qu'tîn Dieu fidèle ne pouvait permettre. Mais non, mon frère, poursuit saint Chrysostome, il n'en va pas ainsi : vous êtes faible jusqu'à l'excès; mais vous ne l'êtes que pareeque malheureusement vous quittez l'exercice de la prière; car dans le dessein de Dieu c'était la prière qui devait vous fortifier, qui devait vous fournir des arùies , qui devait vous servir de bouclier pour repousser les attaques du démon. •Et en effet, par la prière les saints, quoique fraff^tôs commue vous, ont toujours été victorieux, et sans la prière, quoique saints d'ailleurs, ils auraient été comme vo^is vaincus. Cessez donc encore une fois d'excuser par là vos chutes : et de l'expérience funeste que vous avez de votre fragilité, île concluez autre chose que la nécessité àbdohre où vous êtes d'observer le précepte jde Jésus-Christ qdi Vous comimande de prier, et de prier sans relâché : OpotîH êéinp& otàre, H non deficere (Luc. XVWÏ).

Il en est de même de ces chrétiens frdids et langnbsants, peu touchés des devoirs de leur religion, qui se voyant dans la sécheresse et le dégoût, et nâême dans l'hfôènisibiliié et l'endurcissement, se plaigtiënt que Dieà les délaisse, ab lieu de s'accuser devant Di^ de leur pfôplre hifiâélité, et dé reconnaître avec gémissements et ahrèc larmes que leur

SUR LA niÈRE. dit

mallieur an contraire est qu^eux-mênies ils dâaissent Dieu , en renonçant à la prière, et ne ûiisant mit us^ do cet ex^ oellent moyen sur lequel roule toute Tespérance chrétienne. Car c'est encore un autre point de la créance catholique, qui nous est déclaré par le concile, qu*à regard de ceux qui sont une fois justifiés ou par la pénitaice on par la baptême, Dien ne les abandonne jamais, 9% ne Tont auparayant abandonné. Dem graêià md êemd juêêi/katoi nmnqnam étêfritf niH priùs ab eis deteratwr (CoiiciL. TnniBNT.). Or, il est nèinmoins hors de doute que ce serait Dieu qui les abandonnerait le premier, si, lersqull leur feit nn commandement, il ne leur donnait pour Faccomplir ni ht grtce de ki prière, ni, comme parlent les théologiens, la grâce de Faction. Mais il n*est pas moins évident qu'il ne les dlmndoiine qu'après qu'ils l'ont déjà abandonné, quand il ne les prire de la grâce de l'action, que parceqn'ils ne sont pas fidèles à la graçe de la prière. Quel est donc l'ordre de cet abandon terrible que nous derons cramdret le voici : nous commençons, et Dieu achève; nous abandonnons Dieu en négligeant de recourir à Ini et de nous attirer par la prière sa grâce et son secours; et Dieu qui, selon le prophète, méprise celui qui le méprise, nous abandonne, en nous laissant, par une juste pnnition, dépourvus de ce secours et de cette grâce. Mais FabandoR de Dieu suppose le nôtre; et sans le nôtre tÇixi est volontaire, et dont nous nous rendons coupables, nous ne devrions jamais craindre celui de Dieu'. Hors de \k nous aurions droit de compter sur Dieu, et ce droit ou cette stkreté pour nous sennt la prière : mais avec quel front osonÏMious nous en prendre à Dieu , et dire qu'il s'éloigne de nous, pendant que nos consciences nous reprochent que c'est nous-mêmes qui le forçons à cet éloignement , et qui par le mépris que nous faisons de lar prière; sommes les premiers à nous éloigner et à nous détacher délai. : .

;.|3ecoiide vérité. Q ç!ensuit dql^ que le plus grand de tous .kç désordres et en: même temps de tpus les nialheurs où pi^i^se tomber l'bomme chrétien , c'est d'abandonner la ^pfièrç.: pourquoi?, parceque. abandonner la. prière, c'e^tre- :iionce(vau plu;s fssentief et.au plus irréparable de tous le^ .Hipy0ns du $alv(t. Prenez garde ^ s'il vous plaît, Au défaut .de tout, autre moyen, quelque avantageux ou même néces- :S^^ qu'il puisse être pou^ le salut éternel, l'homme rhré^ .tieupeut trouver . des ressources dans la.reUgipn. Il n'yâ •pp.ioJt de sacrement dont l'efficace et la vertu ne puisse être si^ppJlé^e par les: dispositions d^ la personne qui le désire de jbonne. foi, mais qui ne. peut le recevoir ; il n'y a poiat d'oBuyre ni jnéritoire, ni salisfactoire, qu'une autrç de pareil mérite et d'égale satisfaction ne puisse remplacer ; la .contrition pure .6^ parfaite p^t tenir. lieu de la confession .des pél^hés ; ^aumône, selon la doctrine des pères,. peut par l'acQept^lion de Djeu .être substituée au Jeûne : mais rien ne ;peut à uQtre ég^rd êti;e le supplémejit de la^pôère, parc^7 ^jLie, dans, l'ordre du sa}uJt^et de la justification, la prière, dit ^int Chrysostpme, est comme la ressource des ressources même,. comme le premier mobile qui doit donner le mou- ;Vement h tout le reste.,, et quand J^ujt le reste viendrait à «nanqu^r, çputfne, la dernière planche pour sauver du naufrage l'homni^ pécheur. Si je s^is incapable d'agir pour Dieu., je puis au .moi|is souffrir pour Jlui; si rinfirmlté de mon corps m'empêche d'exercer*. suç.^oi les rigueurs de la j)éniteQpei . je puis racheter mes péchés par la miséricorde .envers le§ pauvres,: mais dans quelque. état que je me suppose, ,si;je cesse de prier, je n'ai plus rien sur.quoi je puisse faire, fojad, et par.nql autre fi^yen je ne puis. racheter ni réparer, la perte que je fais.'.eft me privant du fruit de 1^ prière. JS'e priant plus , toutes les re^urces de la grâce sont taries pour moi, et mon ame-, Seigneur, çst devant vous comme une' terre sèche et aride, qui n'est plus arrosée

^es pluies du ciel. Ne priant pins, je n'ai plus ni humilité, ni foi, ni patience, parceque, bien loin de m'efforcer à pratiquer (îfes saintes vertus, je ne me donne pas même la peine 4ie vous les demander. Ne priant plus, je nie laisse emporter à mes passions et à mes désirs déréglés, parceque, bien loin de les combattre, je n'ai pas même recours à vous, qui pouvez seul m'aider à les réprimer. Ne priant plus , toute riiarmonie de la vie chrétienne est en moi déconcertée, parceque la prière , qui en était Tame, cesse et n'est plus pour moi d'aucun usage. Car c'est à quoi se termine l'indévotion que je remarque et que je déplore dans je ne sais combien de lâches chrétiens.

Cependant, mes chers auditeurs, voilà le désordre du siècle, et tel de vous à qui je parle doit actuellement se dire à soi-même, voilà mon état. C'est un pécheur d'habitude accablé du poids de ses iniquités, mais dont le dernier des soins est de représenter à Dieu sa misère et de s'adresser à lui comme à son libérateur, en s'écriant avec l'apôtre : Quis me liherahit de corpore morlis hnjus (Rom. Vil)? qui me délivrera de ce corps de mort? G'iest une femme mondaine remplie de l'amour d'elle-même et idolâtre de sa personne, mais qui n'a jamais dit à Dieu siritèrement : Seigneur, détruisez en moi cet amour profane, et faites-y régner le vôtre. C'est un homme exposé par sa condition aux occasions les plus prochaines du péché, qui à tous les moments du jour devrait goupirer vers le ciel et implorer l'assistance du Très-Haut ; mais qui, tranquille au milieu des dangers les plus présents, passe les années entières sans rendre à Dieu le moindre culte , ni lui offrir le sacrifice d'une humble prière. Voilà, dis-je, ce que j'appelle la désolation du Xîhristianisme. Je ne parle point de certains pécheurs endurcis qiii, rebelles à la loi de Dieu et obstinés dans leurs vices , ont une opposition formelle à la prière, parcequ'ils craindraient d'être exaucés , et que, livrés dès

cette y\e à Tesprit de réprc^tion» ils ne voudraient pas qm Dieu leur acâ>rdât la grâce de leur conversion. Il y en a de ce caractère,, et Dieu veuille que personne de vous ne se reconnaisse dans k peinture que j'en fais ! Je parle de ceux et de celles qui par esprit de dissipation , qui par accablement des soins temporels, qui par attachement aux plaisir» du monde, qui par froideur pour Dieu, qui par indifférence pour le salut , qui par oubli de leur religion , se sont mis dans la position mallieureuse de ne plus prier : c'est h ceux-là que je parle, les conjurant par le plus pressant de tous les motifs, d'ouvrir aujourd'hui les yeux et d'avoir compassion d'eux-mêmes. Car que peut-on, mes frères., espérer de vous , si vous quittez ce quf est la base et l'appui de toutes les espérances des hommes? Destitués du secours de la prière, que devez-vous attendre de Dieu? Sans la prière, quelle part avez-vous aux mériles de Jésus- Christ? de quel bien ètes-vous capables? quel mal pouvezvous éviter ? Comment le péclié vous a-t-il portés jusque-l», de renoncer à ce qui devrait être votre souveraine et votre unique consolation? est-ce paresse? est-ce endurcissement <]e cœin*? est-ce doute et incrédulité? Si c'est paresse, en fut-il jamais une plus léthargique que celle de se damner et de se perdre, faute de dire à Dieu, sauvez-moi? Si c'est endurcissement, en peut-on concevoir un plus affreux que ' 4'elui d'être couvert de plaies et de plaies mortelles, manque de dire à Dieu, guérissez-moi? Si c'est incrédulité, y en a-t-il de plus insensée que celle de supposer un Dieu pleip de bonté , et de n'en (aire jamais l'épreuve, en lui disant, soutenez-moi, fortiûez-moi, convertissez-moi?

Troisième vertu. Il s'ensuit que le comble du maliieur pour un chrétien *est de perdre absolument l'esprit de la prière. J'entends par l'esprit de la prière une cerfaine estime que l'on conserve toujours pour ce saint exercice, quoiqu'on ne le pratique pas; j'entends une certaine eon*

SUR LA PR^E. m

iaace en ce Hioyen de conversion et ëe éatîsfiietkm , quoiqu'on néglige de s'en servir; j'entends un certain sentiment intérieur du iMsoin que nous en avons, et un fonds de disposition à remployer dans les rencontres, quoiqu'actuelle^ ment et dans les conjonctures présentes -on n'en fasse aucun usage. Car avoir perdu cette estime, cette confiance, ce sentiment, cette disposition secrète, c'est avoir perdu jusqu'aux principes les plus éloignés de la vie de l'ame, et' c'est être dans l'ordre de la grâce, ce qu'est dans l'ordre de la nature un arbre dont on a coupé, non point seulement les branches, mais jusqu'à la dernière racine. Tandis qu'on a cet esprit encore, ou qu'on en a quelque reste, tout assoupi qu'il est, il peut dans l'occasion se réveiller, nous exciter h la prière, nous y latre avoir recours, et par l'eilicace de Botre prière nous pouvons toucher le cœur de Dieu, et impétrer une grâce qui nous touche enfin nous-mêmes et qui nous ramène à Dieu. Si ce n'est pas aujourd'hui que cet esprit agit, ce sera peut-être dans la suite des années, et le moment viendra où nous éprouverons sa vertu. Mais si cet esprit est absolument éteint, si nous n'avons plus ni estime éd la prière, ni confiance en la prière, ni goût pour la prière, ail ! mes cliers auditeurs, où en sommes<4iou6, et quelle espérance y a-t-il que jamais nous nousdég^ions des pièges du nonde, que nous nous délivrions jamais de l'esclavage de nos passions, que nous surmontions jamais la chair qui nous sollicite sans cesse et qui nous entraîne, que nous revenjpns de nos égarements et que nous rentrions dans les voies de Dieu? La grâce de la prière ne nous manquera pas pour cela.: mais nous manquerons à cette grâce, parceque n'ayant f>lus nul esprit de prière, nous manquerons de dispositions pour recevoir o^te grâce et pour y répondre. Voilà pourquoi le prophète royal regardait comme un des bienfaits de Dieu tes plus signalés, et le bénissait de n'avoir point permis que L'esprit de prière hii fût enlevé : Benedictm Bem ^non

Wi. S6RM0N

amovit oralionemineàm à me (Ps. LXV) . Voilà pourquoi Dieit voulant marquer son anoour à son peuple , lui promettait da répandre sur lui un esprit de grâce et un esprit de prière : Effuudam super domum David et super habilaiores Jeru^ saLem, spirilum gralim ei precum (Zach. XII). £t voilà pourquoi nous vous exhortons si fortement, chrétiens, à ne pas dissiper ce précieux talent : or on le perd, en perdant Tha^ bitude de la prière, et en demeurant les semaines entières^ les mois, les années, sans nul usage de la prière*

Heureux donO, si ce discours peut rallumer votre zèle pour une pratique si salutaire et si nécessaire ï Allons, mes frères, allons nous jeter aux pieds de notre Père céleste, et lui présenter avec foi, avec humilité, avec persévérance, le religieux hommage de nos vœux. Nous ne pouvons ignora: d'une piu-t nos besoins , et de l'autre la parole qu'il nous a donnée de nous accorder son secours , quand nous prendrons soin de T implorer. Quoique cette parole soit générale» et qu'elle s'étende à tout, aux besoins temporels comme aux spirituels, à ce qui regarde le corps et la vie présente», comme à ce qui concerne l'ame et le salut éternel, Quod-*. cumque pelierilis, souvenons-nons néanmoins de cette autre leçon qu'il nous fait ailleurs, de chercher d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et de nous reposer de tout le reste sur sa providence, qui y pourvoira. Demandons-lui, selon l'ordre que le Fils de Dieu nous a prescrit , que son nom soit sapctifié, et que nous puissions contribuer nous-mêmes à sa gloire par la sainteté de nos œuvres ; que son règne arrive, et que dès ce monde il établisse son empire dans nos cœurs, afin que nous régnions éternellement avec lui dans le séjour bienheureux ; que sa volonté soit faite dans le ciel et sur la terre, mais par-dessus tout qu'elle s'accomplisse en nous et que nous lui soyons toujours soumis* Demandons-lui que chaque jour il nous fournisse le pain qui doit entretenir la vie de nos âmes, le pain de sa grâce»

ce paîn supersubslahtiel,' pour me' servir dé" Texpr'essîon' même de TEvangile ; que tout pécheur que nous sommes, il' jette sur nous un regard de miséricorde, et qu'il nous par-donne tant d'offenses dont nous devons nous reconnaître' coupables et pour lesquelles nous ne pouvons le satisfaire,' s'il ne se relâche en notre faveur de la sévérité de ses juge-' ments. Demandons-lui qu'il nous défende des traits empoisonnés de l'esprit tentateur, et des attaques de ce lion rugissant qui tourne sans cesse autour de nous pour nous surprendre ; qu'il nous défende des charmes trompeurs du monde et de ses prestiges ; mais qu'il nous défende encore plu^ de nous-mêmes et de la' malheureuse cupidité qui nous domine. Enfin demandons-lui qu'il nous préserve de tout mal ; qu'il nous aide à réparer les maux passés , et à nous relever.de nos chutes, à guérir les maux présents et à redresser nos inclinations vicieuses, à détourner les maux à' venir et à éviter le plus affreux de tous, qui est celui d'une! éternelle damnation : car si nous sommes éclairés d'une sagesse solidement et vraiment chrétienne, voilà où doivent tendre nos prières, et à quoi elle doivent se réduire; en' voilà le précis et l'abrégé. Mais après avoir vu la nécessité" de l'oraison commune, et ordinaire, il me reste à vous faire voir les abus de l'oraison particulière et extraordinaire :* c'est la seconde partie.

SECONDE PARTIE

Quand je parie des abus de l'oraison extraordinaire , ne pensez pas, chrétiens, que je prétende ni la condamner nr la combattre, puisqu'il est évident au contraire que de con-' damner ceux qui en abusent, c'est faire hautement profession de la reconnaître et de l'honorer. Je sais que Dieu, dont lia miséricorde est infinie, se communique aux âmes justes par plus d'une voie, et qu'il ne nous appartient pas de li-

m SrailfQN

miter ses dons et ses £aveurS| beaucoup hious d'entreprendre de les censurer. Je sais, pour me servir des termes de saint Paul, fu'en ce qui regarde ces coomuinicaticMis divines, quoique ce soit toujours le même esprit, il y a une diversité de grâces, JHvisionet gnUiarum «tmi, idem aulem ipiriiut ( 1 CoK. XII ) ^ et que de la part même de la créatui» 11 y a une diversité d'<^rations, quoique ce soit toujours le même Dieu qui opère tout en tous : Et diviswnes opefrm^ iwnum sunt, idem vero Deu$ qui joperaUir omnia in omnOms . ( luBM. ) C'est-à-dire , je sais qu'outre la manière commune de prier, en méditant la loi de Dieu, en contemplant ses mystères, en se remplissant de sa crainte, en s'ex-* citant à son amour, en le remerciant de ses bienfaits, en implorant ses grâces et son secours, qui est le genre d'orai» son que pratiquait David et que les calots à son exemple ont de tout temps pratiqué, il y en a un autre différent de çejui-ià, où Dieu par des impressions fortes, prévenant Vame et s'en rendant le maître, l'élève au-dessus d'ellemême, tient ses puissances liées et suspendues, la fixe à ua çeul objets fait qu'elle agit moins qu'elle ne souffre, lui ôte cette application libre qui ne laisse pas, quoique bonne, d'être un effort pour elle et un travail, l'établit dans un saint repos, lui parle et se découvre à elle, tandis qu'elle est devant lui dans un profond et respectueux silence. Je sais,, dis-je, que c'est tout cela qu'on a coutume de comprendre sous le nom d'oraison extraordinaire, et à IHeu ne plaise qu'il m'arrive jamais de la critiquer ni de l'improuver! Mais je veux pour votre instruction et pour votre édificati<m vous en Hure conualti^ les abus, et par là encore une fois, j'en :^uppose donc pour les âmes prudentes et éclairées le bon ysage possible. Je ne prétends pas même vous en &ire voir les abus grossiers, tels que sont ceux qui de nos jours ont 4çlaté à la bonté de la religion, et qui ont scandalisé toute l'Eglise. L'Ëglise animée d'un saint zèle a pris soin elle-

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