PREMIÈRE PARTIE
C'est le péché originel de Thomme de vouloir êlre plus qu'il n'est, et l'Ecriture nous apprend que le premier homme n'est déchu de ce bienheureux état de grâce où Dieu l'avait créé, que parcequ'il ne se contenta pas d'être ce qu'il était, et qu'il affecta d'être ce qu'il n'était pas. Si j'avais à parler ici en philosophe, je tirerais de la morale des païens de grandes lumières pour vous instruire sur ce point et pour vous persuader. Car je vous dirais tout ce qu'ont dit ces sages du monde en faveur de la modestie, ef je vous ferais voir )out ce qu'ils ont pratiqué, selon l'esprit et les règles de cette vertu : je citerais leurs maximes, et je produirais leurs exemples, également opposés à cette malheureuse ambition de vouloir toujours croître et s'élever, et âpres vous avoir mis tout cela devant les yeux, je conclurais par ces belles paroles de saint Augustin, dans le livre de la Cité de Dieu, où il nous dit : Voilà, mes frères, les semences et les principes d'humilité qui se sont conservés jusque dans la corruption du paganisme, et je vous les propose, aGn que vous rougissiez , si dans le christianisme vous êtes moins ^modestes que ces infidèles, et d'ailleurs <|ue vouç ne vous flattiez pas d'une haute perfection, si vous l'êtes comme eux et autant qu'eux. Ei hœc 'dico, ut si virlutes quas isli ulcumque coluerunt, non ienuerimus pudorepungamur; si tenuerimuSf superbià non extoUamur (AçGiJST.). C'est ainsi, dis-je, que je raisonnerais. Maisquand je traite avec des chrétiens, je ne dois point avoir recours à la sagesse païenne pour la conviction d'une vérité si bien établie dans l'Evangile, et qui même n'a rien de solide que /dans notre religion. Arrêtons-nous donc à ce que la foi nous en dit, et ne fondons point sur d'autres principes les leçons, importantes que j'ai à vous faire dans ce discours.
Oui, chrétiens, c'est la foi que nous devons écouter : or, elle nous apprend par ^ous les oracles de l'Ecriture et par tous les témoignages des Pères, qu'il n'est rien de plus dangereux ni de plus funeste pour le salut éternel , que cette ardeur empressée de vouloir être plus que l'on ii'est, et ; quelles raisons en apporle-lreile? des raisons, mes chers auditeurs, si évidentes par elles-mêmes, que la seule proposition vous en fera sentir d'abord toute la force. Car, nous dit-elle, rien de plus fatal pour le salut que le désir an sa propre élévation ; pourquoi? parcequ'ii n'est rien de plus difiicile que de s'élever dans le monde, et de ne pas oubliei- Dieu, ni s'oublier soi-même ; parcequ'en s'élevant on s'attire par une suite nécessaire, des obhgations infinies de conscience auxquelles on ne satisfait presque jamais, ou l'on ne satisfait qu'imparfaitement : parceque , pour être dans un rang élevé, il faut avoir des qualités et des vertus acquises qu'on a fort rarement, et dont alors le défaut est criminel ; parceque bien même qu'on les eût, dès là qu'on affecte un rang supérieur et qu'on l'ambitionne, on "fen devient positivement indigne devant Dieu, parcequ'ii y a une indécence particulière à un chrétien de vouloir s'agrandir, et parceque ce désir enfin est une source de désordres qui ruinent presque inévitablement la charité et la justice parmi les hommes. Voilà les raisons que la foi nous fournit sur cet excellent point de morale, et dont chacune nous doit tenir lieu do démonstration. Suivez-moi.
S'élever sans perdre la vue de Dieu et la connaissance do soi-même, vous savez, mes frères, combien la chose est tlifficile ; et vous savez de plus en quelle impuissance de se sauver est un homme qui ne se souvient plus de lui-même et qui ne connaît plus Dieu. C'est ce qui a fait trembler les saints, quand ils se sont vus engagés dans les honneurs du monde, quoique par une disposition de la Providence ; c'est ce qui donnait à saint Bernard des sentiments si éloignés do
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la politique du siède, lorsqo^aa liea àe Wk^er un de ses disciples, qat Tenait d'être placé svr le preaicr trôoe de l'Edise, il lui en témoignait sa dodeiir; csur toici en -quels tf^rmes il lui écri?ait : Il est Trai, saint Père, f aâ partieipé extérieurement à la joie publique de Toire exaltatioii ; iras j'en ai f^émi, et je m'en suis affligé posr vous^dans le secret 4]e mon coeur : car je ne puis considérer le rang que ¥oiis tenez, que je n'en appréhende la chute : plus votre dignité 4>st éminente, plus le précipice me paraît affireox. Je ref!ârde ce que tous êtes, et je mesure par là oe que tous avez il craindre, parcequ'il est écrit que ThosHie étant dans r honneur, s'est méconnu : flomo eùm in kommre e$setj nmt intellexil ( Ps. XLYIU ). Bien loin donc de tous enfler de votre état, hnmiiiez-Tous, de peur que tous ne soyez un jour obligé , mais trop tard, de dire avec DBiTid : Ah ! Seifoieur ! c'est par un effet de T€»tre coft«re que tous m'avez ^levé, et qu'en m'éleTant tous m'avez brisé comme un vase fragile : Ne forte centingai tiln miterabihaiiUa'm emitiert vocem, à fade irœ et indignalionis tum el€vans aUisisti me (S. Bern). Car vous êtes maintenant dans la place la {^s honorable, mais non pas la {dus sûre. Ainsi parlaitsaint Bernard, ainsi faisait-il sa cour aux grands de la terre. Or, s'il y a tant de péril à être grand, jugez ce que c'est de le vouloir être et d'ambitionner de l'être : car être grand n'est pas une chose en soi blâmable ni criminelle, coramede voufoir être grand : être grand, c'est l'ouvrage de Dieu; mais vouloir être grand, c'est l'efiét de notre orgueiL Si donc d'être grand, même par l'ordre de Dieu, est une oocasiou ai dangereuse d'oublier Dieu, que sera--oe de ia grandeur, ^|ui n'a pour fondement que l'ambition et le dérèglement de riiomme? Or, telle est, chrétiens, celle que les enfants du siècle recherchent, quand iis travaillent avec tant d'enpressement à se pousser dans le monde et à s'y établir. Ajoutez à cela le poids des oMigations dont iw àbrétien
se charge devant Dieu, quand il se pnoeure un degré plus haut, et qui! se iait plus grand qu'il n'était : car Toici la règle dont la Providence n'a jamais dispensé et dont elle ne I dispensera jamais. Il n'y a point de grandeur dans le monde / qui n'ait ses engagements , j'entends des engagements de^ (xmscience. Dans cette vie , disût Cassiodore , le devoir et le pouvoir sont deux choses inséparables , et la mesure de ce que nous devons , est toujours ce que nous sommes et ce que nous pouvons. Être donc plus que je n'étais, c'est de^ voir plus que je ne devais, à ^ui? à Dieu premièrement, ' et aux hommes ensuite : aux hommes , di&-je , sur qui je domine et qui ont droit d'attendre de moi ce qu'auparavant ils n'auraient pu exiger ; à Dieu , qui est le protectedr de ce droit, et qui me jugera selon que j'y aurai satisfait ou non. Par conséquent, être plus que je n'étais , c'est avoir un compte à rendre que je n'avais pas , c'est être responsable de mille choses qui ne me regardaient pas, c'est porter un fardeau que je ne portais pas ; et quiconque le pense autrement, pèche dans le principe , et trouve dans sa propre grandeur la ruine de son salut. Or , par là, chrétiens, hr^ mez-vous l'idée juste de ces conditions qui font les rangs d'honneur dans le monde, et dont les hommes du monde sont si passionnés. Pesez dans la balance, non pas de l'intérêt et de l'amour-propre, mais dans celle du sanctuaire , ce que c'est qu'un prélat dans l'ËgUse, un gouverneur dans une pro~ vince, un commandant dans une armée , un magistrat dans une ville : de quoi n'est-ii pas chargé? à quoi n'est-tl pas obligé? quelle vigilance et quelle attention ne doit-il pas à son ministère ? quel zèle à la religion ! quelle protection à l'innocence et à la justice ! quel exemple à ceux qui dépendent de lui ! combien de scandales ne doit-il pas retrancher î combien d'abus ne <k)it-il pas corriger ! et s'il y manque, quel trésor de colère , selon l'expression de saint Paul, n'amasse-t-il pas pour le jugement de Dieu? Si vous, mes
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chers auditeurs, qui vous trouvez ainsi élevés, étiez bien persuadés de tout cela, comme ii vous est aisé de Fêtre, compteriez-vous parmi les avantages de votre état votre grandeur? et si vous aviez eu tout cela devant les yeux lorsqu'il a été question devons avancer, y auriez-vous travaillé avec tant d'empressement et tant d'ardeur? Après cela, faut-il s'étonner si les vrais serviteurs de Dieu, remplis de son esprit , par une humble défiance d'eux-mêmes, ont fui ces dignités éclatantes, dont la vue nous éblouit? * Faut-il s'étonner si quelques-uns ont porté là-dessus leur résistance jusqu^'à une sainte opiniâtreté, s'ils ont employé pour s'en défendre tant d'artifices innocents , s'ils ont contrefait une sage folie, s'ils se sont cachés dans les grottes et dans les sépulcres, comme nous l'apprenons dans leur his> toire, et s'ils ont mieux aimé s'exposer à manquer de tout, que d'accepter ces titres d'honneur avec des obligations si rigoureuses? Non, non, chrétiens, cela ne me surprend pas; mais ce qui m'étonne, c'est de voir des hommes bien moins capables qu'eux de satis&ure à ces obligations et de les soutenir, s'y ingérer avec autant d'ardeur que ceux-là s'efforçaient de les éviter ; des hommes, pour me servir des termes de saint Bernard, qui n'ont point de plus grand soin que de s'attirer des soins, comme s'ils devaient trouver le repos quand ils seront parvenus à ce qui est incompatible avec le repos, et à ce qui rend le repos même criminel : Tanquam sine curis viciuri sitU, cùm ad eurtupervenerini ( Bern. ). Ce qui m'étonne, c'est de voir souvent ces hommes aveuglés et infatués des erreurs du monde courir après un emploi sans savoir même s'il y a des obligations de conscience qui y soient attachées, ou s'il n'y en a pas , sans y avoir seulement pensé, sans se mettre en peine de s'en instruire, ou s'ils le savent, n'hésitant pas sur cela, s'offrant à tout, pourvu qu'ils arrivent à leur fin, et se promettant tout d'eux-mêmes, sans être en état de rien tenir. Ce qui m'é-
tonne encore plus, c'est de les voir accumuler sans- crainte ces obligations, les entasser avec joie les unes sur les autres, et en prendre jusqu'à s'accabler; ou plutôt ne prendre aucune de ces obligations, en prenant les titres qui les imposent, et dont il n'est pas permis de les séparer. En un mot, ce qui m'étonne, c'est de voir la plupart des hommes, qui sont quelque chose par leur condition, être jaloux à l'excès d'en retenir les émoluments et d'en maintenir les droits sans' en rien rabattre ; mais quant aux obligations, n'en vouloir pas entendre parler, n'écouter qu'avec chagrin et avec dégoût ceux qui les leur font connaître , en retrancher tout ce qu'ils peuvent, et négliger ce qu'ils ne peuvent pas en retrancher; et tout cela, par une conduite que la prudence de la chair approuve, mais odieuse et abominable devant Dieu. Voilà ce qui m'étonne, chrétiens, et ce qui me donne de la compassion pour les ambitieux de la terre : mais ce n'est pas tout.
Pour s'élever dans le monde, il faut avoir des qualités et des vertus proportionnées au degré où Ton aspire; cela est de l'ordre naturel : et il faut tellement avoir ces qualités, qu'on les ait toutes, sans exception d'une seule, puisqu'il est certain que le défaut d'une seule rend aussi bien un homme incapable d'être ce qu'il prétend, et par conséquent peut aussi bien le perdre devant Dieu s'il vient à bout de ses desseins, que s'il était dépourvu de toutes. En effet, presque tous ceux- qui se damnent dans le monde pour s'y pousser trop, ont d'excellentes qualités, même selon Dieu : mais parcequ'ii leur en manque une qui devrait faire la perfection de toutes les autres, quoique peut-être la moins importante, toutes les autres, sans celle-là, leur deviennent inutiles; et l'on peut bien leur appliquer la parole de saint Jacques : Offendat auiem in uno, foetus est omnium reus ( Jacob. II ). Il faut des vertus déjà acquises, et non pas la simple capacité ou volonté de les acquérir : car il n'est pas
juste que nous fassions des expériences aax dépens d^autrui, et aux dépens de nos emplois mêmes, et qu'à l'exemple des vierges folles, nous commencions à chercher de Thuile pour remplir les lampes, quand elles doivent être prêtes et allumées : il fatit des hommes déjà formés, et non pas à former, des hommes déjà éprouvés et non pas à éprouver : Viros probatos et non probandos ( BBRif . ) , dit samt Bernard. Mais les emplois , dit-on, font les hommes : erreur, chrétiens ; les emplois doivent perfectionner les hommes, et non pas les préparer ; il faut qu'ils soient déjà disposés, et c'est le mérite acquis personnellement qui doit avoir fait cette préparation ; sans cela, toutes les démarches d'iui homme dans le monde sont autant de cximes aux yeux de Dieu. Or^ en vérité, de ces partisans de la fortune et de l'ambition dont je parle ici, quel est celui qui, sur le point de faire le premier pas pour une entreprise où il s'agit de son avancement, rentre en lui-même, afin de supputer en l'epos et à loisir s'il a tous les talents nécessaires pour la (in qu'il se propose? et quel est celui qui, ne les ayant pas » veuille bien le reconnaître et se rendre à soi-même cette justice : non, je n'ai pas ce qu'il faut pour occuper telle place ? Et quand il aurait assez de lumière et assez d'équité pour prononcer ainsi contre lui-même , quel est celui qui, possédé de cette malheureuse passion de croître et de mon- • ter toujours, ait la force d'en réprimer les saillies, et de se tenir dans les bornes que lui prescrit la vue de son indignité ? Ne voyons-nous pas que les plus imparfaits et les plus vicieux sont les plus aïMents à se pourvoir, ceux qui ont sur cela plus d'activité, ceux qui veulent être tout, qui se destinent à tout, ot qui ne croient rien au-dessus d'eux ni trop grand pour eux, tandis que les autres, mieux fondés en qualités et en mérite, gardent une modération honnête dans leurs désirs? S'il ne s^agissait, chrétiens^ que d'essuyer la censure du monde, et que l'on en fût quitte pour cela, ce
serait peu; on sait fort bientjue la hardiesse, accompagnée de quelque bonheur, peut prendre impunément l'ascendant partout; mais il est question de justifier cela devant Dieu, qui ne peut souffrir ces téméraires attentats de Tambition iiumaine, et qui en cela, comme dans la chose la plus sainte de notre religion, veut que nous accomplissions le précepte de l'apètre : Probet aulem $eip9um homo ( % Cor. XI ), c'est-à-dire, qu'avant que de nous élever nous nous éprouvions nousHnêmes, prêts à nous condamner pour jamais à n'être rien, si, par les lumières de la grâce, nous découvrons que nous n'avons pas le fonds de suffisance requis pour être quelque chose, comme nous y condamnerions un autre si nous en savicms autant de lui : car il veut que la droiture de notre ame aille jusque-là ; et si nous nous flattons, c'est l^ur cela, dit saint Augustin, qu'il a établi un jugement , afin de nous y humilier autant que nous nous serons injus* t^nent exaltés, et de nous faire descendre aussi bas que ' nous aurons voulu monter trop haut. Or, je prétends que si nous agissions dans les vues de Dieu et de notre raison, ce serait là le grand (Contrepoids de notre vanité. . Mais je veux, chrétiens, que vous ayez tout autre mérite nécessaire pour être élevés, dès là que vous recherchez cette élévation, je soutiens que vous ne la méritez plus, et qu'il y a de la contradiction à ambitionner cet iionneur, et à se trouver pourvu de toutes les qualités qu'il faut pour le posséder : pourquoi ? parceque l'une de ces qualités est que vous soyez humbles, et par conséquent que vous ne vous l'attiriez pas. En effet, dit saint Grégoire pape, quand il arriverait qu'un emploi spécieux et honorable tombât en bonne main, et qu'il ' fût bien administré, il y a une indécence positive à le désirer : Locvu porrô supericTf etsi reclè adminiHratur^ ta*me» inieçtnier appelUur (Greg* ). Et cela est si vrai, diré^ns, que ceux mêmes qui travaillent le plus pour se
i laire grands dans le monde, et qui, à force de le vouloir ». *
être, le deviennent enfin, affectent ^core de faire croire qu'ils n'y ont en rien contribué, et de persuader, s'ils pouvaient, qu'on leur a fait violence, confessant, ajoute saint Grégoire, ce qui devait être, par ce qu'ils voilent paraître; et quoique le monde ne se trompe pas à ces apparences de modestie (car on entend bien le langage des hommes), ces apparences subsistent toujours, et nous les conservons; comme si Dieu, par cette bypocrisîe, même inutile,* qu'il permet en nous , voulait empêcher l'ambition de presoire contre l'humilité.
Mais quoi, me direz«vous, ne s«ra-t-il donc jamais permis à un homme du monde de désirer d'être plus grand qu'il n'est? Non, mon cher auditeur, il ne. vous sera jamais permis de le désirer ; il vous sera permis de l'être quand Dieu le voudra, quand votre roi et votre prince vous y destinera, quand la voix publique vous y appellera ; car la voix publique et celle de votre prince, c'est pour vous la v<hx de Dieu. Mais de prévenir cette voix de Dieu par vos désirs,, par vos sollicitations, par vos intrigues, je dis que c'est une présomption insoutenable, et qui va jusqu'à renverser l'ordre de votre prédestination. Et pourquoi est-ce, chrétiens, que nous nous attribuerons ce que Jésus-Christ lui-même ne s'est pas attribué? Jésus-Christ, tout saint qu'il était, n'a pas voulu entreprendre de se faire grand, il a attendu que son Père le fU, et c'est une des louanges que saint Paul lui a données. Quoique, en qualité de Fils de Dieu , il eût un dFoit essentiel à toute la gloire qu'il a reçue, et qu'il eût pu la prendre sans usurpation, il a voulu qu'elle ne lui vint d'ailleurs que de lui-même, pour autoriser, par son exem<pie, cette grande loi : Nec quisquam mmit iibi hanorem (Grbg.) ; et nous qui sommes pécheurs, et qui, en cette qualité, ne méritons que la confusion et le mépris, nous allons au-devant des hommes du monde, et sans attendre que notre Dieu nous y appelle, par une témérité i^eme d'or*
gueil nous nous y ingérons les premiers; cela est-il tolérabie? Cependant cria se fait, et ce qui est intolérable en soi, cesse de Tètre en se rendant commun parmi les hommes : on cherche riionnear ouvertem^t, on s'en déclare et on s'en explique, on emploie pour cela son crédit, et souvent quelque chose de plus; on se fait une gloire d'en venir h bout ; celui qui en prend mieux le chemin , passe pour le plus habile et pour le plus entendu ; et parceque tout cela est ordinaire, on se figure qu'il est honnête, et que Dieu ne ht défend pas; l'aveuglement du péché peut-il nous conduire plus loin?
Car enfin, quand tout cela n'aurait pas été condamné dans le paganisme , quand cette passion de s'élever serait d'ellemôme innocente , ce que la seule raison nous enseigne ne pouvoir pas être, comment pourrait-on la justifier dans un chrétien? Quel monstre qu'un chrétien ambitieux, qui fait profession d'adorer un Dieu humilié et anéanti , ou plutôt qui adore, dans la personne de son Dieu, les humiliations et l'anéanlisseraent, et qui, dans sa propre personne, est idolâtre des honneurs du monde; qui sait que son Dieu l'a sauvé en se faisant petit, et qui prétend se sauver en se faisant grand; qui remercie son Dieu de s'être abaissé pour lui, et qui n'a point d'autres pensées que de s'élever soi-même? Et comment, mon cher auditeur, pouvez-vous vous' approcher de votre Dieu dans cette disposition? comment pouvezvous le prier? comment pouvez-vous vous confier en lui? comment pouvez-vous même l'aimer, le voyant si contraire à vous , ou vous voyant si. contraire à lui? Toute votre dévotion en cet état n'est-elle pas une illusion ? et quand vous feriez des miracles, ne devrai&je pas m'en défier et les avoir pour suspects?
Mais il n'est pas besoin d'aller jusque-là pour reconualtre combien cette passion que je combats est ennemie de Dieu : les seuls désordres qu'elle cause dans la société des hom-
mes j en sont des preuves trop sensibles; vous les savez^ chrétiens V et ce serait en vain qfue jp vous en ferais le dé^ nombrement. Quand cette passion s'est ime fois emparée d'un esprit, vous savez Tempire qu'^e y exerce, et jusqu'où on se porte pour la satis&ire. Il n'y a point de ressort que Ton «ne- remue, point d'artifice qu'on ne mette en œuvre, point de personnage que Ton ne fasse; en y feit même servir Dieu et la religion ; n'ayant nen d'ailleurs par où se distinguer^ on tâclie au moins de se distinguer par là, par là on s'introduit et on s'iusintie , par là on se transfiguré aux yeux des hommes; de rien qu'on était, on devient quelque chose^ et la piété qui, pour chercher Dieu, doit renoncer à tout, par un renversement déplorable se trouve utile à tout, hors à chercher Dieu et à le trouver; c'est cette passion qui viole tous les jours les plus saints devoirs de hi justice et de la charité; cette concurrence d'ambition dans la poursuite des mêmes honneurs | voilà ee qui divise les esprits, et qui entretient les partis et les cabales « ce qak suscite les querelles, ce qui produit les vengeances, ce qui est le levain des plus violentes imniitiés ; voilà pourquoi on se décrie et on se déchire les uns les autres ; voilà d'où naissent tant de fourberies et tant de calomnies qu'invente le désir de l'emporter sur autrui et de le supplanter. Qui pourrait dire combien cette passion a fiatit de plaies^mortelles à la charité? et qui pourrait dire combiea elle fera de ré^ prouvés au jugement de Dieu?
Toutefois c'est la grande maladie de notre siècle ; on veut être tout ce que l'on peut être , et plus que l'on ne peut être. C'est ce que saint Bernard déferait avec des exprès^ sions que le seul esprit de Dieu pouvait lui suggérer : comme il avait -encore plus de zèle pour l'Eiglise que pour le monde, c'était particulièrement au s^jet de l'Eglise qu'il s'en expliquait» On a honte, disait-41, de n'avoir point dans l'Ëglise d'autre caractère que odui. d'être consacré aux autels:
JVtme etu eUriemm erube$eilmr in eed^êia {Bêên.) ; on ne s'engage à servir TEgliae que dans Tespérance d'y dominer; et si Ton n'espérait pas y dominer un jour, on ne se réduirait jamais à la servir. Mais ce qu'il disait de l'Eglise n'est pas moins vrai des antres états ; il n'y en a pas un où l'andiition ne règne; elle y passe même pour une vertu, pour une noblesse de sentiments , pour une grandeur d'ame ; c'est ce que l'on inspire aux enfants dès le bercean, et c'est de quoi on leur fait des leçons dès leur jeunesse. O humilité de mon Dieu, que vous êtes peu imitée, quoique vous soyez notre modèle ! C'est cette humilité qui fait toute notre perfection; et le monde, tout perverti qu'il est, ne peut se défendre de lui rendre ce témoignage : car il n'est rien de si aimé dans le monde que l'humilité, rien de si estimé dans le monde que l'humilité; mais, en même temps que nous ne pouvons nous empêcher de l'aimer dans les autres^ nous n'en voulons point pour nous-mêmes; nous voulons être plus que nous ne sommes, et, par un second désordre, nous ne voulons pas être ce que nous sommes : vous Tallex voir dans la seconde partie.
SECONDE PARTIE
C'est une vérité, chrétiens, fondée sur les lois étemelles de la Providence^ que tous les états de la vie sont capables ) d'une certaine perfection , ^t que , selon la différence des conditions qui partagent le monde , il y a des perfections différentes à acquérir* Quand Dieu eut créé toutes choses, l'Ecriture, dit qu'il en ût comme «ne revue générale, et qu'après les. avoir bien considérées, il n'y en eut pas une à laquelle il ne donnât son approbation; elles lut parurent toutes non-seulement bonnes, mais très bonnes, c'^-à-dire parfaites, parcequ'elles lui parurent toutes être ce qu'elles devaient être, et'cenfermes à l'idée qu'il en avait conçue :
Viditque Deut cuneta quœ feeeraif et erani valdè bùna (Gbn. 1). Or, il n'est pas croyable que les états et lesconditions <ji®s hommes , qui sont encore bien plus noblement les ouvrages de Dieu , aient eu en cela moins d'avantage , ou , pour mieux dire, moins de part à sa sagesse et à sa bonté. Dieu leur donna donc , aussi bien qu'à tout le reste des créatures, le caractère de perfection qui leur était propre ; et si ces états nous paraissent maintenant défectueux, déréglés et corrompus comme ils le sont, ce n'est point par ce que Dieu y a mis, mais par ce que nous y avons ajouté ; car si nous les considérons en eux-mêmes, il n'y en a aiJH cun qui n'ait sa perfection dans l'idée de Dieu , et qui ne doive l'avoir dans iious. Or je dis, chrétiens, et voici l'excellente maxime ^que Dieu m'a inspiré de vous proposer pour la conduite de votre vie , je dis que toute la prudence de l'homme , même en matière de salut , se réduit à deux chefs, à s'avancer dans la perfection de son état, et à éviter toute autre perfection , ou contraire à celle-là , ou qui en empêche l'exercice : étant aussi éclairés que vous l'êtes dans les choses du monde, vous devez être déjà plus convaincus que moi dans l'importance de ces deux règles.
Il faut s'avancer dans la perfection de son état, pourquoi? parceque c'est ce que Dieu vent de nous , parceque c'est uniquement pour cela qu'il nous a préparé des grâces, parceque c'est en cela seul que consiste notre sainteté, et à quoi par conséquent notre prédestination est attachée : pou-* vons-nous avoir de plus puissants motifs pour persuader notre esprit et pour toucher notre cœur? Dieu veut cela de* nous , et ne veut point tout autre chose : si nous étions soumis à ses ordres , n'en faudrait-il pas demeurer là ? Quand saint Paul instruisait les premiers fidèles des devoirs du christianisme, une des grandes leçons qu'il leur faisait , était celle-ci, d'examiner soigneusement et de tâcher de bien reconnaître, non pas simplement ce que Dieu voulait.
mais ce qu'il voolait le plos, c'est-à-dire ce qui était le meilleur et le plus agréable à ses yeux : Ut probetis qwB 9ii vdunUu Dei bona et beneplacenê etperfecta (Rom. XII). Mais pour moi, chrétiens, et pour la plupart de vous qui m'écoutez , il me semble que nous n'avons point à faire làdessus de longues recherches ; car , quelque parfaite que puisse être la volonté de Dieu sur moi, je suis sûr que je la connais déjà, et que, sans passer pour téméraire, je puis me gloHGer d'être déjà instruit de ses -desseins, puisqu'il m'est évident que Dieu ne demande de moi qu'une seule^hose, qui est que je sois ce que je fais profession d'être et ce que X moi-même j'ai vouki être. Vérité si constante (écoutez ceci , qui peut être de quelque soulagement pour les consciences) ; vérité si constante que , quand par malheur j'aurais embrassé une condition sans y être appelé de Dieu, dès là que j'y suis engagé par nécessité d'état, et qu'il ne m'est plus libre d'en sortir, la volonté de Dieu est que je m'-y perfectionne, et que je répare le désordre de ce choix aveugle et peu chrétien que j'ai fait. Hors de là, quoi que je fasse , ce n'est plus la volonté de Dieu. C'est , si vous vbulez , ce qai éclate le plus aux yeux des hommes , c'est ce que les hommes estiment , c'est ce qui fait du bruit dans le monde , c'est peut-être même ce qui- paraît l^ plus louable en soi ; mais, après tout, c'est ce que je veux , et non pas ce que Dieu veut : pourquoi? parceque c'est quelque chose hors de mon état. Quelle est donc dans Dieu cette volonté quo saint Paul appelle bon plaisir et volonté de perfection : V(hluntas Dei beneplaceiu etperfecta? ie vous l'ai dit, chrétiens, cette volonté est que chacun soit dans le monde parfaitement ce qu'il est; qu'un roi y soit parfaitement roi; qu'un père y fasse parfaitement l'office de père ; un juge la fonction de juge ; qu'un évêque y exerce parfaitement le ministère d'un prélat ; que tous marchent dans la voie qui leur est marquée, qu'ils ne se confondent point, et que les
et cet ouvrage de la grâce ainsi corrompu ^ bien loin de le perfectionner, a un effet tout contraire ; car nous voyons que les bonnes œuvres faites hors de Tétat ne servent qu'à inspirer Forgueil, rattachement au. sens propre et mille autres imperfections; pourquoi? parcequ'elles ne procèdent pas du ;»incipe de la grâce, mais de nous-mêmes; au lieu qu'étant pratiquées dans Fétat d'un chacun, elles portent avec elles une bénédiction particulière, et de sainteté pour celui qui les fait et d'exemple pour les autres. •
Car n'espérons pas, chrétiens, trouver jamais la sainteté ailleurs que dans la perfection de notre état; c'est en cela qu'elle consiste, et les plus grands saints n'ont point eu d'autre secret cfue celui-là pour y parvenir : Us ne se sont point sanctiOés, parcequ'ils ont fait des choses extraordinaires, que l'on n'attendait pas d'eux : ils sont devenus saints, parcequ'ils ont bien fait ce qu'ils avaient à laire, et ce que Dieu leur prescrivait dans leur condition. Jésus-Christ lui-même, qui est le saint des saints, n'a point voulu suivre cette règle. Quoiqu'il fût au-dessus de tous les états, il a borné, sinon sa sainteté, du moins l'exercice de sa sainteté , aux devoirs de son état, et la qualité de Dieu qu'il portait, ne l'a point empêché de s'accommoder en tout à l'état de l'homme ; il était Gis, il a voulu obéir en fils ; il était Juif, il n'a manqué en rien à la loi des juifs; et parceque la loi des juifs défendait d'enseigner avant l'âge de trente ans, ^ tout envoyé qu'il était de Dieu pour prêcher le royaume de ' Dieu, il s'est tenu, jusqu'à l'âge de trente ans dans l'obscurité d'une vie cachée, arrêtant toutes les ardeurs de son zèle, plutôt que de le produire d'une manière qui ne fût pas ^ réglée selon son état : car c'est la seule raison que nous donnent les Pères de la longue retraite de cet Homme-Dieu. Voilà pourquoi saint Paul, dont je nefiads ici qu'extraire les pensées , exhortant les dirétiens à la sainteté, en revenait toujours à cette maxime : Unusquisque in quA vocaliame
voealus €$l { i Cor* Vli ) ; que chacun de nous, mes frères, sfi sanctiûe dans l'état où il a été appelé de Dieu. Voilà pourquoi ce grand maître de la perfection chrétienne, et qui avait été instruit par Jésus-Christ même, recommandait si fortement aux Corinthiens de n'affecter point cet excès de sagesse qui s'égare de la vraie sagesse, et de n'être sages qu'avec sobriété : Non plus âapere quàm oporte^ sapere^ 9ed tapere ad sobrielalem (Rom. XII ). Non pas qu'il voulût mettre des hornes à la perfection et à la sainteté de ces premiers fidèles, il en était bien éloigné ; mais parcequ'il craignait que ces premiers fidèles n'allassent chercher la sainteté et la perfection où elle n'était pas, je veux dire hors de leur état : car c'est proprement ce que signifie cette in-* tempérance de sagesse dont parle saint Paul : intempérance, dis-je, non point en ce qui est de notre état, puisqu'il est certain que nous ne pouvons jamais être trop parfaits dans notre état, mais intempérance en ce qui est au-delà de l'état où Dieu nous a mis, parceque vouloir être parfaits de la sorte, c'est le vouloir trop, et cesser tout à fait de l'être.
Or, le moyen de corriger dans nous cette intempérance, le voici renfermé en trois paroles par où je finis, et qui contiennent un fonds inépuisable de moralités ; c'est de nous défaire de certains faux zèles de perfection qui nous préoccupent, et qui nous empêchent d'avoir le solide et le véritable. Je m'explique : c'est de retrancher le zèle d'une perfection chimérique et imaginaire que Dieu n'attend pas de nous, et qui nous détourne de celle que Dieu exige de nous ; de modérer ce zèle inquiet de la perfection d'autrui, qui nous fait négliger la nôtre et que nous entretenons assez souvent au {H>éjudice de la nôtre; mais par-dessus tout de réformer ce zèle tout païen que nous avons, d'être parfaits et irréprochables dans notre état selon le monde, sans travailler à l'être selon le christianisme et selon Dieu. Prenez garde : je dis de retrancher le zèle d'une perfection chimé-
rique; ear j'appeUfi perfection chimérique celle que nous nous figurons eu «(«tains états où nous ne serons jamais, e^ dont la pensée ne sert qu'à nourrir le dégoût de celui ou I nous sommes. Si j'étais ceci ou cela, je servirais Dieu avec joie , je ne penserais qu'à lui*, je vaquerais sérieusement à moai salut. Abus, clurétiens : si nous étions ceci ou cela, nous ferions e^yoore pis que nous ne faisons ; car nous n'smnoos pas les grâces que nous avens : or, ce sont les grâces qui peuvent tout, et qui' doivent tout faire en nous et avec nous ; Dieu donne des grâces à la cour qu'il ne donnerait pas hors de la cour, et des grâces dans ja magistrature qu'il vous refuserait partout ailleurs. J'appelle perfection cliimérigue celle qui nous porte à faire le bien que nous ne sommes pas obligés de faire, et à omettre celui que nous devons faire. Car vous verrez des chrétiens pratiquer des dévotions sin~ gulières pour eux, et se dispenser des obli^tions eommwies; faire des aumônes par une certaine compassion naturelle, plus que par charité, et ne pas payer leurs dettes à quoi la justice et la conscience les engagent. Voilà le zèle qu'il faut retrancher, et voici celui qu'il faut modérer ; c'est un 2èle inquiet de la perfection d'autrui, tandis qu'on néglige la sienne propre :. on voudrait réformer toute l'Eglise, et l'on ne se réforme pas soi-même ; on parle comme si tout était perdu dans le monde, et qu'il n'y eût que nous de parfaits. I Hé ! mes cliers auditeurs, appliquons-nous d'abord à nous- ' mêmes ; un d^ut corrigé dans nous vaudra mieux pour nous que de grands excès corrigés dans le prochain.
Mais ce que nous avons surtout à régler et à redresser, est ce faux zèle qui nous rend si att^tifs à notre propre perfection selon le monde, tandis que nous abandonnons tout le soin de notre perfection selon Dieu ; comme si l'iMmne le homme et le chrétien devaient être distingués dans nous, cornooe si toutes les qualités que nous avons ne devaient pas être sandiQées par le duristianisme ; comme s'il ne nous
SUR L'ÉTAT DE VlÊ, ETC. 4ÎS
était pas mille fois plus important de nous avancer auprès de Dieu et de lui plaire, que de plaire aux hommes. Ah ! chrétiens, pratiquons la grande leçon de saint Paul, qui est de nous rendre parfaits en Jésus-Christ ; car nous ne le serons jamais qu'en lui et que par lui. Toutes les sectes des philosophes ont fait des hommes vains, des hommes orgueilleux, des hommes remplis d'eux-mêmes, des hommes hypocrites; mais un homme parfait, c'est le chef-d'œuvre de la religion, comme il n'y a qu'elle aussi qui puisse nous conduire à une félicité parfaite et à l'éternité bienheureuse que je vous souhaite, etc.
PÉCHEUBS.
Aêcendente Jesu in navieiilamj seeuH sunt eum discipuli ejus : et ecre mt)tu$ magnus foetus est in mari, ita ut navi" eula operiretur fluetihus, Jpseverô dormiebat; et suscilave^ runt eum discipuli ejus, dicentes : Domine, salva nos^ peri^ mus. Et dixit eis : Quid timidi estis, modicœ fidei ?
Jésus étant entré dam ui^^arque, ses disciples le suivirent, el aussitôt il s'éleva sur la mer une grande teni(iélc, en sorte que la barque était couverte de flots. Lui cependant donnait, et ses disciples le réveillèrent, en lui disant : Seij^neur, sauvi z-nous, nous allons périr. Jésus leur répondit : Pourquoi craignez-vous, hommes
de peu de fui?
Mattb. VIII.
Voilà, chrétiens, une image bien naturelle de ce qui se passe tous les jours à- nos yeux et parmi nous. Il semble que le Saint-Esprit, en nous la traçant dans cet Evangile, ait expressément voulu nous représenter un des plgs grands mystères de la conduite de Dieu sur les hommes , et en faire le sujet de notre instruction. Les disciples de Jésus-Christ , c'est-à-dire, les justes et les élus de Dieu, vivent dans le monde , que nous pouvons considérer comtne une mer orageuse , et s'y trouvent embarqués par les ordres mêmes de la Providence ; Dieu est avec eux et ne les quitte jamais; il les
suit dans toutes leurs voies, il les éclaire et les soutient : mais du reste, à en juger par les apparences, on dirait en mille rencontres qu'il s'en éloigne, qu'il les oublie , qu'il les abandonne, qu'il est à leur égard comme endormi , Ipse vèrô 'dormiebeU, Il permet qu'ils soient assaillis et battus des plus violents orages, qu'ils-soient exposés aux plus rudes tentations, qu'ils soient affligés et presque accablés des misères de cette vie. Or, qui croirait alors qu'il y a une Providence qui prend soin de leurs personnes, ou qui ne croirait pas au moins que cette Providence est ensevelie dans un profond sommeil , et qu'elle ignore leurs besoins , surtout lorsqu'on voit les impies prospérer sur la terre , vivre dans le calme , tenir les premiers rangs , jouir de l'abondance, être en pos* session de tout ce qui s'appelle fortune et bonlieur humain? C'est en vue de ce partage si surprenant et si peu conforme à nos idées , que David s'écriait et disait à Dieu : Exsurge^ quare obdormis , Domine (Ps.X LUI)? levez-vous, Seigneur, et pourquoi demeurez-vous dans cette espèce d'assoupissement ? Et c'est ainsi que nous lui disons encore nousmêmes comme les apôtres : Domine , salva nos, perimuê; lié! Seigneur, où êtes-vous? nous périssons et vous nous délaissez; tous les nnaux viennent nous accueillir, et il semble que vous y soyez insensible. Mais à cela, chrétiens, point d'autre réponse de la part de Dieu que celle de Jésus-Christ à ses disciples effrayés et consternés : Quid limidi estis, modicœ fidei ? où est votre foi? où est la confiance que vous devez avoir en votre Dieu? que craignez-vous quand je suis avec vous? Mystère de la Providence , dont je veux aujourd'hui, mes chers auditeurs , vous entretenir, et dont il est d'une importance extrême que vous soyez instruits. Ce n'est point précisément aux pécheurs que j'ai à parler; c'est aux âmes fidèles, c'est aux prédestinés du Seigneur, c'est à ceux qui font état de le servir, et qui, tout attachés qu'ils sont à •son service , voient souvent tomber sur eux tous les fléaux
du ciel, tandis que les mondains passent leurs jours dans le plaisir et dans la joie. Je vais là-dessus les rassurer et les consoler après que nous aurons demandé le secours du Saint* Esprit par Tintercession de Marie. Avê Maria,
C'est de tout temps que la foi des chrétiens a été troublée et leur conGance en Dieu ^ranlée, de yoir les méchants dans la prospérité et dans le repos , pendant que les justes sont dans l'adversité et dans le travail. Ce partage, à ce qu'il parait, si injuste, a toujours été, pour ainsi dire, le sean* dale de la Providence. Car de là les pécheurs ont pris sujet de triompher insolemment dans la vie ; et de là les plus gens de bien se sont relâchés dans le chemin de la vertu : de là même les plus grands saints en sont venus presque jusqu'à former des doutes au préjudice de leur foi. Ecoutez-en parler David : Mei aulem penè moti êunê pede^, peni elfiui 9unl greuus mei (Ps. LXXII). Pour moi , disait- il, je le confesse» fai senti ma foi chanceler ; et quelque solide que fût le fondement de mon espérance , je me suis vu sur le point de succomber : et pourquoi? parcequHI s'est élevé dans mon cœur un mouvement de zèle et d'indignation , à la vue des pécheurs qui goûtent la paix , qui réussissent dans leurs desseins, qui établissent leurs maisons, à qui rien ne manque dans la vie : Quia zelavi super iniquoê , pacem péctaUnrum videns (Ibidem). En effets ai-jedit, comment est-il possible que .Dieu sache ce qui se passe tci-bas, et comment puis-je croire qu'il y prenne garde ? Quomodo scii Deu$ , H est scierUia in excelso (Ibid.) ? Les libertins et les impies sont les plus heureux , les plus honorés, les plus riches : Eece ipsi peccalores et abundantes in stBculo obiinuerunt divi^ lias (Ibid.). D'où j'ai presque conclu , ajoute le prophète» qu'il m'était donc inutile de conserver mon cœur dans l'innocence , et d'avoir les mains nettes de toute injustice : Et dixi, ergo sine causa jlulificavi cor meumy elliavavi inier
SUR LES AFFLICTIONS DES JUSTES, ETC. i»
innoeetUes manus mea$ { Ps. LXXII ). Ainsi pariait le plus saint roi du peuple de Dieu , et c'était le reproche que faisaient les païens aux fîdèles. Quel Dieu sefvez-*vous, leur disaient ces idolâtres ? où est sa justice envers vo us et sa bonté il vous voit pauvres et languissants, et il ne prend nul soin de vous : est-ce qu'il ne le peut, ou qu'il ne le veut pas? si c^est impuissance, il n'est pas Dieu , et aussi peu Test-il « si c'est insensibilité. Vous vous promettez Timmortalité dans un autre monde que oeiui*ci ; mais quelle apparence qu'un Dieu que vous vous figurez assez puissant et assez bon pour vous ressusciter après la mort, ne vous secourût pas dans la vie? Cependant vous renoncez à tous les plaisirs, vous ne venez point à nos spectacles , vous souffrez la faim et la soif, vous endurez les plus rigoureux tourments ; d'où il ar^ rive que vous ne jouissez ni de la vie présente où vous êtes, ni de cette vie future et imaginaire que vous attendez. A cela les Pères faisaient diverses réponses : la plupart niaient la supposition , pour établir une vérité tout opposée ; car ils soutenaient que jamais lés justes ne sont malheureux sur la terre, et que jamais les impies n'y goûtent un véritable bonheur. Inielligat homo , disait saint Augfttin , ntinf liant Deuê permiUit mahs esse felices ( August. ). Que rhomme s'applique à bien comprendre ceci : jamais Dieu ne permet que les méchants soient heureux ; ils passent néanmoins pour l'être , ajoutait ce saint docteur, mais on ne les croit heureux que parcequ'on ignore en quoi consiste la ' vraie félicité : Ideà malut felix pulatur, quia quid sil feli» citas (gnùraiur { Idem ). Et il n'en faut point juger par de certains dehors. Tel , dit saint Ambroise , me parait avoir la joie dans le cœur, dont le cœur est déchiré de mille cha* grins; il est à son aise selon mon estime, mais dans son idée et en effet il e^ misérable : Meo affectu heatuê est , et suo, miser (Ambr.). C'est ainsi, dis-je, que lesVères s'en expliquaient. Mais, chrétiens, je prends la chose tout au»
trement ; ne disputons point aux impies et aux pécheurs la possession des joies humaines , et convenons que les justes sont aussi malheureux dans le temps que les mondains le pensent. Cela posé , je prétends que nous sommes toujours coupables, si nous nous défions de la divine providence qui Ta ordonné de la sorte ; et pour vous en convaincre , j'avance deux propositions qui renferment tout ce qu'on peut dire de plus solide sur cette matière et qui partageront ce discours. Je soutiens d'abord que dans cette conduite de Dieu il n'y a rien qui doive ni qui puisse ébranler notre foi ; c'est la première proposition et la première partie. Je dis plus , et je soutiens même que cette conduite de Dieu a de quoi établir et confirmer notre foi ; c'est la seconde proposition et la seconde partie. Développons l'une et l'autre, et ne croyez pas que je veuille là-dessus m'arrèter à de vaines subtifités : j'ai des preuves à produire également sensibles et touchantes. Commençons