PREMIER POINT
L'une des raisons principales qui a rendu les infidèles si fort incrédules au mystère du Verbe incarné, c'est qu'ils n'ont pu se persuader que Dieu eût tant d'amour pour le genre humain que les chrétiens le pubhaient. Celse, dans cet écrit si envenimé qu'il a fait contre l'Évangile, auquel le docte Origène a si fortement répondu S se moque des chrétiens, de ce qu'ils osaient présumer que Dieu même était descendu du ciel pour venir à leur secours. Ils trouvaient indigne de Dieu d'avoir un soin si particulier des choses humaines ; et c'est pourquoi l'Écriture sainte, pour établir dans les cœurs la croyance d'un si grand mystère, ne cesse de publier la bonté de Dieu et son amour pour les hommes. C'est aussi ce qui a obligé l'apôtre saint Jean à confesser en ces termes la foi de la rédemption : « Pour nous, nous croyons, dit-il ^, à la cha- « rite que Dieu a eue pour les hommes. » Voilà une belle profession de foi, et conçue d'une façon bien singulière ; mais absolument nécessaire pour combattre et déraciner l'incrédulilé. Car c'est de même que s'il disait : Les Juifs et les Gentils ne veulent pas croire que Dieu ait si fort aimé la nature humaine, que de s'en revêtir pour la racheter. Mais pour nous, dit ce saint apôtre, nous n'ignorons pas ses bontés ; et
1= Orig. conl. Cela. lib. v, tom. i, i>. b78 et seq. — 2. /. Joan. iv, »6.
connaissant, comme nous faisons, ses miséricordes et ses entrailles paternelles, nous croyons facilement cet amour immense qu'il a témoigné aux hommes, en se livrant lui-même pour eux : Et nos cognovimus et credidimus charitati quam habei Deus in nobis.
Élevons donc nos voix, mes frères , et confessons hautement que nous croyons à la charité que le Fils de Dieu a eue pour nous. Nous croyons qu'il s'est fait homme pour notre salut ; nous croyons qu'il n'a vécu sur la terre que pour travailler à ce grand ouvrage. Il nous a toujours portés dans son cœur, dans sa naissance et dans sa mort, dans son travail et dans son repos, dans ses conversations et dans ses retraites, dans les villes et dans le désert, dans la gloire et dans les opprobres, dans ses humiliations et dans ses miracles. 11 n'a rien fait que pour nous durant tout le cours de sa vie mortelle; et maintenant qu'il est dans le ciel à la droite de la majesté de Dieu son Père, dans les lieux très hauts i, il ne nous a pas oubliés. Au contraire, dit le saint apôtre, il y est monté pour y être notre avocat, notre ambassadeur et iiotre pontife ; il traite nos affaires auprès de son Père ; « tou- « jours vivant, dit le même apôtre, afm d'intercéder pour nous : « Semper vivens, ad interpellandum pro nobis ^ : comme s'il n'avait ni de vie^ ni de félicité, ni de gloire que pour l'avantage et le bien des hommes.
Ce n'est pas assez, chrétiens : si nous croyons véritablement que Dieu nous a aimés avec tant d'excès, il faut qu'un si grand amour, qui s'est étendu sur nous avec tant de profusion, nous fasse aussi dilater nos cœurs sur les besoins de nos frères. « Si Dieu, disait saint « Jean^, nous a tant aimés, nous devons nous aimer les uns les au- • tresj » nous devons reconnaître ses soins paternels, en nous revêtant, à son exemple, de soins charitables ; et nous ne pouvons mieux confesser la miséricorde que nous recevons, qu'en l'exerçant sur les autres en simplicité de cœur : Estote miséricordes *.
Le saint que nous honorons était pénétré de ces sentiments. 11 avait toujours devant les yeux les charités infinies d'un Dieu rédempteur ; et, pour se rendre semblable à lui, il se laissait percer par les mêmes traits; il avait sucé cet esprit dans les plaies de Jésus-Christ, dans la source même des miséricordes. 11 pouvait dire avec Job ^ que « la ten- « dresse, la compassion, la miséricorde était crue avec lui dès son « enfance; » et c'était par de telles victimes qu'il croyait devoir honorer les bontés inexprimables d'un Dieu rédempteur.
i. Hebr. i, 3.-2. Ibid. vu, 2o.— 3. /. Joan. iv, U. —4. Luc, vi, 36. — b. Job. XXXI, 18.
Et en effet,^ chrétiens, pour rendre le souverain culte à la souveraine majesté de Dieu, il me semble que nous lui devons deux sortes de sacrifices. Je remarque, dans les Écritures, qu'il y a un sacrifice qui tue, et un sacrifice qui donne la vie. Le sacrifice qui tue est assez connu ; témoins le sang de tant de victimes et le massacre de tant d'animaux. Mais, outre ce sacrifice qui détruit, je vois dans les saintes Lettres un sacrifice qui sauve : car, comme dit le sage Ecclésiastique, « celui-là offre un sacrifice , qui exerce la miséricorde : » Qui facit misericordiam, offert sacrificium^. D'où vient cette diiférence, si ce n'est que l'un de ces sacrifices a été divinement établi pour honorer la bonté de Dieu, et l'autre pour apaiser sa sainte justice .^^ La justice divine poursuit les pécheurs à main armée, elle lave ses mains dans leur sang, elle les perd et les extermine; elle veut qu'ils soient dissipés devant sa face, comme la cire fondue devant le feu : Pereant peccatores a facie Dei-. Au contraire, la miséricorde, toujours douce, toujours bienfaisante, ne veut pas que personne périsse : elle attend les pécheurs avec patience ; elle pense, dit l'Écriture, des pensées de paix, et non des pensées d'affliction : Ego cogito cogitationes pacis, et non afflictionis^.
Voilà une grande opposition : aussi honore-t-on ces deux attributs par des sacrifices bien opposés. A cette justice rigoureuse qui tonne, qui fulmine, qui rompt et qui brise, qui renverse les montagnes et arrache les cèdres du Liban, c'est-à-dire qui extermine les pécheurs superbes, il lui faut des sacrifices sanglants et des victimes égorgées, pour marquer la peine qui est due au crime. Mais pour cette miséricorde toujours bienfaisante, qui guérit ce qui est blessé, qui affermit ce qui est faible, qui vivifie ce qui est mort, il faut présenter en sacrifice non des victimes détruites, mais des victimes conservées ; c'est-à-dire des pauvres soulagés, des infirmes soutenus , des morts ressuscites dans les pécheurs convertis. Telles sont les véritables hosties qui honorent la miséricorde divine.
Ainsi saint Pierre Nolasque étant toujours occupé des soins , des compassions , des bontés de Jésus pour le genre humain, et sentant son cœur empressé dans le désir de les reconnaître, il s'écrie avec le Psalmiste : Quid retribuam Domino pro omnibus quœ retribuUmihi'*? « Que rendrai-je au Seigneur pour tous les biens qu'il m'a faits, » et à toute la nature humaine ? Quelle victime, quel sacrifice lui otfrirai-je en actions de grâces ? Ah ! poursuit-il avec Je prophète, Calicem sa-
I. Eccli. XXXV, 4. —2. Psal. Lxvii, ô. — 5. Jerem. xxix, H. —4. Psalm. cxv, 3.
lutaris accipiam ^ : « Je prendrai le calice du Sauveur, » Je boirai le même breuvage que Jésus a bu ; c'est-à-dire, je me remplirai, je m'enivrerai de sa charité, par laquelle il a tant aimé la nature humaine. Je dilaterai mon cœur, comme il a dilaté le sien ; j'offrirai à ce Dieu amateur et conservateur des hommes, des victimes qui lui plaisent, des hommes sauvés et délivrés.
Il cherche donc dans toute l'Église tous les infirmes, tous les malheureux, résolu de leur consacrer ses affections et ses soins. Dieu lui fait arrêter les yeux sur ces misérables captifs qui gémissent sous la tyrannie des raahométans. 11 voit leur corps dans l'oppression, leur esprit dans l'angoisse, leur cœur dans le désespoir, leur foi même dans un péril évident. Il offre à Dieu leurs cris, leurs gémissements, les larmes de leurs amis, la désolation de leur famille. Peut-être ne le font-ils pas, peut-être sont-ils de ceux qui s'élèvent contre Dieu même, sous les coups de sa main puissante; serviteurs rebelles et opiniâtres, châtiés et non corrigés, frappés et non convertis, abattus et non humiliés, atterrés, comme dit David, sans être touchés de componction : Dissipati sunt, non compuncti 2. C'est ce qui afflige son cœur. Quoiqu'il pense toujours à eux avec un empressement charitable, néanmoins, deux fois le jour et deux fois la nuit, il se présente pour eux devant la face de Dieu, et cherche auprès d'un Père si tendre les moyens de soulager ses enfants captifs.
Mes frères, cet objet lugubre d'un chrétien captif dans les prisons des mahomélans me jette dans une profonde considération des grands et épouvantables progrès de cette religion monstrueuse. 0 Dieu ! que le genre hnmain est crédule aux impostures de Satan! Oh! que l'esprit de séduction et d'erreur a d'ascendant sur notre raison ! Que nous portons en nous-mêmes, au fond de nos cœurs, une étrange opposition à la vérité, dans nos aveuglements, dans nos ignorances, dans nos préoccupations opiniâtres ! Voyez comme l'ennemi du genre humain n'a rien oubUé pour nous perdre, et pour nous faire embrasser des erreurs damnables. Avant la venue du Sauveur, il se faisait adorer par toute la terre, sous les noms de ces fameuses idoles devant lesquelles tremblaient tous les peuples ; il travaillait de toute sa force à étouffer le nom du vrai Dieu. Jésus-Christ et ses martyrs l'ont fait retentir si haut, depuis le levant jusqu'au couchant, qu'il n'y a plus moyen de l'éteindre ni de l'obscurcir. Les peuples qui ne le connaissaient pas y sont attirés en foule par la croix de Jésus-Christ ; et voici que cet ancien imposteur, qui, dès l'origine du monde, est en possession de