PREMIER POINT
Je ne puis assez exprimer combien grand, combien admirable est le spectacle que je vous prépare dans cette première partie. Car ce que les plus grands hommes de l'antiquité ont souvent désiré de voir, c'est ce que je dois vous représenter : saint Paul préchant Jésus-Christ au monde, et convertissant les cœurs endurcis par ses divines prédications. Mais n'attendez pas, chrétiens, de ce céleste prédicateur, ni la pompe ni les ornements dont se pare l'éloquence humaine. Il est trop grave et trop sérieux pour rechercher ces déhcatesses j ou, pour dire quelque chose de plus chrétien et déplus digne du grand apôtre, il est trop passionnément amoureux des glorieuses bassesses du christianisme, pour vouloir corrompre par les vanités de l'éloquence séculière la vénérable simplicité de l'Évangile de Jésus-Christ. Mais, afin que vous compreniez quel est donc ce prédicateur destiné par la Providence pour confondre la sagesse humaine, écoutez la description que j'en ai tirée de lui-même dans la première aux Corinthiens.
Trois choses contribuent ordinairement à rendre un orateur agréable et efTicace : la personne de celui qui parle, la beauté des choses qu'il traite, la manière ingénieuse dont il les explique ; et la raison en est évidente. Car l'estime de l'orateur prépare une attention favorable, les belles choses nourrissent l'esprit , et l'adresse de les expliquer d'une manière qui plaise les fait doucement entrer dans le cœur. Mais de la manière que se représente le prédicateur dont je parle, il est bien aisé de juger qu'il n'a aucun de ces avantages.
Et premièrement, chrétiens, si vous regardez son extérieur, il avoue lui-même que sa mine n'est point relevée : Prœsentia corporis infirma 1 ; et si vous considérez sa condition, il est pauvre, il est méprisable, et réduit à gagner sa vie par l'exercice d'un art mécanique. De là Yient qu'il dit aux Corinthiens : » J'ai été au raiheu de vous K avec beaucoup de crainte et d'infirmité ^ : » d'où il est aisé de comprendre combien sa personne était méprisable. Chrétiens , quel prédicateur pour convertir tant de nations !
Mais peut-être que sa doctrine sera si plausible et si belle, qu'elle donnera du crédit à cet homme si méprisé. Non, il n'en est pas de la sorte : « Il ne sait, dit-il, autre chose que son Maître crucifié ; » Non
^.i/. (7of. X.10. -2. /. Cor. 11,3.
judicavi me scire aliquid inter vos, nisi Jesum Christum et hune crucifixum ^ : c'est-à-dire qu'il ne sait rien que ce qui choque, que ce qui scandalise, ce qui paraît folie et extravagance. Comment donc peut-il espérer que ses auditeurs soient persuadés ? MaiS;, grand Paul, si la doctrine que vous annoncez est si étrange et si diflicile, cherchez du moins des termes polis, couvrez des fleurs de la rhétorique cette face hideuse de votre Évangile, et adoucissez son austérité par les charmes de votre éloquence. A Dieu ne plaise, répond ce grand homme, que je mêle la sagesse humaine à la sagesse du Fils de Dieu ! c'est la volonté de mon Maître, que mes paroles ne soient pas moins rudes que ma doctrine paraît incroyable : JYon in persuasibilibus humanœ sapientiœ verbis ^. C'est ici qu'il nous faut entendre les secrets de la Providence. Élevons nos esprits, messieurs, et considérons les raisons pour lesquelles le Père céleste a choisi ce prédicateur sans éloquence et sans agrément, pour porter par toute la terre, aux Romains, aux Grecs, aux Barbares, aux petits, aux grands, aux rois même, l'Évangile de Jésus-Christ.
Pour pénétrer un si grand mystère, écoutez le grand Paul lui-même, qui, ayant représenté aux Corinthiens combien ses prédications avaient été simples, en rend cette raison admirable : C'est, dit-il, que « nous vous prêchons une sagesse qui est cachée, que les princes de « ce monde n'ont pas reconnue : »> Sapientiam quœ abscondita est^. Quelle est cette sagesse cachée ? Chrétiens, c'est Jésus-Christ même. 11 est la sagesse du Père ; mais il est une sagesse incarnée, qui, s'étant couverte volontairement de l'infirmité de la chair, s'est cachée aux grands de la terre par l'obscurité de ce voile. C'est donc une sagesse cachée ; et c'est sur cela que s'appuie le raisonnement de l'apôtre. Ne vous étonnez pas, nous dit-il, si, prêchant une sagesse cachée, mes discours ne sont point ornés des lumièrees de l'éloquence. Cette merveilleuse faiblesse , qui accompagne la prédication , est une suite de l'abaissement par lequel mon Sauveur s'est anéanti ; et comme il a été humble en sa personne, il veut l'être encore dans son Évangile.
Admirable pensée de l'apôtre, et digne certainement d'être méditée. Mettons-la donc dans un plus grand jour, et supposons avant toutes choses que le Fils éternel de Dieu avait résolu de paraître aux hommes en deux différentes manières. Premièrement, il devait paraître dans la vérité de sa chair : secondement, il devait paraître dans la vérité de sa parole. Car, comme il était le Sauveur de tous, il devait se mon-