I. I. Cor. 11, 2. — 2. /, IbUl. .}. ~ ?. Ihid. ii
trer à tous. Par conséquent, il ne suffit pas qu'il paraisse en un coin du monde : il faut qu'il se montre par tous les endroits où la volonté de son Père lui a préparé des fidèles : si bien que ce même Jésus, qui n'a paru que dans la Judée par la vérité de sa chair, sera porté par toute la terre par la vérité de sa parole.
C'est pourquoi le grand Origène n'a pas craint de nous assurer que la parole de l'Évangile est une espèce de second corps que le Sauveur a pris pour notre salut. Panis quem Dominus corpus suum esse dicit, verbum est nutritorium animarum^. Qu'est-ce à dire ceci, chrétiens ; et quelle ressemblance a-t-il pu trouver entre le corps de notre Sauveur et la parole de son Évangile ? Voici le fond de cette pensée : c'est que la Sagesse éternelle, qui est engendrée dans le sein du Père, s'est rendue sensible en deux sortes. Elle s'est rendue sensible en la chair qu'elle a prise au sein de Marie ; et elle se rend encore sensible par les Écritures divines et par la parole de l'Évangile : tellement que nous pouvons dire que cette parole et ces Écritures sont, comme un second corps qu'elle prend, pour paraître encore à nos yeux. C'est là en effet que nous la voyons : ce Jésus, qui a conversé avec les apôtres, vit encore pour nous dans son Évangile ; et il y répand encore, pour notre salut, la parole de vie éternelle.
Après cette belle doctrine, il est bien aisé de comprendre que la prédication des apôtres, soit qu'elle sorte toute vivante de la bouche de ces grands hommes, soit qu'elle coule dans leurs écrits, pour y être portée aux âges suivants, ne doit rien avoir qui éclate. Car, mes frères, n'entendez-vous pas, selon la pensée de saint Paul, que ce Jésus, qui nous doit paraître et dans sa chair et dans sa parole, veut être humble dans l'une et dans l'autre ?
De là ce rapport admirable entre la personne de Jésus-Christ et la parole qu'il a inspirée. Lac est credentibus, cibus est intelligentibus. La chair qu'il a été prise a été infirme, la parole qu'il prêche est simple : nous adorons en notre Sauveur la bassesse mêlée avec la grandeur, il en est ainsi de son Écriture, tout y est grand, et tout y est bas ; tout y est riche, et tout y est pauvre ; et en l'Évangile, comme en Jésus-Christ, ce que l'on voit est faible, et ce que l'on croit est divin. 11 y a des lumières dans l'un et dans l'autre ; mais oes lumières dans l'un et dans l'autre sont enveloppées de nuages : en Jésus , par l'infirmité de la chair ; et en l'Écriture divine, par la simplicité de la lettre. C/est ainsi que Jésus veut être prêché, et il dédaigne pour sa parole,
-1. In Matth. Comm. n. 85 ; tom. ni, p. 898.
aussi bien que pour sa personne, lout ce que les hommes admirent.
rs'atlendez donc pas de l'apùlre, ni qu'il vienne flatter les oreilles par des cadences harmonieuses, ni qu'il veuille charmer les esprits par de vaines curiosités. Écoutez ce qu'il dit lui-même : « Nous prêchons « une sagesse cachée ; nous prêchons un Dieu crucifié. » Ne cherchons pas de vains ornements à ce Dieu, qui rejette tout l'éclat du monde. Si notre simphcité déplaît aux superbes, qu'ils sachent que nous voulons leur déplaire, que Jésus-Christ dédaigne leur faste insolent, et qu'il ne veut être connu que des humbles. Abaissons-nous donc à ces humblesj faisons-leur des prédications dont la bassesse tienne quelque chose de l'humiliation de la croix, et qui soient dignes de ce Dieu qui ne veut vaincre que par la faiblesse.
C'est pour ces solides raisons que saint Paul rejette tous les artifices de la rhétorique. Son discours, bien loin de couler avec cette douceur agréable, avec cette égalité tempérée que nous admirons dans les orateurs, paraît inégal et sans suite à ceux qui ne l'ont pas assez pénétré; et les délicats de la terre, qui ont, disent-ils, les oreilles fines, sont offensés de la dureté de son style irrégulier. Mais, mes frères, n'en rougissons pas. Le discours de l'apôtre est simple ; mais ses pensées sont toutes divines. S'il ignore la rhétorique, s'il méprise la philosophie, Jésus-Christ lui tient lieu de tout ; et son nom qu'il a toujours à la bouche, ses mystères qu'il traite si divinement, rendront sa simplicité toute puissante. Il ira, cet ignorant dans l'art de bien dire, avec cette locution rude, avec cette phrase qui sent l'étranger, il ira en cette Grèce polie, la mère des philosophes et des orateurs ; et, malgré la résistance du monde, il y étabUra plus d'Églises que Platon n'y a gagné de disciples par cette éloquence qu'on a crue divine. Il prêchera Jésus dans Athènes, et le plus savant de ses sénateurs passera de l'aréopage en l'école de ce barbare. Il poussera encore plus loin ses conquêtes, il abattra aux pieds du Sauveur la majesté des faisceaux romains en la personne d'un proconsul, et il fera trembler dans leurs tribunaux les juges devant lesquels on le cite. Rome même entendra sa voix; et un jour cette ville maîtresse se tiendra bien plus honorée d'une lettre du style de Paul, adressée à ses citoyens, que de tant de fameuses harangues qu'elle a entendues de son Cicéron.
Et d'où vient cela, chrétiens ? C'est que Paul a des moyens pour persuader que la Grèce n'enseigne pas, et que Rome n'a pas appris. Une puissance surnaturelle, qui se plaît de relever ce que les superbes méprisent, s'est répandue et mêlée dans l'auguste simplicité de ses paroles. De là vient que nous admirons dans ses admirables Épîtres une
certaine vertu plus qu'humaine, qui persuade contre les règles, ou plutôt qui ne persuade pas tant, qu'elle captive les entendements ; qui ne flatte pas les oreilles, mais qui porte ses coups droit au cœur. De même qu'on voit un grand fleuve qui retient encore, coulant dans la plaine, cette force violente et impétueuse qu'il avait acquise aux montagnes d'où il tire son origine ; ainsi cette vertu céleste, qui est contenue dans les écrits de saint Paul, même dans cette simplicité de style conserve toute la vigueur qu'elle apporte du ciel, d'où elle descend.
C'est par cette vertu divine que la simplicité de l'apôtre a assujetti toutes choses. Elle a renversé les idoles, étahh la croix de Jésus, persuadé à un milUon d'hommes de mourir pour en défendre la gloire ; enfin, dans ses admirables Épîtres, elle a expliqué de si grands secrets, qu'on a vu les plus sublimes esprits, après s'être exercés longtemps dans les plus hautes spéculations où pouvait aller la philosophie, descendre de cette vaine hauteur où ils se croyaient élevés, pour apprendre à bégayer humblement dans l'école de Jésus-Christ, sous la disciphne de Paul.
Aimons donc, aimons, chrétiens, la simplicité de Jésus ; aimons l'Évangile avec sa bassesse, aimons Paul dans son style rude, et profitons d'un si grand exemple. Ne regardons pas les prédications comme un divertissement de l'esprit ; n'exigeons pas des prédicateurs les agréments de la rhétorique, mais la doctrine des Écritures. Que si notre délicatesse, si notre dégoût les contraint à chercher des ornements étrangers, pour nous attirer par quelque moyen à l'Évangile du Sauveur Jésus, distinguons l'assaisonnement, de la nourriture solide. Au milieu des discours qui plaisent , ne jugeons rien de digne de nous que les enseignements qui édifient; et accoutumons -nous tellement à aimer Jésus-Christ tout seul dans la pureté naturelle de ses vérités toutes saintes, que nous voyions encore régner dans l'Église cette première simphcité, qui a fait dire au divin apôtre : Cum infirmor, tuncpotens sum : « Je suis puissant, parce que je suis faible ; » mes discours sont forts parce qu'ils sont simples ; c'est leur simplicité innocente qui a confondu la sagesse humaine. Mais, grand Paul, ce n'est pas assez : la puissance vient au secours de la fausse sagesse; je vois les persécuteurs qui s'élèvent. Après avoir fait des discours, où votre simplicité persuade, il faut vous préparer aux combats, où votre faiblesse triomphe ; c'est ma seconde partie.
SECOND POIiST.
C'est donc un décret de la Providence, que pour annoncer Jésus-
Christ les paroles ne suffisent pas : il faut quelque chose de plus violent pour persuader le monde endurci. 11 faut lui parler par des plaies, il faut l'émouvoir par du sang ; et c'est à force de souffrir, c'est par les supplices, que la religion chrétienne doit vaincre sa dureté obstinée C'est, messieurs, cette vérité, c'est cette force persuasive du sang épanché pour le Fils de Dieu, qu'il faut maintenant vous faire comprendre par l'exemple du divin apôtre ; mais pour cela, remontons à la source.
Je suppose donc, chrétiens, qu'encore que la parole du Sauveur des âmes ait une efficace divine, toutefois sa force de persuader consiste principalement en son sang; et vous le pouvez aisément comprendre par l'histoire de son Évangile. Car qui ne sait que le Fils de Dieu, tant qu'il a prêché sur la terre, a toujours eu peu de sectateurs, et que ce n'est que depuis sa mort que les peuples ont couru à ce divin Maître? Quel est, messieurs, ce nouveau miracle ? Méprisé et abandonné pendant le cours de sa vie, il commence à régner après qu'il est mort. Ses paroles toutes divines, qui devaient lui attirer le respect des hommes, le font attacher à un bois infâme ; et l'ignominie de ce bois, qui devait couvrir ses disciples d'une confusion éternelle, fait adorer par tout l'univers les vérités de son Évangile. N'est-ce pas pour nous faire entendre que sa croix, et non ses paroles, devait émouvoir les cœurs endurcis; et que sa force de persuader était en son sang répandu, et dans ses cruelles blessures?
La raison d'un si grand mystère mériterait bien d'être pénétrée, si le sujet que j'ai à traiter me laissait assez de loisir pour la mettre ici dans son jour. Disons seulement en peu de paroles que le Fils de Dieu s'était incarné, afin de porter sa parole en deux endroits différents : il devait encore parler à la terre, et il devait encore parler au ciel. Il devait parler à la terre par ses divines prédications ; mais il avait aussi à parler au ciel par l'effusion de son sang, qui devait fléchir sa rigueur, en expiant les péchés du monde. C'est pourquoi l'apôtre saint Paul dit que « le sang du Sauveur Jésus crie bien mieux que celui d'Abel : » Melius clamantem quam Ahel i ; parce que le sang d'Abel demande vengeance, et le sang de notre Sauveur fait descendre la miséricorde. Jésus-Christ devait donc parler à son Père, aussi bien qu'aux hommes ; au ciel, aussi bien qu'à la terre.
Mais il faut remarquer ici un secret de la Providence : c'est que c'était au ciel qu'il fallait parler, afin que la terre fût persuad-^e. Et cela pour quelle raison ? c'est que la grâce divine, qui devait amolhr les \.Heh. XII, 24.
cœurs, devait être envoyée du ciel. Par exemple, vous avez beau semer votre grain sur cette terre toute desséchée; vous recueillerez peu de fruit, si la pluie du ciel ne la rend féconde. 11 en est à peu près de même dans la vérité que je vous explique. Lorsque mon Sauveur a parlé aux hommes, il a seulement semé sur la terre, et cette terre ingrate et stérile lui a donné peu de sectateurs : il faut donc maintenant qu'il parle à son Père ; il faut que, se tournant du côté du ciel, il y porte la voix de son sang. C'est alors, messieurs, c'est alors que la grâce tombant avec abondance, notre terre donnera son fruit : alors le ciel apaisé persuadera aisément les hommes ; et la parole qu'il a semée fructifiera par tout l'univers. De là vient qu'il a dit luimême : Quand j'aurai été élevé de terre, quand j'aurai été mis en croix, quand j'aurai répandu mon sang, je tirerai à moi toutes choses : Omnia traham ad me ipsum ^; nous montrant, par cette parole, que sa force était en sa croix, et que son sang lui devait attirer le monde.
Cette vérité étant supposée, je ne m'étonne pas, chrétiens, que l'Église soit établie par le moyen des persécutions. Donnez du sang ^ bienheureux apôtre ; votre Maître lui donnera une voix capable d'émouvoir le ciel et la terre. Puisqu'il vous a enseigné que sa force consiste en sa croix, portez-la par toute la terre, cette croix victorieuse et toute-puissante ; mais ne la portez pas imprimée sur des marbres inanimés, ni sur des métaux insensibles ; portez-la sur votre corps même, et abandonnez-le aux tyrans , afin que leur fureur y puisse graver une image vive et naturelle de Jésus-Christ crucifié.
C'est ce qu'il va bientôt entreprendre : il ira par toute la terre. Chrétiens, pour quelle raison ? c'est afin, nous dit-il lui-même, « c'est afin « de porter partout la mort et la croix de Jésus, imprimée en son « propre corps : » Morlificationem Jesu in corpore nostro circumferentes ^ ; et c'est peut-être pour cette raison qu'il a dit ces belles paroles, écrivant aux Colossiens : Adimpleo eaquœ desunt passionum Christi^ : « Je veux, dit-il, accomplir ce qui manque aux souffrances « de Jésus-Christ. » Que nous dites-vous, ô grand Paul ? Peut-il donc manquer quelque chose au prix et à la valeur infinie des souffrances de votre Maître ? Non, ce n'est pas là sa pensée. Ce grand homme n'ignore pas que rien ne manque à leur dignité; mais ce qui leur manque, dit-il, c'est que Jésus n'a souffert qu'en Jérusalem ; et comme sa force est toute en sa croix, il faut qu'il souffre par tout le monde, afin d'attirer tout le monde. C'est ce que l'apôtre voulait accomphr. Les Juifs ont vu la croix de son Maître ; il la veut montrer aux Gen-
L Joan. xn, 32. — 2. //. Cor. iv, 40. — 3. Coloss. i, 24.
tils, dont il est le prédicateur. 11 va donc, dans celle pensée , du levant jusqu'au couchant, de Jérusalem jusqu'à Rome, portant partout sur lui-même la croix de Jésus, et accomplissant ses soulfrances ; trouvant partout de nouveaux supplices , faisant partout de nouveaux fidèles, et remplissant tant de nations de son sang et de l'Évangile.
Mais je ne croirais pas, chrétiens, m' être acquitté de ce que je dois à la gloire de ce grand apôtre, si, parmi tant de grands exemples que nous donne sa belle vie, je ne choisissais quelque action illustre, où vous puissiez voir en particulier combien ses soult'rances sont persuasives. Considérez donc ce grand homme fouetté à Philippes par la main du bourreau i, pour y avoir prêché Jésus-Christ j puis jeté dans l'obscurité d'un cachot, ayant les pieds serrés dans du bois qui était entr'ouvert par force, et les pressait ensuite avec violence : qui cependant triomphant de joie de sentir si vivement en lui-même la sanglante impression de la croix, avecSilas son cher compagnon, rompait le silence de la nuit en oifrant à Dieu, d'une âme contente, des louanges pour ses supplices, des actions de grâces pour ses blessures. Voilà comme il porte la croix du Sauveur ; et aussi, dans ce même temps, le Sauveur lui veut faire voir une merveilleuse représentation de ce qui s'est fait à la sienne. Là du sang, et ici du sang ; là, messieurs, « la terre a « tremblé ^, » et ici elle tremble encore : Terrœ motus factus est magnus ^ : là les tombeaux ont été ouverts, qui sont comme les prisons des morts, et des morts sont ressuscites *; ici les prisons sont ouvertes, qui sont les tombeaux obscurs des hommes vivants : Aperta sunt omnia ostia ^ : et pour achever cette ressemblance, là celui qui garde la croix du Sauveur le reconnaît pour le Fils de Dieu, f^erè Filins Dei crut iste 6 ; et ici celui qui garde saint Paul se jette aussitôt à ses pieds : Procidit ad pedes '^, et se soumet à son Évangile. Que ferai-je, dit-il, pour être sauvé? Quid me oportet facere, ut salvus fiam^? 11 lave premièrement les plaies de l'apôtre : l'apôtre après lavera les siennes par la grâce du saint baptême ; et ce bienheureux geôlier se prépare à cette eau céleste, en essuyant le sang de l'apôtre, qui lui inspire l'amour de la croix et l'esprit du christianisme.
Vous voyez déjà, chrétiens, ce que peut la croix de Jésus, imprimée sur le corps de Paul ; mais renouvelez vos attentions pour voir la suite de cette aventure, qui vous le montrera d'une manière bien plus admirable. Que fera le divin apôtre, sortant des prisons de Phihppes 1*
I . Art. XVI, 23 et seq. — 2. Matlh. xxvii, bl. — 3. Act. xvi, 26.-4. Matt! • xxvu, oi. — 5. Act. XVI, 26, — 6. Matth. xxvii, 54. — 7. Acî. xvi, 29. — 8. Ib. ôi •
Qu'il vous le dise de sa propre bouche, dans une lettre qu'il a écrite aux habitants de Thessalonique : « Vous savez, leur dit-il, mes frères, « quelle a été notre entrée chez vous, et qu'elle n'a pas été inutile : » Quia non inanis fuii^. Pour quelle raison, chrétiens , son abord à Thessalonique n'a-t-il pas été inutile ? Vous serez surpris de l'apprendre : « C'est, dit-il, qu'ayant été tourmentés et traités indigne- « ment à Philippes, cela nous a donné l'assurance de vous annoncer « l'Évangile : » Sed antè passi, et contumeliis affecti, sicut scilis, in Philippis, fiduciam habuimus in Deo nostro, loqui ad vos Evangelium Dei ^.
Quand je considère, messieurs, ces paroles du divin apôtre, j'avoue que je ne suis plus à moi-même, et je ne puis assez admirer l'esprit céleste qui le possédait. Car quel est le victorieux dont le cœur puisse être autant excité par l'image glorieuse et tranquille de la victoire tout nouvellement remportée, que le grand Paul est encouragé par le souvenir des souffrances dont il porte encore les marques, dont il sent encore les vives atteintes ? Son entrée sera fructueuse, parce qu'elle est précédée par de grands tourments; il prêchera avec confiance, parce qu'il a beaucoup enduré; et si nous savons pénétrer tout le sens de cette parole, nous devons croire que le grand apôtre, sortant des prisons de Philippes, exhortait par cette pensée les compagnons de son ministère : Allons, mes frères, à Thessalonique; notre entrée n'y sera pas inutile, puisque nous avons déjà tant souffert ; nous avons assez répandu de sang, pour oser entreprendre quelque grand dessein. Allons donc en cette ville célèbre ; faisons-y profiter ce sang répandu ; portons-y la croix de Jésus, récemment imprimée sur nous par nos plaies encore toutes fraîches; et que ces nouvelles blessures donnent au Sauveur de nouveaux disciples. 11 y vole dans cette espérance, et son attente n'est pas frustrée.
Mais pourquoi m'arrêter, messieurs, à vous raconter le fruit qu'il a fait dans la ville de Thessalonique? Il en est de même de toutes les autres qu'il éclaire par sa doctrine, et qu'il attire par ses souffrances. Il court ainsi par toute la terre, portant partout la croix de Jésus; toujours menacé, toujours poursuivi avec une fureur implacable ; sans repos durant trente années, il passe d'un travail à un autre, et trouve partout de nouveaux périls ; des naufrages dans ses voyages de mer, des embûches dans ceux de terre ; de la haine
parmi les Gentils, de la rage parmi les Juifs ; des calomniateurs dans tous les tribunaux, des supplices dans toutes les villes ; dans l'Église même et dans sa maison, des faux frères qui le trahissent : tantôt lapidé et laissé pour mort, tantôt battu outrageusement et presque déchiré par le peuple ; il meurt tous les jours pour le Fils de Dieu, Quotidie morior \ et il marque l'ordre de ses voyages par les traces du sang qu'il répand, et par les peuples qu'il convertit ; car il joint toujours l'un et l'autre ; si bien que nous lui pouvons appliquer ces beaux mots de TertuUien : « Ses blessures font ses « conquêtes; il ne reçoit pas plutôt une plaie, qu'il la couvre par «( une couronne ; aussitôt qu'il verse du sang, il acquiert de nou- « velles palmes; il remporte plus de victoires qu'il ne souffre de « violences : » Corona premit vulnera, palma sanguinem obscurat, plus victoriarum est quant injuriarum ^.
C'est pourquoi le Sauveur Jésus voulant encore abattre à ses pieds l'impérieuse majesté de Rome, il y conduit enfin le divin apôtre, comme le plus illustre de ses capitaines. Mais, mes frères, il faut plus de sang pour fonder cette illustre Église, qui doit être la mère des autres : saint Paul y donnera tout le sien ; aussi y trouvera-t-il un persécuteur qui ne le sait pas répandre à demi, je veux dire le cruel Néron, qui ajoutera le comble à ses crimes, en faisant mourir cet apôtre.
Vous raconterai-je, messieurs, combien son sang se multipliera, quelle suite de chrétiens sa fécondité fera naître, combien il animera de martyrs, et avec quelle force il affermira cet empire spirituel, qui se doit établir à Rome, plus illustre que celui des Césars ? Mais quand est-ce que j'achèverai, si j'entreprends de vous rapporter toutes les grandeurs de l'apôtre? J'en ai dit assez, chrétiens, pour nous inspirer l'amour de la croix, si notre extrême délicatesse ne nous la rendait odieuse. 0 croix ! qui donnez la victoire à Paul, et dont la faiblesse le rend tout puissant, notre siècle délicieux ne peut souffrir votre dureté ! Personne ne veut dire avec l'apôtre : « Je ne me plais H que dans mes souffrances , et je ne suis fort que dans mes fai- « blesses. » Nous voulons être puissants dans le monde, c'est pourquoi nous sommes faibles selon Jésus-Christ j et l'amour de la croix de Jésus étant éteint parmi les fidèles, toute la force chrétienne s'est évanouie. Mais, mes frères, je ne puis vous dire ce que je pense sur ce beau sujet. Le grand Paul me rappelle encore : après avoir vu les
^ . L Cor. XV, 5< . — 2, Scorp. n. 6.
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tuiblesses que la croix lui a fait sentir, il faut achever ce discnuis, en considérant les infirmités que la charité lui inspire dans le gouverne- "ment ecclésiastique.