‹ Chefs-d'uvre de BossuetChapitre 97 sur 102 · TROISIÈME POINT · texte numérisé non relu

TROISIÈME POINT

Le pourrez-vous croire, messieurs, que l'Église de Jésus-Christ se gouverne par la faiblesBe ; que l'autorité des pasteurs soit appuyée sur l'infirmité; que le grand apôtre saint Paul, qui ci)mmande avec tant d'empire, qui nienace si hautement les opiniâtres, qui juge souverainement les pécheurs, enfin qui fait valoir avec tant de force la dignité de son ministère, soit infirme parmi les fidèles, et que ce soit une di- \i ne faiblesse qui le rende puissant dans l'Église? Cela vous paraît peut-être incroyable ; cependant c'est une doctrine que lui-même nous a enseignée, et qu'il faut vous expliquer en peu'de paroles.

Pour cela vous devez entendre que Tempire spirituel, que le Fils de Dieu donne à son Église, n'est pas semblable à celui des rois. 11 n'a pas cette majesté terrible ; il n'a pas ce faste dédaigneux, ni ce superbe esprit de grandeur dont sont enflés les princes du monde. « Les rois des nations les dominent, diî le Fils de Dieu dans son Évan- « gile* ; mais il n'en est pas ainsi parmi vous, où le plus grand doit « être le moindre, et où le premier est le serviteur. »

Le fondement de cette doctrine, c'est que cet empire divin est fondé sur la charité. Car, mes frères, cette charité peut prendre toutes sortes de formes. C'est elle qui commande dans les pasteurs, c'est elle qui obéit dans les peuples : mais, soit qu'elle commande, soit qu'elle obéisse, elle retient toujours ses qualités propres, elle demeure toujours charité, toujours douce, toujours patiente, toujours tendre et compatissante, jamais fière ni ambitieuse.

Le gouvernement ecclésiastique, qui est appuyé sur la charité, n'a donc rien d'altier ni de violent : son commandement est modeste, son autorité est douce et paisible. Ce n'est pas une domination qu'elle exerce : Dominantur, vos autem non sic ,• c'est un ministère dont elle s'acquitte, c'est une économie qu'elle ménage par la sage dispensation de la charité fraternelle.

Mais cette- charité ecclésiastique, qui conduit le peuple de Dieu, passe encore beaucoup plus loin.. Au lieu de. s'élever orgueilleusement pour faire valoir son autorité, elle croit que pour gouverner il faut qu'elle s'abaisse, qu'elle s'affaiblisse, qu'elle se rende infirme elle-même, afin déporter les infirmes. Car Jésus-Christ, son original, en venant ré-

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gner sur les hommes a voulu prendre leurs infirmités : ainsi les apôtres, ainsi les pasteurs doivent se revêtir des faiblesses des troupeaux commis à leur vigilance, afin que, de même que le Fils de Dieu est un pontife compatissant/ qui ressent nos- infirmités, ainsi les pasteurs du peuple fidèle sentent les faiblesses de'leurs frères, et portent leurs infirmités en les partageant. C'est pourquoi le divin apôtre, plein de cet esprit ecclésiastique, croit établir son autorité en se faisant infirme aux infirmes, et se rendant serviteur de tous 1.

Mais voulez-vous voir, chrétiens, dans Un exemple particulier, jusqu'à quel point cet homme admirable ressent les intlrmités de ses frè-. res ; représentez-vous ses fatigues, ses voyages, ses inquiétudes, ses peines pour résister à tant d'ennemis, ses soins pour enseigner tant de peuples, ses veilles pour gouverner tant d'Églises: cependant, accablé de tous ces travaux, il s'impose encore luir-même la nécessité de gagner sa vie à la sueur de son corps, opérantes manibus nosiris^.

Que l'ancienne Rome ne me vante plus ses dictateurs pris à la charrue, qui ne- quittaient leur commandement que pour retourner à leur labourage : je vois quelque chose de plus merveilleux en la personne de mon grand apôtre, qui même au milieu de ses fonctions, non moins augustes que laborieuses, renonce volontairement aux droits de sa charge ; et, refusant de tous les fidèles la paye honorable qui était si bien due à son ministère, ne veut tirer que de ses propres mains ce qui est nécessaire pour sa subsistance.

Cela, mes frères, venait d'un esprit infiniment au-dessus du monde; mais vous l'admirerez beaucoup davantage , si vous pénétrez le motif de cette action glorieuse. Ecoutez donc ces belles paroles de l'admirable saint Augustin , par lesquelles il entre si bien dans les sentiments du grand Paul : Infirmorum pericuHs, ne falsis suspicionibus agitati odissent quasi vénale Evangelium , tanquam palernis malernisque visceribus tremefaclus hoc fecil^. Qui vous oblige, ô divin apôtre, à travailler ainsi de vos mains? « C'est à cause, dit saint Au- « gustin-, qu'ayant une tendresse plus que maternelle pour les peuples « qui lui sont commis, il tremble pour les périls des infirmes qui, agités « par de faux soupçons, pourraient peut-être haïr l'Évangile, en s'ima- « ginant que l'apôtre le prêchait, pour son intérêt. » Quelle charité de saint Paul ! Ce qu'il craint, ce n'est qu'un soupçon, et un soupçon mal fondé, et un soupçon qu'il eût démenti par toute la suite de sa vie cé- K. I. Cor. IX, 22. -— 2. Ibid. iv, <2. — 5. De opère Monach. n. 15, (om. i, cal.

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leste, si épurée des sentiments de la terre : toutefois ce soupçon fait trembler l'apôtre, il déchire ses entrailles plus que maternelles; ce grand homme, pour éviter ce soupçon, veut bien veiller nuit et jour, et ajouter le travail des mains à toutes ses autres fatigues.

Qui pourrait donc assez expliquer combien vivement il sentait toutes les infirmités des fidèles ? Celui qui tremblait pour un seul soupçon, et qu'une ombre de mal épouvantait, en quel état était-il, mes frères, quelle était son inquiétude, quand il voyait des maux véritables , des scandales parmi les fidèles , des péchés publics ou particuliers ! Que ne puis-je entrer dans ce cœur tout ardent des flammes de la charité fraternelle, pour y voir de quel sentiment le grand Paul disait ces beaux mots : « Qui est infirme parmi les fidèles , sans que je sois in- « firme avec lui? et qui peut les scandaliser, sans que je sois moi- « même brûlé de douleur? » Quis infirmaiur, et ego non infirmor? Quis scandalizatur, et ego non vror^ !

Arrêtons ici, chrétiens, et que la méditation d'un si grand exemple fasse le fruit de tout ce discours. Car quelle àme de fer et de bronze ne se sentirait attendrie par les saintes infirmités que la charité inspire à l'apôtre? Voyait -il un membre affligé, il ressentait toute sa douleur. Voyait-il des simples et des ignorants, il descendait du troisième ciel pour leur donner un lait maternel, et bégayer avec ces enfants. Voyait- il des pécheurs touchés, le saint apôtre pleurait avec eux pour participer à leur pénitence ; en voyait-il d'endurcis, il pleurait encore leur aveuglement. Partout où l'on frappait un fidèle, il se sentait aussitôt frappé ; et la douleur, passant jusqu'à lui par la sainte correspondance de la charité fraternelle , il s'écriait aussitôt , comme blessé et ensanglanté : Quis infirmatur, et ego non infirmor ? « Qui « est infirme san^s que je le sois ? Je suis brûlé intérieurement quand « quelqu'un est scandahsé. » Si bien , qu'en considérant ce saint homme répandant ses lumières par toute l'Église , recevant de tous côtés des atteintes de tous les membres affligés , je me le représente souvent comme le cœur de ce corps mystique : et de même que tous les membres, comme ils tirent du cœur toute leur vertu, lui font aussi promptement sentir, par une secrète communication , tous les maux dont ils sont attaqués , comme s'ils voulaient l'avertir de l'assistance dont ils ont besoin ; ainsi tous les maux qui sont dans l'Église se réfléchissent sur le saint apôtre, pour solliciter sa charité attendrie d'aller au secours des infirmes : Quis infirmatur, et ego non infirmor ?

\. IT. Cor. XI, 29.

Mais je passe encore plus loin, et j'apprends de saint Chrysostônie qu'il n'est pas seulement le cœur de l'Église ; « mais qu'il s'afflige « pour tous les membres , comme si lui seul était toute l'Église : » Tanquam ipse universa orbis Ecclesia esset , sic pro membris singulis discruciabatur i . Que ne me reste-t-il assez de loisir pour entrer au fond de cette pensée , et pour vous montrer, chrétiens , cette étendue de la charité, qui ne permet pas à saint Paul de se resserrer en lui-même, qui le répand dans toute l'Église, qui le mêle avec tous les membres, qui fait qu'il vit et qu'il souffre en eux. : Tanquam ipse universa orbis Ecclesia esset, sic pro membris singulis discruciabatur. C'est là, c'est là, si nous l'entendons, le comble des infirmités de l'apôlre.

Grand Paul, permettez-moi de le dire, j'ai médité toute votre vie ; j'ai considéré vos infirmités au milieu des persécutions; mais je ne craindrai pas d'assurer qu'elles ne sont pas comparables à celles qui sont attirées sur vous par la charité fraternelle. Dans vos persécutions, vous ne portiez que vos propres faiblesses ; ici vous êtes chargé de celles des autres : dans vos persécutions , vous souffriez par vos ennemis ; ici vous souffrez par vos frères , dont tous les besoins et tous les périls ne vous laissent pas respirer : dans vos persécutions, votre charité vous fortifiait et vous soutenait contre les attaques ; ici c'est votre charité qui vous accable : dans vos persécutions , vous ne pouviez être combattu que d'un seul endroit dans un même temps ; ici tout le monde ensemble vient fondre sur vous , et vous devez en soutenir le faix.

C'est donc ici l'accompiissement de toutes ces divines faiblesses dont l'apôtre se glorifie , et c'est ici qu'il s'écrie avec plus de joie : Cum infirmor, tune potens sum : « Je ne suis puissant que dans ma « fai-blesse. » Car quelle est la force de Paul, qui se fait infirme volontairement, afin de porter les infirmes ; qui partage avec eux leurs infirmités, afin de les aider à les soutenir; qui s'abaisse jusqu'à terre par la charité, pour les mettre sur ses épaules et les élever avec lui au ciel ; qui se fait esclave d'eux tous, pour les gagner tous à son Maître ! N'est-ce pas là gouverner l'Eghse d'une manière digne d'un apôtre ? n'est-ce pas imiter Jésus-Christ lui-même, dont le trouble nous affermit, et dont les infirmités nous guérissent .f*

Ne voulez-vous pas, chrétiens, imiter un si grand exemple? Que d'infirmes à supporter, que d'ignorants à instruire, que de pauvres à soulager dans l'Église ! Mon frère, excitez votre zèle : cet homme qui

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