SCÈNE V
HORACE, CAMILLE, PROCULE, ponant en sa ma,,, les trois épées des Curiaces.
Ma sœur, voici le bras qui venge nos deux frères-; Le bras qui rompt le cours de nos destins contraires, Qui nous rend maîtres d'Albe ; enfin voici le bras Qui seul fait aujourd'hui le sort des deux États. Vois ces marques d'honneur, ces témoins de ma gloire , Et rends ce^ue tu dois à l'heur de ma victoire.
CAMILLE
Recevez donc mes pleurs ; c'est ce que je lui dois.
Rome n'en veut point voir après de tels exploits ;
1 Voltaire appelle ce monologue une vaine déclamation. « On voit, dit-il, >< une femme qui s'éludie à montrer son affliction , qui répète , pour ainsi dire , (( sa leçon avec douleur. » — C'est seulement utie belle et vive récapitulation de toute la pièce. On n'y entend pas une leçon de douleur , mais bien une leçon de fureur et d'injures; car Camille ne veut pas seulement paraître chagrine, elle veut insulter son frère.
2 Ni la bienséance, ni l'humanité, ni le devoir, ne permettaient à Horace de venir faire à sa sœur une pareille insulte. (Volt.)
11 ne s'agit pas de savoir si la conduite d'Horace est conforme à la bienséance , mais si elle est dramatique.
192 HOHACK
Et nos deux frères morts dans le malheur des armes Sont trop payés de sang pour exiger des larmes : Quand la perte est vengée , on n'g plus rien perdu.
CAMILLE
Puisqu'ils sont satisfaits par le sang épandu , Je cesserai pour eux de paroilre affligée , Et j'oublierai leur mort que vous avez vengée. Mais qui me vengera de celle d'un amant , Pour me faire oublier sa perte en un moment ?
Que dis-lu, malheureuse?
CAMILLE
0 mon cher Guriace !
0 d'une indigne sœur insupportable audace! D'un ennemi public, dont je reviens vainqueur, Le nom est dans ta bouche, et l'amour dans ton cœur' ! Ton ardeur criminelle à la vengeance aspire ! Ta bouche la demande, et ton cœur la respire ! Suis moins ta passion, règle mieux tes désirs ; Ne me fais plus rougir d'entendre tes soupirs. Tes flammes désormais doivent être étouffées ; Bannis-les de ton âme, et songe à mes trophées; Qu'ils soient dorénavant ton unique entretien.
CAMILLE
Donne-moi donc , barbare , un cœur comme le tien ; Et , si tu veux enfin que je t'ouvre mon âme, Rends-moi mon Guriace , ou laisse agir ma flamme. Ma joie et mes douleurs dépendaient de son sort : Je l'adorois vivant, et je le pleure mort. Ne cherche plus ta sœur où tu l'avois laissée ;
I Voltaire trouve le reproche évidemment injuste; il voudrait qu'Horace luimême plaignit Guriace , parce que c'est son beau-frère . et que d'ailleurs il n'y a plus d'ennemis. — Tout cela peut être très-conforme à la bienséance; mais tout cela ne ferait qu'une scène bourgeoise et peu dramatique.