‹ Chefs-d'uvre de P. CorneilleChapitre 107 sur 229 · ACTE IV. SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE IV. SCÈNE V

Tu ne revois en moi qu'une amante offensée,

Qui, comme une furie attachée à tes pas,

Te veut incessamment reprocher son trépas.

Tigre altéré de sang, qui me défends les larmes,

Qui veux que dans sa mort je trouve encor des charmes.

Et que, jusques au ciel élevant tes exploits,

Moi- même je le tue une seconde fois!

Puissent tant de mallieurs accompagner ta vie,

Que tu tombes au point de me porter envie.

Et toi bientôt souiller par quelque lâcheté '

Cette gloire si chère à ta brutalité !

0 Ciel ! qui vit jamais une pareille rage! Crois-tu donc que je sois insensible à l'outrage , Que je souffre en mon sang ce mortel déshonneur"? Aime , aime cette mort qui fait notre bonheur; Et préfère du moins au souvenir d'un homme Ce que doit ta naissance aux intérêts de Rome.

CAMILLE

Piome, l'unique objet de mon ressentiment- ! Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant! Rome, '[ui t'a vu naître et que ton cœur adore! Rome, enfin, que je hais parce qu'elle t'honore 1 Puissent tous ses voisins, ensemble conjurés, Saper ses fondements encor mal assurés ; Et si ce n'est assez de toute l'Italie , Que l'Orient contre elle à l'Occident s'allie,

1 11 ne pouvait y avoir pour Horace d'injure plus sanglante que le souhait lie lâcheté.

2 L'imprécation de Camille a toujours passé pour la plus belle qu'il ) ait au théâtre, et le génie de Corneille s y fait sentir dans toute sa vigueur... Camille doit s'emporter contre Rome, parce que son frère n'oppose à ses douleurs que l'intérêt de Rome, et que c'est à ce grand intérêt qu'il se vante d'immoler Curiace ; l'excès de la passion , d'ailleurs, ne raisonne pas ; et si l'emportement de Camille avait moins de violence, la férocité d'Horace serait révoltante. Il fallait amener ce trait de barbarie consacré par l'histoire, et Corneille n'avait que ce moyen de le rendre supportable. (Palissot.)

Que cent peuples unis des bouts de l'univers Passent pour la détruire et les monts et les mers ; Qu'elle-même sur soi renverse ses murailles , Et de ses propres mains déchire ses entrailles ! Que le courroux du Ciel, allumé par mes vœux , Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux! Puissé-je de mes yeux y voir tomber la foudre, Voir ses maisons en cendre et tes lauriers en poudre, Voir le dernier Romain à son dernier soupir, Moi seule en être cause et mourir de plaisir".

HORACE, mettant l'épée à la main, et poursuivant sa sœur qui s'enfuit.

C'est trop, ma passion à la raison fait place. Va dedans les enfers plaindre ton Curiace^!

CAMILLE, blessée derrière le théâtre.

Ah ! traître !

HORACE, revenant sur le théâtre.

Ainsi reçoive un châtiment soudain Quiconque ose pleurer un ennemi romain!

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