EMILIE, FULVIE
EMILIE
Je l'ai juré, Fulvie, et je le jure encore, Quoique j'aime Cinna, quoique mon cœur l'adore. S'il me veut posséder, Auguste doit périr ; Sa tête est le seul prix dont il peut m'acquérii- : Je lui prescris la loi que mon devoir m'impose.
FULVIE
Elle a, pour la blâmer, une trop juste cause : Par un si grand dessein vous vous faites juger Digne sang de celui que vous voulez venger-. Mais, encore une fois, souffrez que je vous die Qu'une si juste ardeur devroit être attiédie. Auguste chaque jour, à force de bienfaits. Semble assez réparer les maux qu'il vous a faits ; Sa faveur envers vous parait si déclarée, Que vous êtes chez lui la plus considérée ; Et de ses courtisans souvent les plus heureux
1 II faudrait il ne triomphera. {\olt.)
2 Toranius était un plébéien inconnu, qui n'avait joué aucun rôle, et qu'Octave sacrifia dans les proscriptions parce qu'il était riche. (Volt.)
222 CINiXA
Vous pressent à genoux de lui parler pour eux.
EMILIE
Toute cette faveur ne me rend pas mon père ;
Et, de quelque façon que l'on me considère,
Abondante en richesse ou puissante en crédit ,
Je demeure toujours la fille d'un proscrit.
Les bienfaits ne font pas toujours ce que tu penses;
D'une main odieuse ils tiennent lieu d'offenses :
Plus nous en prodiguons à qui nous peut haïr,
Plus d'armes nous donnons à qui nous veut trahir.
Il m'en fait chaque jour sans changer mon courage;
Je suis ce que j'étois, et je puis davantage;
Et des mêmes présents qu'il verse dans mes mains
J'achète contre lui les esprits des Romains ;
Je recevrois de lui la place de Livie
Comme un moyen plus sûr d'attenter à sa vie.
Pour qui venge son père il n'est point de forfaits ,
Et c'est vendre son sang que se rendre aux bienfaits'.
FULVIE
Quel besoin toutefois de passer pour ingrate? Ne pouvez- vous haïr sans que la haine, éclate ? Assez d'autres sans vous n'ont pas mis en oubli Par quelles cruautés son trône est établi. Tant de braves Romains, tant d'illustres victimes, Qu'à son ambition ont immolé ses crimes, Laissent à leurs enfants d'assez vives douleurs Pour venger votre perte en vengeant leurs malheurs. Beaucoup l'ont entrepris, mille autres vont les suivre : Qui vit haï de tous ne sauroit longtemps vivre : Remettez à leurs bras les communs intérêts. Et n'aidez leurs desseins que par des vœux secrets.
1 II est triste que des hémistiches si éloquents, si mâles, ne prêchent que le meurtre et la barbarie. Si celui que l'on tue a aussi un fils ou une tille , il n'y a plus de fin aux massacres ; et les enfants, à force de venger leurs pères , auraient bientôt dépeuplé leur patrie. (Geoffroy.)