ACTE I , SCÈNE II
EMILIE
Quoi! je le haïrai sans tâcher de lui nuire? J'attendrai du hasard qu'il ose le détruire? Et je satisferai des devoirs si pressants Par une haine obscure et des vœux impuissants? Sa perte , que je veux, me deviendroit amère , Si quelqu'un l'immolait à d'autres qu'à mon père ; Et tu verrois mes pleurs couler pour son trépas Qui, le faisant périr, ne me vengeroit pas K C'est une lâcheté que de remettre à d'autres Les intérêts publics qui s'attachent aux nôtres -. Joignons à la douceur de venger nos parents La gloire qu'on remporte à punir les tyrans, Et faisons publier par toute l'Italie : •
« La liberté de Rome est l'œuvre d'Emilie : « On a touché son âme , et son cœur s'est épris ; « Mais elle n'a donné son amour qu'à ce prix. »
FULVIE
Votre amour à ce prix n'est qu'un présent funeste Qui porte à votre amant sa perte manifeste. Pensez mieux, Emilie, à quoi vous l'exposez, Combien à cet écueil se sont déjà brisés; Ne vous aveuglez point quand sa mort est visible.
EMILIE
Ah ! tu sais me frapper par où je suis sensible. Quand je songe aux dangers que je lui fais courir, La crainte de sa mort me fait déjà mourir ; Mon esprit en désordre à soi-même s'oppose; Je veux et ne veux pas, je m'emporte et je n'ose; Et mon devoir, confus, languissant, étonné,
i Ce sentiment atroce et ces beaux vers ont été imités par Racine dans Andromaqui :
. . . . , Maveogeaûce est perdue.
S'il ignore en mourant que c'est moi qiii le tue.
(Volt.) 2 Le mot propre est se raitachent.
224 CINNA
Cède aux rébellions de mon cœur mutiné.
Tout beau, ma passion, deviens un peu moins forte' ; Tu vois bien des hasards, ils sont grands, mais n'importe : Cinna n'est pas perdu pour être hasardé. De quelques légions qu'Auguste soit gardé, Quelque soin qu'il se donne et quelque ordre qu'il tienne, Qui méprise la vie est maître de la sienne. Plus le péril est grand, plus doux en est le fruit ; La vertu nous y jette, et la gloire le suit. Quoi qu'il en soit, qu'Auguste ou que Cinna périsse. Aux mânes paternels je dois ce sacrifice ; Cinna me l'a promis en recevant ma foi : Et ce coup seul aussi le rend digne de moi. 11 est tard, après tout, de m'en vouloir dédire. Aujourd'hui l'on se rassemble, aujourd'hui l'on conspire. L'heure, le lieu, le bras se choisit aujourd'hui ; Et c'est à faire enfin à mourir après lui... Mais le voici qui vient -.