‹ Chefs-d'uvre de P. CorneilleChapitre 125 sur 229 · ACTE I, SCÈNE HI · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE HI

Jamais de telle ardeur on n'en jura la mort, Et jamais conjurés ne furent mieux d'accord. Tous s'y montrent portés avec tant d'allégresse , Qu'ils semblent, comme moi, servir une maîtresse; Et tous font éclater un si puissant courroux, Qu'ils semblent tous venger un père comme vous

EMILIE

.le l'avois bien prévu, que pour un tel ouvrage Cinna sauroit choisir des hommes de courage, Et ne remettroit pas en de mauvaises mains L'intérêt d'Emilie et celui des Romains.

Plût aux dieux que vous-même eussiez vu de quel zèle

Cette troupe entreprend une action si belle* !

Au seul nom de César, d'Auguste et d'empereur.

Vous eussiez vu leurs yeux s'enflammer de fureur,

Et dans un même instant, par un effet contraire ,

Leur front pâlir d'horreur et rougir de colère.

« Amis, leur ai-je dit, voici le jour heureux

« Qui doit conclure enfin nos desseins généreux :

« Le Ciel entre nos mains a mis le sort de Rome,

« Et son salut dépend de la perte d'un homme,

« Si l'on doit le nom d'homme à qui n'a rien d'humain,

« A ce tigre altéré de tout le sang romain.

« Combien pour le répandre a-t-il formé de brigues!

« Combien de fois changé de partis et de ligues !

u Tantôt ami d'Antoine, et tantôt ennemi ,

« Et jamais insolent ni cruel à demi - ! »

' Ce discours de Cinna est un des plus beaux morceaux d'éloquence que nous ayons dans notre langue. (Volt.)

2 Cet effrayant tableau tracé par Cinna met dans son parti les spectateurs , qui ne voient dans son entreprise qu'une vengeance légitime, et le dessein toujours imposant de rendre la liberté à Rome, de punir un tyran qui a été barbare. (La Harpe.)

Est-ce à dire que Corneille ait voulu faire de Cinna l'honnête homme de la

226 CINNA

Là, par un long récit de toutes les misères Que durant notre enfance ont enduré nos pères, Renouvelant leur haine avec leur souvenir, Je redouble en leurs cœurs l'ardeur de le punir. Je leur fais des tableaux de ces tristes batailles Où Rome par ses mains déchiroit ses entrailles , Où l'aigle abattoit l'aigle, et de chaque côté Nos légions s'armoient contre leur liberté ; Où les meilleurs soldats et les chefs les plus braves Mettoient toute leur gloire à devenir esclaves; Où, pour mieux assurer la honte de leurs fers, Tous vouloient à leur chaîne attacher l'univers; Etj Texécrable honneur de lui donner un maître Faisant aimer à tous l'infâme nom de traître, Romains contre Romains, parents contre parents, Go mbattoient seulement pour le choix des tyrans.

J'ajoute à ces tableaux la peinture effroyable De leurs concorde impie, affreuse, inexorable, Funeste aux gens de bien, aux riches, au sénat, Et, pour tout dire enfin, de leur triumvirat. Mais je ne trouve point de couleurs assez noires Pour en représenter les tragiques histoires. Je les peins dans le meurtre à l'envi triomphants : Rome entière noyée au sang de ses enfants ; Les uns assassinés dans les places publiques, Les autres dans le sein de leurs dieux domestiques ; Le méchant par le prix au crime encouragé , Le mari par sa femme en son lit égorgé ; Le fils tout dégouttant du meurtre de son père ,

pièce, comme on le croyait au xvii' siècle? Non ; le sujet de la tragédie n'est pas la fureur de Cinna et d'Emilie; on y propose à notre admiration la clémence d'Auguste, et non pas un lâche assassinat. « Si Corneille a répandu un brillant vernis sur les conjurés, c'était pour rendre encore plus intéressante la générosité du grand homme qui leur pardonne. La clémence a moins d'éclat quand les coupables sont odieux et vils. » (Geoffroy.)

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