‹ Chefs-d'uvre de P. CorneilleChapitre 126 sur 229 · ACTE I, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE III

Et, sa tète à la main , demandant son salaire ' ; Sans pouvoir exprimer par tant d'horribles traits Qu'un crayon imparfait de leur sanglante paix.

Vous dirai-je les noms de ces grands personnages Dont j'ai dépeint les morts pour aigrir les courages-; De ces fameux proscrits , ces demi-dieux mortels , Qu'on a sacrifiés jusque sur les autels? Mais pourrois-je vous dire à quelle impatience, A quels frémissements, à quelle violence, Ces indignes trépas, quoique mal figurés, Ont porté les esprits de tous nos conjurés? Je n'ai point perdu temps, et voyant leur colère Au point de ne rien craindre, en état de tout faire, J'ajoute en peu de mots : « Toutes ces cruautés, « La perte de nos biens et de nos libertés, c( Le ravage des champs, le pillage des villes, (( Et les proscriptions, et les guerres civiles , c( Sont les degrés sanglants dont Auguste a fait choix « Pour monter sur le trône et nous donner des lois. « Mais nous pouvons changer un destin si funeste, « Puisque des trois tyrans c'est le seul qui nous reste , « Et que, juste une fois, il s'est privé d'appui, « Perdant, pour régner seul, deux méchants comme lui. « Lui mort, nous n'avons point de vengeur ni de maître ' ;

1 Auguste 11' est-il pas avili par le récit des crimes (|ue lui a coûtés son anibiîion? Reconnaissons ici la magie du théâtre et la nature du cœur humain. Les cruautés d'Octave sont dans lavant-scène; les vertus d'Auguste occupent le théâtre; son dessein même d'abdiquer, que les historiens attribuent à la politique, est présenté au spectateur comme le sublime de la modération et du patriotisme. (Geoffroy.)

2 Dans les temps de Corneille on disait les courages pour tes esprits; on peut même se servir encore du mot courage en ce sens; mais aigrir n'est pas assez fort. (Volt.)

3 11 veut dire :

Mort, il est sans vengeur, et nous sommes sans maître.

En eHet, c'est Rome qui a des vengturs dans les assassins du tyran. Corneille entend donc qu Auguste restera sans vengeance. (Volt.)

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« Avec la liberté Rome s'en va renaître' ;

« Et nous mériterons le nom de vrais Romains ,

« Si le joug qui l'accable est brisé par nos mains.

« Prenons l'occasion tandis qu'elle est propice :

« Demain au Capitole il fait un sacrifice ;

« Qu'il en soit la victime, et faisons en ces lieux

« Justice à tout le monde, à la face des dieux.

« Là, presque pour sa suite il n'a que notre troupe ;

« C'est de ma main qu'il prend et l'encens et la coupe :

« Et je veux pour signal que cette même main.

« Lui donne, au lieu d'encens, d'un poignard dans le sein.

« Ainsi d'un coup mortel la victime frappée

« Fera voir si je suis du sang du grand Pompée ;

« Faites voir après moi si vous vous souvenez

« Des illustres aïeux de qui vous êtes nés. »

A peine ai-je achevé, que chacun renouvelle.

Par un noble serment, le vœu d'être fidèle :

L'occasion leur plaît ; mais chacun veut pour soi

L'honneur du premier coup, que j'ai choisi pour moi.

La raison règle enfin l'ardeur qui les emporte;

Maxime et la moitié s'assurent de la porte ;

L'autre moitié me suit, et doit l'environner.

Prête au premier signal que je voudrai donner.

Voilà, belle Emilie, à quel point nous en sommes. Demain j'attends la haine ou la faveur des hommes. Le nom de parricide ou de libérateur, César celui de prince ou d'un usurpateur. Du succès qu'on obtient contre la tyrannie Dépend ou notre gloire ou notre ignominie ; Et le peuple, inégal à l'endroit des tyrans*,

1 S'en va renaître. Cette expression n'est point fautive en poésie : au contraire , voyez dans VIphigénie de Racine :

Et ce triomphe heureux qui s'en va devenir L'éternel entretien des siècles à venir.

2 Ce terme « l'endroit n'est plus d'usage dans le style noble. (Volt.)

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