ACTE I, SCÈNE IX
Misérable vengeur d'une juste querelle, Et malheureux objet d'une injuste rigueur , Je demeure immobile, et mon âme abattue Cède au coup qui me tue.
Si près de voir mon feu récompensé,
0 Dieu! l'étrange peine!
En cet affront mon père est l'offensé, Et l'offenseur le père de Chimène !
Que je sens de rudes combats !
Contre mon propre honneur mon amour s'intéresse, Il faut venger un père et perdre une maîtresse ; L'un m'anime le cœur, l'autre retient mon bras. Réduit au triste choix , ou de trahir ma flamme , Ou de vivre en infâme , Des deux côtés mon mal est infini.
0 Dieu ! l'étrange peine !
Faut-il laisser un affront impuni?
Faut-il punir le père de Chimène ?
Père, maîtresse, honneur, amour, Noble et dure contrainte, aimable tyrannie. Tous mes plaisirs sont morts, ou ma gloire ternie : L'un me rend malheureux, l'autre indigne du jour. Cher et cruel espoir d'une âme généreuse , Mais ensemble amoureuse , Digne ennemi de mon plus grand bonheur ,
Fer, qui causes ma peine, M'es- tu donné pour venger mon honneur?
M'es -tu donné pour perdre ma Chimène?
Il vaut mieux courir au trépas ; Je dois à ma maîtresse aussi bien qu'à mon père ; J'attire, en me vengeant, sa haine et sa colère : J'attire ses mépris en ne me vengeant pas.
A mon plus doux espoir l'un me rend infidèle, Et l'autre, indigne d'elle. Mon mal augmente à le vouloir guérir,
Tout redouble ma peine :
Allons, mon âme, et, puisqu'il faut mourir, Mourons du moins sans offenser Chimène.
Mourir sans tirer ma raison !
Piechercher un trépas si mortel à ma gloire ! Endurer que l'Espagne impute à ma mémoire D'avoir mal soutenu l'honneur de ma maison ! Respecter un amour dont mon âme égarée Voit la perte assurée !
N'écoutons plus ce penser suborneur Qui ne sert qu'à ma peine :
Allons, mon bras, sauvons du moins l'honneur, Puisque après tout il faut perdre Chimène.
Oui , mon esprit s'étoit déçu ; Je dois tout à mon père avant qu'à ma maîtresse : Que je meure au combat ou meure de tristesse , Je rendrai mon sang pur comme je l'ai reçu. Je m'accuse déjà de trop de négligence, Courons à la vengeance; Et, tout honteux d'avoir tant balancé ,
Ne soyons plus en peine, Puisqu' aujourd'hui mon père est l'offensé , Si l'offenseur est père de Chimène.
ll.N DU TREMIER ACTE.