‹ Chefs-d'uvre de P. CorneilleChapitre 181 sur 229 · ACTE II, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE II

Et, mon feu désormais se réglant sur le vôtre , Je me tiendrois heureux entre les bras d'une autre. 0 trop aimable objet, qui m'avez trop charmé, Est-ce là comme on aime, et m'avez-vous aimé?

PAULINE

Je vous l'ai trop fait voir, seigneur; et si mon âme

Pouvoit bien étouffer les restes de sa flamme ,

Dieux, que j'éviterois de rigoureux tourments!

Ma raison, il est vrai, dompte mes sentiments :

Mais, quelque autorité que sur eux elle ait prise.

Elle n'y règne pas, elle les tyrannise;

Et, quoique le dehors soit sans émotion,

Le dedans n'est que trouble et que sédition :

Un je ne sais quel charme encor vers vous m'emporte ;

Votre mérite est grand si ma raison est forte :

Je le vois, encor tel qu'il alluma mes feux,

D'autant plus puissamment solhciter mes vœux

Qu'il est environné de puissance et de gloire.

Qu'en tous lieux après vous il traîne la victoire,

Que j'en sais mieux le prix, et qu'il n'a point déçu

Le généreux espoir que j'en avois conçu.

Mais ce même devoir qui le vainquit dans Rome ,

Et qui me range ici dessous les lois d'un homme ,

Repousse encor si bien l'effort de tant d'appas,

Qu'il déchire mon âme, et ne l'ébranlé pas.

C'est cette vertu même, à nos désirs cruelle ,

Que vous louiez alors en blasphémant contre elle.

Plaignez-vous-en encor ; mais louez sa rigueur

Qui triomphe à la fois de vous et de mon cœur,

Et voyez qu'un devoir moins ferme et moins sincère '

N'auroit pas mérité l'amour du grand Sévère.

SÉVÈRE

Ah! Madame, excusez une aveugle douleur

i 1 Un devoir ne peut être ni ferme ni faible : c'est le cœur qui l'est. Mais le sens est si clair, que le sentiment ne peut être affaibli. (Volt.)

318 POLYEUCTE

Qui ne connoît plus rien que l'excès du malheur ; Je nommois inconstance et prenois pour un crime, De ce juste devoir l'efTort le plus sublime. De grâce, montrez moins à mes sens désolés La grandeur de ma perte et ce que vous valez; Et, cachant par pitié cette vertu si rare, Qui redouble mes feux lorsqu'elle nous sépare, Faites voir des défauts qui puissent à leur tour Affermir ma douleur avecque mon amour.

PAULINE

Hélas ! cette vertu, quoique enfin invincible , Ne laisse que trop voir une âme trop sensible. Ces pleurs en sont témoins, et ces lâches soupirs Qu'arrachent de nos feux les cruels souvenirs : Trop rigoureux effets d'une aimable présence Contre qui mon devoir a trop peu de défense? Mais si vous estimez ce vertueux devoir. Conservez-m'en la gloire, et cessez de me voir. Épargnez-moi des pleurs qui coulent à ma honte; Épargnez-moi des feux qu'à regret je surmonte; Enfin épargnez-moi ces tristes entretiens, Qui ne font qu'irriter vos tourments et les miens.

SÉVÈRE

Que je me prive aussi du seul bien qui me reste!

Sauvez- vous d'une vue à tous les deux funeste.

SÉVÈRE

Quel prix de mon amour ! quel fruit de mes travaux !

PAULINE

C'est le remède seul qui peut guérir nos maux.

SÉVÈRE

Je veux mourir des miens; aimez-en la mémoire.

PAULINE

Je veux guérir des miens ; ils souilleroient ma gloire.

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