ACTE III, SCÈ^E III 33S
FÉLIX
Du conseil qu'il doit prendre il sera mieux instruit, Quand il verra punir celui qui l'a séduit.
Au spectacle sanglant d'un ami qu'il faut suivre, La crainte de mourir et le désir de vivre Ressaisissent une âme avec tant de pouvoir. Que qui voit le trépas cesse de le vouloir * , L'exemple touche plus que ne fait la menace : Cette indiscrète ardeur tourne bientôt en glace, Et nous verrons bientôt son cœur inquiété Me demander pardon de tant d'impiété.
PAULINE
Vous pouvez espérer qu'il change de courage-?
FÉLIX
Aux dépens de Néarque il doit se rendre sage.
11 le doit; mais, hélas ! où me renvoyez-vous ? Et quels tristes hasards ne court point mon époux , Si de son inconstance il faut qu'enfin j'espère Le bien que j'espérois de la bonté d'un père?
FÉLIX
Je vous en fais trop voir, Pauline , à consentir Qu'il évite la mort par un prompt repentir; Je devois même peine à des crimes semblables , Et, mettant différence entre ces deux coupables , J'ai trahi la justice à l'amour paternel ^; Je me suis fait pour lui moi-même criminel ; Et j'attendois de vous, au milieu de vos craintes,
i Voilà où les maximes générales sont bien placées : elles ne sont point iei dans la bouche d'un homme passionné , qui doit parler avec sentiment , et éviter les sentences et les lieux communs; c'est un juge qui parle, et qui dit des raisons prises dans la connaissance du cœur humain. (Volt.)
2 Nous avons déjà vu ce mot courage pris dans le sens de pensée, intenlion, résolution,
3 Cette phrase est plus latine que française; Corneille a employé truhir comme on emploie en latin prodere, qui signifie à la fois trahir et livrer à.
336 POLYEUCTE
Plus de remercîments que je n'entends de plaintes.
PAULINE
De quoi remercier qui ne me donne rien? Je sais quelle est l'humeur et l'esprit d'un chrétien. Dans l'obstination jusqu'au bout il demeure : Vouloir son repentir, c'est ordonner qu'il meure.
FÉLIX
Sa grâce est en sa main, c'est à lui d'y rêver.
PAULINE
Faites-la tout entière.
Il la peut achever.
PAULINE
Ne l'abandonnez pas aux fureurs de sa secte.
FÉLIX
Je l'abandonne aux lois, qu'il faut que je respecte.
PAULINE
Est-ce ainsi que d'un gendre un beau-père est l'appui*/
FÉLIX
Qu'il fasse autant pour soi comme je fais pour lui '.
PAULINE
Mais il est aveuglé !
FÉLIX
Mais il se plaît à l'être '?
Qui chérit son erreur ne la veut pas connoître.
PAULINE
Mon père, au nom des dieux...
FÉLIX
Ne les réclamez pas, Ces dieux dont l'intérêt demande son trépas.
PAULINE
Ils écoutent nos vœux.
1 On disait alors autant comme, et celle manière Je parler n'est pas particulière à Corneille, et surtout n'était pas fautive, comme l'insinue Voltaire.