‹ Chefs-d'uvre de P. CorneilleChapitre 198 sur 229 · ACTE lU, SCÈxNE III · texte numérisé non relu

ACTE lU, SCÈxNE III

FÉLIX

Eh bien! qu'il leur en fasse.

PAULINE

Au nom de l'empereur dont vous tenez la place...

FÉLIX

J'ai son pouvoir en main ; mais s'il me l'a commis, C'est pour le déployer contre ses ennemis.

PAULINE

Polyeucte l'est-il?

FÉLIX

Tous chrétiens sont rebelles.

PAULINE

N'écoutez point pour lui ces maximes cruelles; En épousant Pauline il s'est fait votre sang.

FÉLIX

Je regarde sa faute , et ne vois plus son rang. Quand le crime d'État se mêle au sacrilège, Le sang ni l'amitié n'ont plus de privilège.

PAULINE

Quel excès de rigueur !

FÉLIX

Moindre que son forfait '.

0 de mon songe affreux trop véritable effet ! Voyez-vous qu'avec lui vous perdez votre fille?

FÉLIX

Les dieux et l'empereur sont plus que ma famille.

PAULINE

La perte de tous deux ne vous peut arrêter!

1 Le lecteur voit sans doute combien ce dialogue est vif, pressé , naturel . intéressant; c'est un chef-d'œuvre. (Volt.)

Si le rùle de Félix était fait de manière que l'on put croire qu'il est de bonn'' foi, l'effet de la scène répondrait à la beauté du dialogue; mais dans les scènes avec son confident il s'est montré à découvert, et l'on ne peut s'y tromper. (La Harpe.)

338 POLYEUCTE

FÉLIX

J'ai les dieux et Décie ensemble à redouter. Mais nous n'avons encore à craindre rien de triste ; Dans son aveuglement pensez-vous qu'il persiste? S'il nous sembloit tantôt courir à son malheur, C'est d'un nouveau chrétien la première chaleur.

PAULINE

Si vous l'aimez encor, quittez cette espérance Que deux fois en un jour il change de croyance : Outre que les chrétiens ont plus de dureté ' , Vous attendez de lui trop de légèreté.

Ce n'est point une erreur avec le lait sucée , Que sans l'examiner son àme ait embrassée : Polyeucte est chrétien parce ({u'il l'a voulu, Et vous portoit au temple un esprit résolu. Vous devez présumer de lui comme du reste : Le trépas n'est pour eux ni honteux ni funeste; Ils cherchent de la gloire à mépriser nos dieux ; Aveugles pour la terre, ils aspirent aux cieux; Et , croyant que la mort leur en ouvre la porte , Tourmentés, déchirés, assassinés, n'importe, Les supplices leur sont ce qu'à nous les plaisirs, Et les mènent au but où tendent leurs désirs : La mort la plus infâme ils l'appellent martyre.

FÉLIX

Eh bien donc! Polyeucte aura ce qu'il désire : N'en parlons plus.

PAULINE

Mon père...

1 On i^eut demander pourquoi elle dit que Polyeucte sera inébranlable, quand elle espère le iléchir par ses pleurs. (Volt.)

Son premier mouvement est et doit être de l'espérer: elle en doute ensuite par un .sentiment plus rélléchi. (P.)

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