ACTE IIF, SCt.NE V :!i
Te dirai-je un penser indigne, bas et lâche? Je l'étouffé, il renaît; il me flatte, et me fâche : L'ambition toujours me le vient présenter; Et tout ce que je puis, c'est de le détester. Polyeucte est ici l'appui de ma famille; Mais si, par son trépas, l'autre épousoit ma fille , J'acquerrais bien par là de plus puissants appuis ' , Qui me mettroient plus haut cent fois que je ne suis. Mon cœur en prend par force une maligne joie : Mais que plutôt le Ciel à tes yeux me foudroie , (>u'à des pensers si bas je puisse consentir, Que jusque-là ma gloire ose se démentir!
ALBIN
Votre cœur est trop bon , et votre âme trop haute. Mais vous résolvez-vous à punir cette faute?
Je vais dans la prison faire tout mon effort A vaincre cet esprit par l'effroi de la mort; Et nous verrons après ce que pourra Pauline.
ALBIN
Que ferez-vous enfin si toujours il s'obstine?
FÉLIX
Ne me presse point tant ; dans un tel déplaisir, Je ne puis que résoudre, et ne sais que choisir.
1 Voilà le sentiment le plus bas qu'on puisse jamais développer; mais il est ménagé avec art... J'ai toujours remarqué qu'on n'écoutait pas sans plaisir l'aveu de ces sentiments, tout condamnables qu'ils sont ; on aimait en secret le développement honteux du cœur humain; on sentait qu'il n'est que trop vrai que souvent les hommes sacrifient tout à leur propre intérêt. Enfin Félix dit au moins qu'il déteste ces peusers si lâches; on lui pardonne un peu : mais pardonne-t-on à Albin, qui lui dit qu'il a l'âme trop haute? C'est ici le lieu d'examiner si on peut mettre sur la scène tragique des caractères bas et lâches. Le public en général ne les aime pas... cependant, puisque ces caractères .sont dans la nature, il semble qu'il soit permis de les peindre; et l'art de les faire contraster avec les personnages héroïques peut quelquefois produire des beautés. (V.) — A quoi aboutissent donc toutes les amères critiques qui précèdent?
344 POLYEUCTE
ALBIN
Je dois vous avertir, en serviteur fidèle , Qu'en sa faveur déjà la ville se rebelle • , Et ne peut voir passer par la rigueur des lois Sa dernière espérance et le sang de ses rois. Je tiens sa prison même assez mal assurée; J'ai laissé tout autour une troupe éplorée ; Je crains qu'on ne la force.
FÉLIX
Il faut donc l'en tirer, Et l'amener ici pour nous en assurer.
ALBIN
Tirez-l'en donc vous-même , et d'un espoir de grâce Apaisez la fureur de cette populace.
FÉLIX
Allons; et, s'il persiste à demeurer chrétien , Nous en disposerons sans qu'elle en sache rien.
1 Comment celte ville païenne peut-elle se révolter en faveur d'un chrétien , après que l'on a dit que ce même peuple a été indigné de son sacrilège, et qu'il s'est enfui du temple si épouvanté, qu'il a craint d'être écrasé par la foudre? Il eût donc fallu expliquer comment on a passé sitôt de l'exécration pour l'action de Polyeucte à l'amour pour sa personne. (Volt.)
FIN DU TROISIEME ACTE