‹ Chefs-d'uvre de P. CorneilleChapitre 72 sur 229 · SCÈNE IV CURIACE, CAMILLE, JULIE · texte numérisé non relu

SCÈNE IV CURIACE, CAMILLE, JULIE

CURIACE

N'en doutez point , Camille ; et revoyez un homme Qui n'est ni le vainqueur ni l'esclave de Rome. Cessez d'appréhender de voir rougir mes mains Du poids honteux des fers, ou du sang des Romains. J'ai cru que vous aimiez assez Rome et la gloire Pour mépriser ma chaîne, et haïr ma victoire; Et comme également, en cette extrémité, Je craignois la victoire et la captivité...

CAMILLE

Curiace , il suffit, je devine le reste ;

Tu fuis une bataille à tes vœux si funeste ;

Et ton cœur tout à moi , pour ne me perdre pas ,

Dérobe à ton pays le secours de ton bras.

Qu'un autre considère ici ta renommée ,

Et te blâme, s'il veut, de m'avoir trop aimée ;

Ce n'est point à Camille à t'en mésestimer,

Plus ton amour paroît, plus elle doit t' aimer;

Et si tu dois beaucoup aux lieux qui t'ont vu naître,

Plus tu quittes pour moi , plus tu le fais paroître.

1 Avoir le dessus ou le dessous ne se dit que dans la poésie burlesque. (V.) Racine a dit dans Phèdre :

Votre frère l'emporte , et Phèdre a le dessus ; et Racine ne crut pas avoir fait un vers burlesque. (P.)

Mais as-tu vu mon père? et peut-il endurer

Qu'ainsi dans sa maison tù t'oses retirer?

Ne préfère-t-il point l'État à sa famille?

Ne regarde-t-il point Rome plus que sa fille?

Enfin notre bonheur est-il bien affermi?

T'a-t-il vu comme gendre, ou bien comme ennemi?

cumACE.

Il m'a vu comme gendre, avec une tendresse Qui témoignoit assez une entière allégresse ; Mais il ne m'a point vu, par une trahison , Indigne de l'honneur d'entrer dans sa maison. Je n'abandonne point l'intérêt de ma ville ; J'aime encor mon honneur en adorant Camille : Tant qu'a duré la guerre on m'a vu constamment Aussi bon citoyen que véritable amant; D'Albe avec mon amour j'accordois la querelle ; Je soupirois pour vous en combattant pour elle ; Et s'il falloit encor que l'on en vînt aux coups , Je combattrois pour elle en soupirant pour vous. Oui, malgré les désirs de mon âme charmée , Si la guerre duroit , je serois dans l'armée. C'est la paix qui chez vous me donne un libre accès, La paix à qui nos feux doivent ce beau succès.

CAMILLE

La paix, et le moyen de croire un tel miracle !

JULIE

Camille, pour le moins, croyez-en votre oracle' ; Et sachons pleinement par quels heureux effets L'heure d'une bataille a produit cette paix.

GURIACE.

L'auroit-on jamais cru ? Déjà les deux armées. D'une égale chaleur au combat animées,

1 On sent ici combien Sabine ferait un meilleur efl'et que la confidente Julie. Ce n'est point à Julie à dire : Sachons pleinement, c'est toujours à la personne la plus intéressée à interroger. (Volt.)

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