ACTE I, SCÈNE IV U
Se menaçoient des yeux, et, marchant fièrement, N'attendoient, pour donner, que le commandement , Quand notre dictateur devant les rangs s'avance. Demande à votre prince un moment de silence : Et l'ayant obtenu : « Que faisons-nous, Romains? Dit-il, et quel démon nous fait venir aux mains' ? Souffrons que la raison éclaire enfin nos âmes. Nous sommes vos voisins, nos filles sont vos femmes ; Et l'hymen nous a joints par tant et tant de nœuds, Qu'il est peu de nos fils qui ne soient vos neveux. Nous ne sommes qu'un sang et qu'un peuple en deux villes : Pourquoi nous déchirer par des guerres civiles , Où la mort des vaincus affoibht les vainqueurs , Et le plus beau triomphe est arrosé de pleurs? Nos ennemis communs attendent avec joie Qu'un des partis défaits leur donne l'autre en proie , Lassé , demi-rompu , vainqueur, mais pour tout fruit , Dénué d'un secours par lui-même détruit. Ils ont assez longtemps joui de nos divorces- : Contre eux dorénavant joignons toutes nos forces, Et noyons dans l'oubli ces petits différends Qui de si bons guerriers font de mauvais parents. Que si l'ambition de commander aux autres Fait marcher aujourd'hui vos troupes et les nôtres , Pourvu qu'à moins de sang nous voulions l'apaiser, Elle nous unira , loin de nous diviser.
1 J'ose dire que, dans ce discours imité de Tite-Live, l'auteur français est au-dessus du romain, plus nerveux, plus touchant : et, quand on songe qu'il était gêné par la rime et par une langue embarrassée d'articles, et qui souffre peu d'inversions, qu'il a surmonté toutes ces difficultés, qu'il n'a employé le secours d'aucune épithète, que rien n'arrête l'éloquente rapidité de son discours, c'est là qu'on reconnaît le grand Corneille. 11 n'y a que que tant et tant de nœuds à reprendre. (Volt.)
2 Ce mot de divorces, s'il ne signifiait que les querelles, serait impropre; mais ici il dénote les querelles de deux peuples unis , et par là il est juste , nouveau et excellent. (Volt.)
« Nommons des combattants pour la cause commune ,
<x Que chaque peuple aux siens attache sa fortune ;
« Et, suivant ce que d'eux ordonnera le sort ,
« Que le parti plus foible obéisse au plus fort,
« Mais sans indignité pour des guerriers si braves;
« Qu'ils deviennent sujets sans devenir esclaves,
« Sans honte, sans tribut, et sans autre rigueur
« Que de suivre en tous lieux les drapeaux du vainqueur :
« Ainsi nos deux États ne feront qu'un empire. »
Il semble qu'à ces mots notre discorde expire ;
Chacun, jetant les yeux dans un rang ennemi ,
Reconnoit un beau-frère, un cousin, un ami.
Ils s'étonnent comment leurs mains, de sang avides,
Voloient sans y penser à tant de parricides ,
Et font paroître un front couvert tout à la fois
D'horreur pour la bataille et d'ardeur pour ce choix.
Enfin l'offre s'accepte, et la paix désirée
Sous ces conditions est aussitôt jurée ;
Trois combattront pour tous ; mais, pour les mieux choisir,
Nos chefs ont voulu prendre un peu plus de loisir ;
Le vôtre est au sénat , le nôtre dans sa tente:
CAMILLE
0 dieux ! que ce discours rend mon âme contente !
CURIACE
Dans deux heures au plus, par un commun accord , Le sort de nos guerriers réglera notre sort. Cependant tout est libre attendant qu'on les nomme. Rome est dans notre camp, et notre camp dans Rome. D'un et d'autre côté l'accès étant permis , Chacun va renouer avec ses vieux amis'. Pour moi, ma passion m'a fait suivre vos frères ; Et mes désirs ont eu des succès si prospères ,
1 On doit avouer que renouei- avec iea vieux amis est de la prose familière , qu'il faut éviter dans le style tragique. (Volt.)