‹ Chefs-d'uvre de P. CorneilleChapitre 76 sur 229 · ACTE II, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE I

Puisque vous combattez, sa perte est assurée ; En vous faisant nommer, le destin l'a jurée : Je vois trop dans ce choix ses funestes projets, Et me compte déjà pour un de vos sujets.

Loin de trembler pour Albe, il vous faut plaindre Rome,

Voyant ceux qu'elle oublie, et les trois qu'elle nomme.

C'est un aveuglement pour elle bien fatal

D'avoir tant à choisir et de choisir si mal.

Mille de ses enfants, beaucoup plus dignes d'elle,

Pouvoient bien mieux que nous soutenir sa querelle.

Mais, quoique ce combat me promette un cercueil,

La gloire de ce choix m'enfle d'un juste orgueil ;

Mon esprit en conçoit une mâle assurance :

J'ose espérer beaucoup de mon peu de vaillance;

Et, du sort envieux quels que soient les projets,

Je ne me compte point pour un de vos sujets.

Piome a trop cru de moi ; mais mon âme ravie

Remplira son attente , ou quittera la vie.

Qui veut mourir ou vaincre est vaincu rarement :

Ce noble désespoir périt malaisément ' .

Rome, quoi qu'il en soit, ne sera point sujette,

Que mes derniers soupirs n'assurent ma défaite*,

CURIACE

Hélas! c'est bien ici que je dois être plaint! Ce que veut mon pays, mon amitié le craint. Dures extrémités, de voir Albe asservie. Ou sa victoire au prix d'une si chère vie ;

> Un désespoir qui péril malaisément n'a pas un sens clair; de plus, Horace n'a point de désespoir. vVolt.) — C'est une résolution désespérée que celle de vaincre ou de mourir : telle est la résolution d'Horace, très-bien caractérisée, à ce qu'il nous semble, par l'expression de noble désespoir, qui d'ailleurs est très-belle. (P.)

2 Nous voyons ici en lutte deux grandes pensées, deux grands sentiments personnifiés dans Horace et dans Curiace. Ces deux personnages se font ressortir l'un par l'autre.

Et que l'unique bien où tendent ses désirs S'achète seulement par vos derniers soupirs ! Quels vœux puis-je former, et quel bonheur attendre? De tous les côtés j'ai des pleurs à répandre ; De tous les deux côtés mes désirs sont trahis.

Quoi! vous me pleureriez, mourant pour mon pays"? Pour un cœur généreux ce trépas a des charmes ; La gloire qui le suit ne soufîre point de larmes ; Et je le recevrois en bénissant mon sort , Si Rome et tout l'État perdoient moins à ma mort.

CURIACE

A vos amis pourtant permettez de le craindre; Dans un si beau trépas ils sont les seuls à plaindre : La gloire en est pour vous , et la perte pour eux ; Il vous fait immortel, et les rend malheureux : On perd tout quand on perd un ami si fidèle. Mais Flavian m'apporte ici quelque nouvelle.

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