‹ Chefs-d'uvre de P. CorneilleChapitre 79 sur 229 · ACTE II, SCENE III · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE III

D'aller parce chemin à l'immortalité.

A quelque prix qu'on mette une telle fumée , L'obscurité vaut mieux que tant de renommée. Pour moi, je l'ose dire, et vous l'avez pu voir, Je n'ai point consulté pour suivre mon devoir; Notre longue amitié, l'amour ni l'alliance N'ont pu mettre un moment mon esprit en balance ; Et puisque par ce choix Albe montre, en efïet , Qu'elle m'estime autant que Rome vousafait'. Je crois faire pour elle autant que vous pour Rome : J'ai le cœur aussi bon ; mais enfin je suis homme. Je vois que votre honneur demande tout mon sang, Que tout le mien consiste à vous percer le flanc ; Près d'épouser la sœur, qu'il faut tuer le frère , Et que pour mon pays j'ai le sort si contraire : Encor qu'à mon devoir je coure sans terreur, Mon cœur s'en effarouche, et j'en frémis d'horreur : J'ai pitié de moi-même, et jette un œil d'envie Sur ceux dont notre guerre a consumé la vie , Sans souhait toutefois de pouvoir reculer. Ce triste et fier honneur m'émeut sans m'ébranler : J'aime ce qu'il me donne, et je plains ce qu'il m'ôte; Et si Rome demande une vertu plus haute , Je rends grâces aux dieux de n'être pas Romain , Pour conserver encor quelque chose d'humain-.

1 Faire est ici un mot explétif qui remplace le verbe estimer. C'est ainsi que Bossuet a dit dans l'oraison funèbre de Condé . « Servez donc ce roi immortel et si plein de miséricorde qui vous comptera un soupir et un verre d'eau donné en son nom plus que tous les autres ne feront jamiiis tout votre sang répandu. » Et Corneille lui-même, act. II, se. v, fait dire à Camille ;

Et jft te traiterois corame j'ai fait mon frère.

2 Cette tirade fit un effet surprenant sur tout le public , et les deux derniers vers sont devenus un proverbe ou plutôt une maxime admirable (Volt.)

C'est qu'il n'y a point ici de sentiments étudiés, c'est la nature même qui parle. Mais ce qui est remarquable, c'est que le beau rôle est à Curiace, et néanmoins c'est Horace à la tin qui nous entraîne.

Si VOUS n'êtes Romain, soyez digne de l'être ' ; Et si vous m'égalez, faites-le mieux paroître. La solide vertu dont je fais vanité - N'admet point de foiblesse avec sa fermeté ; Et c'est mal de l'honneur entrer dans la carrière , Que dès le premier pas regarder en arrière. Notre malheur est grand, il est au plus haut point ; Je l'envisage entier; mais je n'en frémis point. Contre qui que ce soit que mon pays m'emploie, J'accepte aveuglément cette gloire avec joie : Celle de recevoir de tels commandements Doit étouffer en nous tous autres sentiments. Qui, près de le servir, considère autre chose , A faire ce qu'il doit lâchement se dispose ; Ce droit saint et sacré rompt tout autre lien. Rome a choisi mon bras, je n'examine rien. Avec une allégresse aussi pleine et sincère Quej'épousai la sœur, je combattrai le frère ; Et, pour trancher enfin ces discours superflus , Albevous a nommé, je ne vous connois plus.

CURIACE

Je vous connois encore , et c'est ce qui me tue ' ;

1 Plus les vers qui précèdent sont admirables, plus il est difficile d'y trouver une réponse. Celle-ci est la plus belle qu'on puisse imaginer.

* Il y a ici une sorte de contradiction dans les termes On ne peut faire vam(é de ce qui est solide; il fallait : dont je me fais un devoir, ou dont je me fais la gloire. (La Harpe.)

3 A ces mots, je ne vous connais plus , — je vous connais encore, on se récria d'admiration : on n'avait jamais rien vu de si sublime; il n'y a pas dans Longin un seul exemple d'une pareille grandeur. Ce sont ces traits qui ont mérité à Corneille le nom de grand, non-seulement pour le distinguer de son frère, mais du reste des hommes. (Volt.)

Horace montre partout cette espèce de rigidité farouche qui dans les premiers temps de la république endurcissait toutes les vertus romaines, et qui convenait d'ailleurs à un guerrier farouche, qu'on voit dans la suite de la pièce répandre le sang de sa sœur... Curiace, au contraire, fait voir une fer-

actf: h, s ci: ne iv is?

Mais cette âpre vertu ne m'étoit pas connue; Comme notre malheur elle est au plus haut point ; Souffrez queje l'admire, et ne l'imite point.

Non, non, n'embrassez pas de vertu par contrainte ;

Et puisque vous trouvez plus de charme à la plainte ,

En toute liberté goûtez un bien si doux ;

Voici venir ma sœur pour se plaindre avec vous :

Je vais revoir la vôtre, et résoudre son âme

A se bien souvenir qu'elle est toujours ma femme ,

A vous aimer encor si je meurs par vos mains ,

Et prendre en son malheur des sentiments romains.

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