SCÈNE IV SABINE, CAMILLE
SABINE
Parmi nos déplaisirs , souffrez que je vous blâme ' ; Je ne puis approuver tant de trouble en votre âme. Que feriez-vous, ma sœur, au point où je me vois, Si vous aviez à craindre autant que je le dois, Et si vous attendiez de leurs armes fatales Des maux pareils aux miens et des pertes égales?
CAMILLE
Parlez plus sainement de vos maux et des miens. Chacun voit ceux d'autrui d'un autre œil que les siens : Mais à bien regarder ceux où le Ciel me plonge , Les vôtres auprès d'eux me sembleront un songe. La seule mort d'Horace est à craindre pour vous; Des frères ne sont rien à l'égal d'un époux : L'hymen qui nous attache en une autre famille - Nous détache de celle où l'on a vécu fille ; On voit d'un œil divers des nœuds si différents, Et pour suivre un mari l'on quitte ses parents ^ Mais si près d'un hymen l'amant que donne un père Nousest moinsqu'un époux, et non pasmoins qu'un frère. Nos sentiments entre eux demeurent suspendus, Notre choix impossible et nos vœux confondus. Ainsi, ma sœur, du moins vous avez dans vos plaintes Où porter vos souhaits et terminer vos craintes; Mais si le Ciel s'obstine à nous persécuter. Pour moi j'ai tout à craindre et rien à souhaiter.
1 Cette scène est encore froide. On sent trop que Sabine et Camille ne sont laque pour amuser le peuple eu attendant qu'il arrive un événement intéressant; elles répètent ce qu'elles ont déjà dit.
Corneille manque à la grande règle, semper ad eventum feslinai. (Volt.)
2 11 faut nous allache à une autre famille. (Volt.)
3 Ces vers sont trop familiers. (Volt.)
ACTK ni, SCÈNE IV 173
SABINE
Quand il faut que l'un meure, et par les mains de l'autre , C'est un raisonnement bien mauvais que le vôtre*. Quoique ce soient, ma sœur, des nœuds bien différents, C'est sans les oublier qu'on quitte ses parents : L'hymen n'efface point ces profonds caractères ; Pour aimer un mari l'on ne hait pas ses frères ; La nature en tout temps garde ses premiers droits ; Aux dépens de leur vie on ne fait point de choix : Aussi bien qu'un époux ils sont d'autres nous-mêmes ; Et tous maux sont pareils alors qu'ils sont extrêmes-. Mais l'amant qui vous charme, et pour qui vous brûlez , Ne vous est, après tout, que ce que vous voulez : Une mauvaise humeur, un peu de jalousie En fait assez souvent passer la fantaisie ^ Ce (|ue peut le caprice, osez-le par raison, Et laissez votre sang hors de comparaison. C'est crime d'opposer des liens volontaires A ceux que la naissance a rendus nécessaires. Si donc le Ciel s'obstine à nous persécuter, Seule j'ai tout à craindre et rien à souhaiter. Mais pour vous le devoir vous donne dans vos plaintes Où porter vos souhaits et terminer vos craintes.
CAMILLE
Je le vois bien, ma sœur, vous n'aimâtes jamais; Vous ne connaissez point ni l'amour ni ses traits : On peut lui résister quand il commence à naître ,
1 Ce mot seul de raisonnamenl est la condamnation de cette scène et de toutes celles qui lui ressemblent; tout doit être action dans une tragédie ; non que chaque scène doive être un événement; mais chaque scène doit servir à nouer ou à dénouer l'intrigue ; chaque discours doit être préparation ou obstacle. C'est en vain qu'on cherche à mettre des contrastes entre les caractères dans ces scènes inutiles, si ces contrastes ne produisent rien. (Volt.
2 Ce beau vers est d'une grande vérité ; il est triste qu'il soit perdu dans une amplification. (Volt.)
•1 Vers comiques qui gâteraient la plus belle tirade. (Volt.)
Mais non pas le bannir quand il s'est rendu maître , Et que l'aveu d'un père, engageant notre foi, A fait de ce tyran un légitime roi.
II règne avec douceur, mais il règne par force ' ; Et quand l'âme une fois a goûté son amorce , Vouloirne plus aimer, c'est ce qu'elle ne peut, Puisqu'elle ne peut plus vouloir que ce qu'il veut ; Ses chaînes sont pour nous aussi fortes que belles.