ACTE m. — Chœur
d Ainffl, d'une vitesse égale à celle de la pensée, la scène vole sur une aile imaginaire. Figurez-vous le roi dans l'appareil de la guerre, au pont de Hampton, montant sur l'Océan, suivi de sa brillante flotte , dont les pavillons de soie agitent Tair et les rayons du soleil matinal : livrez-vous 4 votre imagination ; qu'elle vous montre les mousses gravissant le long des corda* ges; écoutez le sifflet perçant qui attache l'ordre à des sons confus; voyez les voiles enflées par le souffle insinuant des
tems inviÉibles, entraîner au travers de la mer sillonnée ces masses énormes <|ui offrent leurs flancs aux ragues superbes ; fmaginez que tous êtes debout sur le rivage, d'où ros yeux contemplent une cité mourante sur les ondes : tel est le tableau que présente cette flotte royale » dirigeant sa course vers Harfleur. âuireit I attaches votre pensée à la poupe des vaisseaux, et quittes votre Angleterre silencieuse comme la nuit profonde^ gardée par des vieillards, des enfants et de» femmes, qui tous ont passé on n'ont pas atteintencore l'âge de la force et de la vigueur* Car quel est celui dont on léger duvet a orné le menton, qui n'aura pas voulu suivre cette brave élite de guerriers aux fivesde la France? Que votre pensée travaille, et vous y montre un siège: contemplez les canons sur leurs affûts, ouvrant leurs bouches fatales sur Harfleur bloqué. »
Il est entré quelquefois dans notre pensée que Shakspeare , en décrivant la réforme du prince , pouvait avoir jeté les yeux sur lui-même.
Les remontrances du roi à Scroop, à Grey et à Cambridge, sur la découverte de leur trahison, son allocution aux soldats au siège d'Harfleur, et celle encore plus belle avant la bataille d' Azincourt, la description de la nuit la veille de cette bataille, et les réflexions mises dans la bouche du roi sur le cérémonial, sont des passages dignes des plus grands éloges.
Henri réfléchit sur le malheur de sa condition et se plaint que lés peuples rendent un roi responsable de tous leurs maux :
« Notre vie, nos âmes, nos dettes , nos tendres épouses, ï> nos enfants > nos péchés y mettons tout sur le compte du D roi ! Il faut donc que nous soyons chargés de tout ! O » dure condition , compagne inséparable de la grandeur ! » Nous sommes à la merci des capricieux discours du pre- » mier insensé qui n'est touché que de ses propres chagrins* A D combien de jouissances de l'âme les rois doivent renoncer» x> tandis que leurs sujets les goûtent paisiblement! Bt pour« » tant quels biens possèdent les rois que leurs sujets ne parla** » gent pas aussi» excepté ces grandeurs et ces pompes publi* D ques? Et qu'es^tu, idole qu'on appelle grandeur? O étrange
SUR LA YIB DE HENRI Y* tôS
» divinité , tout ton privilège est de «oùffirir mille chagrins » mortels, dont sont exempts tes adorateurs I quel est ton ]i> produit annuel? quelles sont tes prérogatives? 0 grandeur, » moatreHaoïoi donc ta valeur I qu'avez- vous de réels , vains » iiommages? ôtes-vous rîen de plfts que la place* le degré, » une illusion, une forme extérieure qui imfHrime le res^ct et » la oralpte aux autres hommes? et le monarque est plus mal- ' » heirreux d'être craint» que ses sujets ne le sont de le crain- » dre« Que reçeis-tu souvent? le poison jde la flatterie» au lieu » lies doueeurs d'un hommage aincère ? 0 superhe migesté, la ji maladie te saisit I commande alors à tes grandeurs de te gué- » rir l penscs-*tu que la brûlante fièvre sera chassée de tes » vaines par de vains titres qu'enfle l'adulation? eèdera-t-elle » ^ des génuflexions respectueuses? peux«-tu, quand tu dis au x> pauvre de fléchir le genoui en exiger et obtenir la santé? Non, » rêve de l'orgueil > qui enlèves si adroitement à un roi son JI repos ; je suis un roi , moi qui t'apprécie; je sais que m le » baume qui les consacre». ni le sceptre» ni le globe» ni Tépé^ j» ni le bâton de commandement» ni la couronne inqpérialej ni » la robe de pourpre tissue d'or et de perles» ni Tamaa des » titres exagérés qui précèdent le nom de roi» ni le trOne sur » lequel il s'assied» ni ces flots de pompe qui battent ces hautes ji> régions du monde» rien de tout cet attirail, posé sur la cou- » che royale, ne le fait dormir d'un sonuneil aussi profond que D le dernier des esclaves, qui, l'esprit vide et le corps rempli du » pain amer de l'indigence, va chercher le repos : jamais il ne » voit l'horrible spectre de la nuit, fille des enfers : le jour, de- » puis son lever jusqu'à son coucher, 11 se couvre de sueur sous » l'œil de Phœbus; mais, toute la nuit, il dort en paix dans uù j» tranquille élysée^ et le lendemain» à la naissance du jour» Il se » lève» il aide Hyperf on à atta^dier «es coursiers i son char» et » il suit la même carrière pendant le cours éternel de Tannée» » dans la chaîne d'un travail utile, jusqu'à son tombeau* Aux » vaines grandeurs près, ce misérable» dont les jours se succès • dent dans les travaux, et les nuits dans le repos , aurait Ta* » vantage sur le monarque. Le dernier des s^jets» qui contribue j» à la paix de sa patrie, en jouit; et, dans son cerveau grossier» 0 le paysan ne sait guère combien de veilles il en coûte au roi » pour maintenir cette paix, dont il goûte le mieux les douces » heures I »
Henri V à ses soldats, au siège (THarfleur.
u Encore une fois, mes amis, encore une fois à la brèche : » couvrons nos remparts de nos guerriers égorgés. Roidissez x> vos muscles, ranimez votre audace ; que vos traits prennent o un aspect farouche ; donnez à vos yeux un air terrible ; » qu'ils brillent dans leurs orbites comme l'airain dans les cré« » neaux; quele sourcil les ombrage avec une fierté menaçante^ » comme un rocher qui domine le rivage battu par l'Océan* D impétueux. Serrez vos dents ; que le courroux gonfle vos » narines : retenez votre haleine , et ramassez toutes vos for- » ces. Maintenant, noble élite de TAngleterre, digne sang de » ces valeureux pères qui , comme autant de héros, ont sonx> vent combattu sur ces bords depuis le lever jusqu'au cou- » cher du soleil, et n'ont remis l'épée dans le fourreau que » faute d'adversaires; servez d'exemple aux hommes d'un sang D moins généreux , et apprenez-leur comme il faut combattre! ï> Et vous, braves villageois bretons, dont les membres robus- » tes attestent Torigine , montrez-nous ici l'ardeur qui vous » anime dans vos campagnes ; je jure que yous*ne déshonore- » réz pas une aussi glorieuse patrie, car il n'est aucun de » vous, si obscur et si inconnu qu'il soit, qui ne porte dans ses » yeux un mâle courage. Mais je vois que vous attendez le » signal comme des limiers impatients, prêts à s'élancer sur » leur proie. La chasse est commencée ; n'écoutez plus que » votre audace; et en chargeant criez : Vive Henri, l'Angle - » terre, et saint George ! »
Discours de Henri V à ses soldats, avant la bataille d'Azincourt.
£tf JRot*.— cr 0 Dieu des batailles I donne la trempe de l'acier an cœur de mes soldats I écarte d'eux la peur 1 6te-leur la faculté de compter, si le nombre des ennemis devait glacer leur couragel Pas aujourd'hui, 6 Dieut non, ne te souviens point aujourd'hui de la faute que mon père a commise pour saisir la couronne I j'ai rendu de nouveaux honneurs aux cendres de Richard , et j'ai versé sur lui plus de larmes de repentir que le coup mortel n'a fait sortir de son sein de gouttes de sang; j'entretiens d'une aumône journalière cinq cents pauvres qui , deux fois le jour, lèvent vers le ciel leurs mains flétries, et le prient de pardonner le sang répandu; j'ai bâti deux chapelles, où des
prêtres austères entonnent leurs chants solennels pour le repos de TÀme de Richard : je ferai plus encore, qumque» hélas! tout ce que je peux faire ne soit d'aucune yaleur/m'air le repentir vient aussi implorer de toi le pardon. »
Exeter raconte la mort du duc d'York, et du comte de Sufifolk.
- « A ses eàiés sanglants ( d'York ) est amA gisant le noble » Suffolk , compaîgnon fidèle -de ses honorables blessures^I Suf« » folk a expiré le premier, et York tout mutilé se traîne » aiq>rès de son ami , se plonge dans le sang qui baigne son o corps t et, soulevant sa tète par la chevelure , il baise les » blessures ouvertes et sanglantes de son visage , et lui crie : « Arrête encore, cher Suffolk, mon Àme veut accompagner la » tienne dans son vol vers les deux. Chère ombre, attends la )> mienne: elles voleront unies ensemble, comme dans cette 2) plaine glorieuse et dans ce beau combat, nous sommes restés » unis en chevaliers. » Au moment où il disait ces mots, je mo » suis approché, et je l'ai consolé, il m'a souri, m*a tendu sa » main, et, serrant faiblement la mienne, il m'a dit : «Cher lord, j) recommande mes services à mon souverain. » Ensuite il s'est » retourné, et il a jeté son bras blessé autour du cou de Suf« » folk, et a baisé ses lèvres; ainsi marié à la mort, il a scellé D de son sang le testament de sa tendre amitié qui a si glorieu* » sèment fini* Cette noble et tendre scène m'a arraché ces; » pleurs que j*aurais voulu étouffer; mais j*ai perdu le màle< » courage d'un homme; toute la faiblesse d'une femme a » amolli mon âme, et a fpiit couler de mes yeux un torrent de » larmes* »
Un page au service de Pistol , un des anciens camarades de Falstaff, servant d'interprète entre lui et un prisonnier français dont Pistol veut tirer une riche rançon, s'écrie :
a Je n'ai, ma foi, encore jamais entendu une voîx aussi D bruyante sortir d'un cœur aussi vide* Aussi, comme dit le » proverbe, les tonneaux vides sont les plus sonores* »
Description d'un camp la veille de la bataille d'Azincourt*
« De l'un et l'autre camp s'élève, au sein de la nuit téné-» » breuse, le sourd murmure des deux armées, et les senti- » nelles attentives entendent presque les voix confuses de leurs
la paix à Charles VII. Suffolk s'applaudit des conventions qu*il a faites avec Marguerite : a Marguerite sera reine, et gou- » vernera le roi , et moi je gouvernerai la reine , le roi et le )> royaume. » La Pucelie prisonnière , est amenée devant ses jugesy et condamnée au feu comme sorcière.
Les événements de cette pièce, qui comprennent une période de trente ans^ y sont amenés avec peu d'égard pour l'exactitude historique. Lord Talbot , que Fauteur a tué à la fin du quatrième acte y ne le fut réellement que le 13 juillet 1453. La seconde partie de Henri VI commence au mariage du roi, cé> lébré en 1445.
La première Partie se rapporte aux guerres de France qui suivirent la mort de Henri V, et à l'histoire de Jeanne d'Arc; celle-ci y est presque aussi indignement traitée que dans la Pu-celle de Voltaire.
Mais le caractère de rhéroïne française, tel qu'il est peint dans ce drame, ne saurait être attribué à Shakspeare;.car Jeanne est représentée suivant les traditions vulgaires d'Angleterre, comme une demi-sorcière, une demi-enthousiaste, enfin comme corrompue par le plaisir et l'ambition; portrait, dans lequel la vérité historique , la justice et le sens commun sont également violés. Schiller a noblement traité ce caractère ; mais, en faisant Jeanne esclave de la passion et victime de Tamour, au lieu de la rendre victime du patriotisme, il a commis une grande erreur de jugement et de sentiment, et Ton ne saurait adopter sa défense > quoique entreprise par madame de Staël même. Il n'avait aucune raison pour s'écarter de la vérité des choses, de la dignité et de la pureté du caractère de Jeanne, jeune enthousiaste, que recommandent également ses rêveries religieuses, sa simplicité, son héroïsme, sa mélancolie, sa sensibilité, son courage, et sa conduite féminine, qui la trahit même dans ses exploits. En effet, quoiqu'elle ait souvent conduit Tavant-garde au combat, et qu'elle n'ait jamais reculé, quoique la mort l'ait souvent environnée, elle ne teignit point de sang son épée consacrée. Cette héroïne et martyre, sur les derniers moments de laquelle nous versons des larmes brûlantes de pitié et d'indignaiion , a également eu le malheur d'être célébrée en France, par Chapelain, en vers qu'on ne lit plus, et d'être ridi- , culisée, par Voltaire, en vers trop indignes d'un si beau sujet. Il était réservé à un poète anglais de l'époque ( Southey) de