HENRI VL
ÏIÏ* PAÏITÎE, — TRAGÉDIE.
La (rakiême Partie est remarquaUe par le grand nombre de bauillesy d'assassinats et d'événements. Le duo d'York dispute la couronne de Henri VI , qui consent que Théritage passe à son rival et à sa famille, pour avoir le privilège de régner pendant sa vie* Marguerite d'Ai^u, engagée dans une Iptte terrible pour le tr6ne de son mari^ accable de reproches le faible Henri qui a lâchement cédé les droits de son fils. Marguerite triomphe du parti d'York , et fait le duc prisonnier : à la suite d'une autre bataille gagnée par le fils d'York^
depuis Edouard IV » Henri est renfermé dans la Toar de Londres. Ici commence l'amour d'Edouard IV pour Elisabeth Woodville , veuve de lord Grey. Pendant ces entrefaites , Warwicky envoyé en ambassade auprès de Louis XI, demande pour Edouard la main de la princesse ftonne, la belle-sœur du monarque français. Ce dernier^ piqué du mariage d'Edouard et de la belle veuve» accorde des secours à Marguerite. Warwick, surnommé U Foiaur de rais, indigné de la conduite d'JËdouardy se joint au parti de Marguerite, et donne sa fille en mariage au jeune prince, fils de Henri VI. Warwick détrône Edouard, et renferme dans un château du comté d'York. L'hypocrite et ambitieux duc deGiocester, depuis Richard III, aspire lui-même à la couronne. Mais, pour y parvenir, il lui faut anéantir les ennemis de sa famille , afin de la détruire ensuite elle-inéme. Richard ramène Edouard vainqueur à Londres. Henri VI , qui tombe de nouveau entre les mains de son rival, est jeté en prison. Après la défaite de Warwick par Edouard IV, Marguerite livre la bataille de Tewkesbury , qu'elle perd. Le hideux Richard poignarde Henri VI dans la Tour de Londres, et , par cet assassinat , fait triompher la Rose blanche de la Rose rouge. L'action de cette pièce comprend Tespace de seize ans : elle commence par le récit des événements qui suivirent immédiatement la désastreuse bataille de St.-Albaas, en 1455, et se termine au meurtre de Henri VI, et à la naissance du prince Edouard (depuis Edouard V ) , en 1471.
Cette Iroiiième Partie décrit aussi l'abdication de Henri ; sa mort a lieu dans le dernier acte, par lequel la tragédie de Jtichard III commence ordinairement. Malone a écrit un Eaai pour prouver que ces trois pièees ne devaient pas être attribuées à Shakspeare , mais qu'elles avaient été tirées de deux vieilles pièces intitulées : Querellée d*York et de Laneastre, en deum parties , 15d0. Ce n'est pas sans quelque apparence de raison jque l'on a contesté à Shakspeare d'en être l'auteur. Elles offirent en effet moins de poésie, moins de pathétique, plus de verbosité et d'enflure de style, que les autres ouvrages du même auteur. On ne peut nier, il est vrai, que, pendant les guerres désastreuses des maisons d'York et de Lancastre , rAngleterrè n'ait présenté une arène meurtrière de vengeances ; cependant ce spectacle continuel de trahisons , de meurtres et de violences , accable et fatigue le spectateur*
SUR HENRI Vl.-^lIIe PARTIE* 569
Néanmoins il y a , dans la deuxième et la traiHifiM Partie de Henri VI, des passages magnifiques^ où l'on reconnaît la touche de Shakspeare.
Quand On compare Marguerite d'Anjou avec les autres femmes de cet auteur, on est frappé du défaut de ressemblance de famille ; c'est là un des principaux arguments produits contre l'authenticité de ces pièces. En effet, Shakspeare, qui savait si bien en quoi consiste la véritable grandeur d'Âme, ne nous aurait jamais offert une héroïne dépourvue des qualités propres à exciter l'admiration* Marguerite, cette reine au cœur élevé , lutte , sans se laisser abattre par les plus étranges vicissitudes de la fortune, oppose une constance inébranlable à des revers et à des désastres capables de briser les esprits les plus m&les. Shakspeare n'aurait jamais peint une telle femme, sans exciter notre intérêt pour elle. En présence de l'histoire, il ne nous aurait pas offert , au lieu de la reine magnanime, une amazone, une aventurière; il n'aurait pascherché à exciter dans le cœur du spectateur un sentiment exclusif de haine et de dégoût ; en un mot , il aurait donné une âme à cette femme.
Le vieux chroniqueur Hall nous dit que la reine Marguerite remportait sur tontes les autres femmes en beauté et en grâce, autant qu'en esprit et en adresse, et que , par le courage et la fierté , elle ressemblait à un homme. Il ajoute qu'après le mariage de Henri et de Marguerite , les amis du roi l'abandonnèrent ; les lords du royaume se divisèrent entre eux; les communes se révoltèrent contre leur prince naturel ; les campagnes se changèrent en champ de bataille ; plusieurs milliers d'hommes furent tués; enfin le roi fut déposé, et son fils mis à mort ; la reine s'en retourna chez elle pauvre , et dans un état misérable qui faisait un contraste frappant avec la pompe et la magnificence déployées lors de son arrivée en Angle* terre.
Marguerite est représentée avec toutes les grâces extérieures de son sexe ; courageuse, adroite, capable de tout oser, de tout entreprendre et de tout supporter , mais perfide, orgueilleuse, dissimulée, vindicative et cruelle. Les entreprises sanglantes dans lesquelles elle s'engagea pour s'emparer du pouvoir, et la société d'hommes pervers qui Tentourèrent, semblent ne lui avoir laissé de son sexe que le cœur d'une mère.
57a NOTICE
dernier rempart 4^ la nalura Cimiaine ! Ce caniciëre aiiisi conçu est fortement destiné ; il a quelque chose de la puianacet mais rien de la manière aisée et coulante de SJiakspeBre. Le discours où elle exprime son mépris pour son faible mari, r impatience et le dépit qu'elle témoigne en voyant le pouvoir qu'exercent ces fiers barons, les York, les SaliÀury» les Warwick, les Buckingbam, nous donnent une idée exacte d'elle et de ces temps féodaux. L'indignation qu'elle fait éclatert en terminant, est admirable.
Son amour criininel pour Sulfolk (incident dramatique, mais non bistorique) donne lieu à la belle scène des adieux, au troisième acte, scène qu'il est impossible de lire sans éprouver les plus vives émotionsi et sans sympathiser avec l'éloquence delà douleur. Son passage subit de Textrôme fureur aux larmes et à l'attendrissement , toutes ces scènes ont été avec raison jugées dignes de la touche de Shakspeare.
Dans la troUième Partie de Henri Yh Marguerite, engagée dans une lutte terrible pour le tr6ne de son époux, paraît avec plus d'avantage. Son indignation contre Henri, qui a lâchement cédé les droits de son fils pour avoir le privilège de régner sans inquiétude pendant le reste de sa vie , nous identifie avec elle. Mais bientôt le meurtre du duc dTork, l'esprit de basse vengeance et l'atroce cruauté avec laquelle eUe l'insulte, l'amertame de ses railleries, Icu'squ'eUe lui présentée mouchoir teint du sang de son plus jeune fils, en lui commandant de s'en servir pour essuyer ses yeux, tout cela cliange notre sympathie en aversion.
Dans plusieurspassages, la vérité et TuniCormité du caractère de cette princesse sont sacrifiées à la marche de l'action dramatique, et il en résulte un très- mauvais effet. Quand, dans sa mauvaise fortune, elle cherche un refuge à la cour du roi de France, Warwick»son plus formidable ennemi, cédant à quelque ressentiment qu'il a contre Edouard lY, offre d'épouser sa querelle, et lui propose un mariage entre le prince son fils et sa fille Anne de Warwick : la Marguerite de l'histoire rejette avec fierté cette dégradante proposition. Elle ne peut, dit-elle, pardonner de bon cœur à l'homme qui a été la cause première de toutes ses infortunes. Il fallut à Louis XI tout son art, et toute son éloquence, pour lui arracher un consentement qui lui répugnait, et qu'elle accompagna de larmes.
SUR HENRI VI. -- Ille PARTIE. . 571
Le diseôors de Marguerite ati ooni «Il de ses gteteaux avant la bataille de Tewkesbury, et Bon allocutien aux soldats^ la veille du combat, &ont des modèlea.d'noe éloquence vraie et .passionnée.
. Apré9 avoir été témoin de la défaite complète de son armée , du massacre de ses partisans et du meurtre de son fils, elle est désarniée^ traînée en prison, et elle offre le spectacle d'une misère extrême. Si Ton compare les clameurs et les vociférations de Marguerite , après le massacre de son fils» avec le délire de Constance, on s'apercevra où est le génie de Shakspeare , et où 11 n*est pas. Marguerite , en dépit de ' rhistoire, mais avec un bel effet dramatique, est introduite de nouveau à la cour somptueuse et souillée d'Edouard IV; elle y marche fièrement autour du siège de sa première grandeur, comme le terrible fantôme d'une majesté éteinte. Sans sceptre, sans couronne , sans pouvoir, et désolée ; prophétesse de malhetu*, elle appelle sur la tété de ses ennemis cettd mise et ces désastres qu'elle vdit se réaliser de ^q vivant. Une seène 'Incomparable est celle qui sait le meurtre des princes dans la Tour : la reine Elisabeth et la dnohesse d'York sont assises à terre, pleurant sur leurs infèrtunes; Marguerite apparaît tout à coup derrière elles, et s'assied pour se réjouir de leur désespoir.
M. de Chateaubriand dit avec raison que cette scène est une des plus fortes qui soient au thé&tre t « Écoutez Marguerite retraçant ses adversités pour s*endupcir aux misères dé sa rivale, et finissant par ces mots : <f Tu usurpes ma place, et tune pren- ' » drais pas la part qui te revient de mes mauxl Adieu, femme » de Yorkl reine de tristes revers I » C'est là du tragiqae, et du - tragique au plus haut degré, a Le même auteur ityoote : d Je ne sais si jamais homme a jeté des regards plus profonds sur la nature humaine que Shakspeare. d
Allocution de Marguerite d'Ai^ou à son armée, avant la bat^lte de T^wkesbury»
<y Lords, chevaliers, gentilshommes....* mes larmes para- D lysent mon discours..... Vous le voyez, à tbaque mot que fi n prononce les pleurs viennent inonder mes yeux.*... Je ne » vous dirai donc que ceci s Henri, votre souverain» est pri- » sonnier , son trôiie est usurpé , ses sujets soat massacrés r ses
» édi (s effacés , ses trésors pillés , et là-bas est le loap qui caase » tout ce dégfttt Vous combattei pour la justice : ainsi, au nom
jo de Dieu, lords, montrez-YOus vaillants, et donnez le signal » du combat. »
L'on trouvera , dans le tome m, la tragédie de Riehard III, précédée d'une notice critique et historique ; nous nous contentons de donner ici le portrait d'Elisabeth par l'illustre auteur des Enfanté d'Edouard.
« O vous, pierres antiques, prenez compassion de
» ces tendres enfants que la haine a renfermés dans vos murs, i> berceau bien rude pour ces pauvres chers petits t Dure et D sauvage nourrice. Vieille et triste compagne de jeu pour de » jeunes princes, traite bien mes enfants! Pierres, c'est ainsi » qu'une douleur insensée prend congé de vous. »
Tels sont les adieux adressés à la Tour de Londres par celle qui fut lady Grey, que Shakspeare vous a montrée , depuis, épouse heureuse, reine enviée, glorieuse mère de deux princes, que déjà vous revoyez veuve, qui n'a plus de reine que le nom et qui ne sera plus mère quand vous la reverrez. Aussi ne revient-elle que pour s'asseoir dans la poussière entre Marguerite qui maudit, et la duchesse d'York qui pleure. Elle dit à l'une : « Enseignez-moi à maudire ; i> elle n'a pas besoin de demander à l'autre de lui apprendre à pleurer. Si grand toutefois, si désespéré que soit son malheur, il tient peu de place dans cet indmeiisé drame de RkhardlII où se déroulent quatorze années d'histoire , dans ce poème imposant, mais confiis , où Shakspeare a jeté péle-méle et comme entassées tuit d'iniquités et d'infortunes royales, dans. cette tragédie où se succèdent, se confondent et se heurtent tant de tragédies différentes.
Mais le plus beau génie perd quelque chose à ne pas être simple ; plus les incidents s'accumulent dans un drame, moins les développements sont possibles, et llntérét diminue en proportion même du nombre des personnages qui se le partagent, ' ou plutôt qui se le disputent. Admirez cependant ici la puissance -du poète ; il marque de quelques traits touchants ou terribles, qui les distinguent entre eux, tous ces personnages dont la foule ne semble se presser que pour servir de cortège
i Richard III, hideuse figure qu'il se complaît à peindre dans tonte sa laideur de démon , comme Hilton , celle de Satan* Voyez Elisabeth, par exemple : quelle sainte résignation! quelle majestueuse douceur t quelle naïve expression de toutes les joies et de toutes les douleurs maternelles 1 elle ne yous apparaît que de loin en loin , et l'impression qu'elle vous laisse dans le cœur ne s'eiface plus« U en est amsi de ces jeunes princes qui^ne'Jont que passer devant vous, de ces deux êtres si malheureux et tant aimés, de ces deuœ pauvre$ cher» petite, pour les nommer du nom que leur donne leur mère. Frôles créatures, Shakspeare les compare à des roses. Gomment auraient-elles résisté à ces vents destructeurs qui , s'élevant alors de tous les points de l'Angleterre, bouleversaient les hautes fortunes et déracinaient les trônes?
Leur sanfHe tiède et lourd annonçait un orage Pour ces pâles boutons, qui presque du même Âge, Sur un même rameau confondant leur parfum, L^un à Pautre enlacés , semblaient n'en former qu'un.
L'orage les a touchés, et c'en est fait d'eux : n'y a-t-il pas là une tragédie tout entière? Gomme s*il la dédaignait, Shakspeare l'ébauche à peine et passe outre. Mais, s*il ne vous la donne pas, il vous la fait rêver ; témoins les vers qu'il a placés dans la bouche deTyrrel et dont ceux-ci ne sont qu'une inspiration :
Si vous les aviez vus hier, à leur réyeil,
Les yeux encor fermés, le plus jeune des frères
Tenant encor entre eux ce livre de prières !
Leurs bras nus se cherchaient Pun vers l'autre ëtendas ;
Sur ce lit leurs cheveux retombaient confondus ;
Leurs bouches, qui s'ouvraient comme pour se sourire^
Semblaient avoir en songe un mot tendre à se dire.
Si vous les aviez vus, vous-même épouvanté
Devant tant d'abandon, de gr&ce et de beauté,
Yous auriez dit, milord : U faut trop de courage
Pour détruire du ciel le plus charmant ouvrage.
Oui, de tels vers , je parle de ceux du poète anglais, sont une tragédie. Heureux priiïlége de quelques esprits puissants, ïé^
574 KOTICE
lite dé llMdllîgeiiee homateé^ fai arrifeal i l*éutèrd ûb ebi-f . qm Httératori pour ttéer fait chas M naUoiiiil hhe peaaéa qa» IMT éekapjpe est ftooade ^aor ravaanr. Tevtl Mis kwa oeuvres pane en aai « gaMne de graadaiir^ néiMc* «pa'it dàla)|ffMait# Dit itêH qm Unw plaeaMi a îëté a» barihrA datîeai un tableaa et anfanie «i peMfa ; taut in oofrif^ lient naître d'un eeuA t^m qui aat lanM 4e laar pkariei Tel a élété km* gkierrt le privtté^ * Mial»paare/aa an Ffaica catari ér jnaneP9«
Càgmâxâ DBiiiAVi«NB<
HENRI vni.
TSi^Amn.
« Henri VIII, quï ftit ier lîiaW de Sîi féttrtf^, é(ûi envoya deux reines à réctiaifetfd, qdî ctrassât tes tefîgteùsè^ ef léi^ moines de leurs couvents, qui fonda lifie égti^e ôiï lé cffetgé âe marie, où les vœux monastïqueâ èôni abofis, ^Cfî fit petit âdhcantedouze mille hommes dans les supplices, fuf aussi àuCéuf en vers comme il était en proâe : il jouait de Ta flûte et de l'épinette ; il mit en musique des ballades, pour sa cour, des messes pour sa chapelle: il reste de lui un motet, une antienne, et beaucoup déchafauds. N*était-ce pas un troubadour d'une grande imagination que cet honune, qui se servit d'uàe statue de bois de la Vierge pour alimenter le bûcher de l'ancien confesseur de Catherine d'Aragon, que cet homme qui manda à son tribunal la cadavre de saîat Ihomas de Caotorbery, le jugeante con*
SUR HENRI VIIL 575
damia à mort qui fit lier des fftgots sar le 4m de emq aiia«
bapiistes h(^kndai9, et se donna le joyeax spectacle de cinq auto-da-fé errants. Il eut un jour un bean aajet de sonnet ro* mantîqiie : du kaut c^nae colline 8<Ai»ire d« parc de Rieteieiid, il épia la noayelle da supplice d*Amne de Meyn; il tmaaiNit d'aise au sigaal parti de laToar de Londres* Qaelle fokipcë! le fer avait tranché le coa délicat, ensaad^njtè les ]»eaoz rkefeax auxquels le roi poète arait attacM ses Calaites caresieSv »
M. de Chateaubriand, auquel nous avons* emprunté ce pas sage, s'écrie, en parlant des effets du protestantisme : a L'histoire présente des spectacles bien divers : en offre- 1-^ elle de plus extraordinaire que celui de la querelle de Luther et de Henri YIII, quand on songe à ce que furent ces deux champions, et la révolution qu'ils ont produite! Voilà les instituteurs des peuples, les anachorètes du rocher, les austères enfants des doctes déserts d'une nouvelle Thébaïde, auxquels des hommes de raison , de lumière, de vertu, de liberté, ont soumis leur conscience et leur génie I Qui mène donc le genre humain? »
Henri YIII, paisible possesseur du trteie , est gouverné par ie cardinal Wolsey, ministre tout-pHuasant, et détesté de's sei^ gneurs anglais. Le doc de Bttckmgham liôafle voir sa haine contre ce favori. Wolsey le fait aeesser par de fistox tétoMB, et lui fait perdre la tète sur un éehafaud. La reine, Gatiie^ rine d'Aragon, qui s'est intéressée pour ce seigneur, acewe le cardinal de concuasioii. Wolsey, pour se venger, fait naître dans rame de Henri des serupules sur son mariait avec eetfe princesse, et lui montre Anne Boleyn , dont il devient éperdâment amoureux» Il profite de cette passion peur achever de perdre la reine, et fiure rompre son mariage ; maisy ne voûtent pas pour sûuveriane Anne Boleyn, il entrave la procédure du divorce. Ses menées secrètes étant découvertes , îk est chassé de te cour, le divorce est prononcé, et le roi épouse Anne Boleyn. Craïuner, qui a remplacé Wolsey, est accusé par Gardiner , évéque de Winchester; mais le roi te protège » et tout qu'il soit parrain de la princesse Elisabeth, fille d'Anne Boleyn. Catherine d'Aragon meurt de chagrin.
Cette pièce historique, écrite probablement en t60t, comprend une période de douze ans. Elle commence à la dou* 2ième année do règne de Henri ^ ea tSSàiy et fiait: au baptême
d'Elisabeth en 1533, elle a toiqoarsétè représentée, avec pompe et magnificence; aussi a-t-elie toujours atUré un grand concours de spectateurs.
Gatlierine d'Aragon» la plus jeune des quatre filles du roi Ferdinand d'Aragon et d'Isabelle de Gastille, naquit à Alcala, en 1485. Elle avait hérité de la hauteur et de Topiniàtreté de caractère de la reine sa mère , mais non de sa beauté ni de ses talents supérieurs. Son éducation , dirigée par cette femme extraordinaire, grava dans son esprit les plus austères principes de vertu, les plus hautes idées de décence, le plus scrupuleux attachement pour les exercices de la religion, et cet orgueil excessif de la naissance et du>rang y qui distinguait sa famille et sa nation. Sous d'autres rapports, Catherine avait un jugement sain, une Intelligence forte, un esprit naturellement simple et sérieux , et un cœur porté à la douceur et à la bienveillance. A Tâge de cinq ans, elle fut solennellement fiancée à Arthur, prince de Galles, l'alné des fils de Henri VU. En 1501, elle débarqua en Angleterre , après avoir échappé à un naufrage ; die fut reçue à Londres avec de grands honneurs, et unie aussitôt au jeune prince qiîi n'avait que quinze ans; elle en avait dix-sept.
Après cinq mois de mariage , Arthur mourut. Henri VU, voulant garder la riche dot de l'infante, et conserver les avantages de cette alliance avec un des plus puissants princes de l'Europe, conçut ridée de faire épouser Catherine à son second fils Henri. Il obtint pour cela une dispense du pape, et Catherine fut fiancée dans sa dix-huitième année à Henri; le jeune prince n'avait que douze ans. Il résista autant qu'il put à ce mariage avec la veuve de son frère; le roi Henri même, dont la santé déclinait, conçut des remords, d*avoir forcé son fils à une pareille union. Avant de mourir, il obligea donc le jeune Henri à signer un acte par lequel il renonçait à son mariage futur avec l'infante. Henri le signa avec répugnance; et Catherine, au lieu de retourner dans sa patrie, resta en Angleterre. C'est que le jeune prince avait changé de sentiments j)our elle : sa douceur et son amabilité l'avaient séduit; aussi, après la mort de son père , il déclara qu'il ne prendrait point d'autre femme que Catherine d'Aragon. Le 5 juin 1509, ce mariage fut célébré avec une pompe vraiment royale. Les deux époux vécurent dans une harmonie parfaite jusqu'à Tannée 1527, malgré
SUR HENRI Vin. 577
quelques infidélités passagères du roi» elles longues prières et les austérités religieuses de la reine.
La légalité du mariage du roi Henri VIII avec Catherine ne fut jamais contestée jusqu'en 1527; mais, dans le cours de cette année» Anne Boleyn parut à la cour, et fut liommée fille d'honneur de la reine. Ce fut alors seulement que Tunion de Henri avec la veuve de son frère devint pour lui un prétendu sujet de scrupule. Les procédures qu'il fit naître durèrent six mois, sans que Timpatience et le caractère de Henri pussent abréger ce temps. On lit dans une vieille chronique que, si les hommes en général, et plus particulièrement les prêtres et les nobles» étaient du parti de Henri, toutes les dames d'Angleterre étaient du parti contraire.
L'action de la pièce Ùl' Henri VIII renferme les événements qui eurent lieu depuis Taccusation du duc de fiuckingham, en 1521» jusqu'à la mort de Catherine, en 1536. Shakspeare» en plaçant cette mort avant la naissance de la reine Elisabeth » a commis un anachronisme non-seulement pardonnable» mais nécessaire.
Si l'on se rappelle aussi» loque Catherine est l'héroïne de cette pièce » et qu'elle est présentée» depuis le commencement jusqu'à la fin, comme la reine des reines; 2» que tout l'intérêt .roule sur elle et sur Wolsey , l'une rivale offensée » l'autre ennemi d'Anne Boleyn; 3o que ce drame fut écrit sous le règne et pour la cour d^Ëlisabeth ; on appréciera davantage la grandeur morale de l'esprit du poète» qui dédaigna de sacrifier la justice et la vérité à aucune convenance d'utilité ou de temps.
Schlegel fait observer que l'exactitude littérale et l'apparente simplicité avec lesquelles Shakspeare a adapté quelques événements et quelques caractères historiques à ses plans dramatiques, prouvent également son génie et son jugement. Cette remarque , comme la plupart de celles de Schlegel , est profonde et vraie; sous ce rapport» on peut regarder Catherine d'Aragon comme le triomphe du génie de ce grand écrivain. £n effet, uon- seulement Shakspeare nous donne ici une belle description du caractère magnanime de Catherine » mais il nous offre une précieuse leçon de morale » en prouvant que la vertu seule est une source suffisante du pathétique le plus profoud, sans aucun mélange d'ornements I. 37
579 NOTICB
éuaa^fàn s ear quel Aotne que Shtkipeane «Ht présenté «m reine, une héroïne de tragédie , dépouillée «de CoviteB les pompes rof ftlea, {uivée 4e txwtes les eovrcei ordinairei d*iiKérét poéti- ^««9 je«beflie» henrté , fràce , imaghuAleii , Méffigeoee enpérittore? ^niel aaAre, puM <a«euA afpel à octne hiiegiiiaisrây sais «ocime violMîett 4e la Térité lii«lériq«e èu euean «aerifice dfi« «Ettros peBBoe— fee dnmatiqsef , avraiit p« , apfmyé«in* k pnMeifie woral «eid , remuer le eentîneot m Coud de qm e»Qt>9, «MK toBcher, et «dus élever «m «âficu des juins pm^es et dci i^lns aaintaBinipiilBioHs de noire iiiaKnre.
La eeflCradietion «pp&rente qm résuHe du contraste entre les tdiapof itioDS satoreïles 4e Gafthernae , la «toadien «à dHeeeft placée, son orgueil castillan et'SeneiKfréme simplie^édeleiifai^^t 4eieoBduit« f iTioffleHible lèraaeté avec laquelle elle soutient Ma^roit^eadeuee résignatioBaaKdopeiDéB ot eux affronta^ rûnpatîe»ee de oarAetère perçant à travers fimniliié ff^m espril attbyogoé par un profond Benliment de reltglM», etime certaioeiBust^iié eovFraiit sa JMenTsîtlwge réelle , towfteoccB qualités opposées et cependant en harmonie , Shakspeare les a mises en ieu dansm fpebit n(Hnbre de ioèikes<admiraMee. Ca^e rkiei^oiW'est (d'abord sacmtrée, filaîdast devant le roi eela^feur du «peuple faeoaUé >par ieStfslevsîeÉstttégiAes «de Wolsey.lkns cette acènef ifid «9t Shifitonîque, BOtR evons >«Be prev^ trappa^ de son 'C^prit dndt -et ^ékevé , de «a fermeté 4e réselution , de sa >piéâé «t de «a faieaareiManoe. Sa digiiité, qui ne rec<de pdmt devant le iCi^rduKal , vom qui ne T4i poiift jusqu'à le ^^ra^^r, sa sévère f^innode A Tinte&dant >d« dite de éfKrkm^ham , sofft aussi caractéristiques. C'est en nous montrant ainsi Catherine inj^ealie ide itoas les drauÉs et >de toate iPii^uenoe de la femme d'an Tm^ «qae desâftnafeiims «oti lAle ^va «e iroover emùke feroift plttS'd'iHq[)nesaian«iir ocnis. lyite est plaoée -d'Abord A «une <tdHe haiitoitr4aB6ttot0e.estimeet nodre veapem,'qu'aa «i)Mea4e4*ftbandoa^tdeii'lMiaiîiiatîo&t 4^ de la pitié profonde qu'eUe-nons rnsq^irera^ ia^pnemîèveiîmpresakm restera <la même, efCaffae- TÎBene ftombera jamais aa-dessous.
JLa commeooeiaeitt du second acte, nous sommes préparés «UK^ooédures'du divorce ; et ndtre respect pour Catherine reçoit un mouveaa degré d'élévation de la sympathie générale pour lia bamu reine ,'€i du bel éloge que le duc de NorfoH^ fait de «on cM-actère.
Peu de temps après, Ajwe Boleya ioqi^ ^h» irèpugaftoee sur ce trône, d'où sa royaU «)«ittraase Jtétè ii criMUam^ éUiguée I
On a cité avec raison la belle scène de la comparution de Catherine à Black-Friars , et le portrait d'Anne Boleyn, rayonnante de beauté à Son couronnement ; elle est placée immédiatement avant la scène de mort de Catherine. Quant à la seène de la procédure, tirée mot à mot des vieilles chroniques et des registres , le génie et le talent du poète ont tempéré et élevé tout ce que les lois avaient de sec et de dur.
La comparution précitée de Catherine à la cour de Black- Friars, accompagnée d'une noble suite de dames et de prélats de son conseiT, et son refus de répondre à la citation» sont des faits historiques. Son discours au roi est extrait de la vieille chronique de Hall; il n'y a presque d'autre changement que. celui de la prose en vers blancs.
La mfi#.~ « Sire, je tous coBJnre de me rendre justice, et de-m^accorder retre pitié; car je surs une malheureuse femme, »Be étrangère née loin de vos États : je n'ai ici aucun juge impavtial, et je ne puisespérer un égal partage de bfenveillance et de protection. ( Elle se lève. } Hélas! seigneur, en quoi vous airje o£[Qnsé'2 QwA motil de méeoQleiHement vous a donné ma conduite, pour vouloir ainsi me tMtnDÎr et me retirer vos bonnes grâces? Le ciel m'est témoin que j'ai été pour vous une femme humble et fidèle , soumise dans tous les temps à vos volontés , toujours tremblante dans la crainie de vous déplaire , attentive à vos moindres signes, triste ou gaie,seiou que je voyais votre front sombre ou riant. Quand m'est-il arrivé de m*opposer à vos désirs, ou de ne pas y^ conformer les miens ? Quel est celui de. vo& 9ffm l^wr lequel jet n'aie pas essayé de vaincre mon aversion ^ (^uoiqu-il fût mon enueoii ? Y a-t-il un seul de mes amis auquel j.'aie conservé mon affcc* tion,rorsqu1l avait encouru votre disgrâce? En est-il un seul que je n'aie pas éloigné pour vous plaire? Sire, rappelez eu votre mémoire qu étant votre épouse depuis pUis de vingt ans, je ne me suis jamais écartée de cette obéissauce , et que j'ai eu le bonheur de vous donner plusieurs enfants : si, dans ce long espace de temps, vous pouvez citer et prouver un seul fait contre mon honneur, mes serments, mon amour et mes devoirs, contre votre personne sacrée, au nom de Dieu, cliasscz-iuoi ,
fermez-moi votre palais avec le mépris le plus outrageant, et livrez-moi aux mains de la justice la plus rigoureuse! »
Sa récusation de Wolsey qu'elle regarde comme un ennemi de la vérité, et ses expressions : Je le récuse enlièremenl pour juge, sont encore des faits historiques.
Quelle beauté! quel naturel, dans Texplosion subite d'indignation de Catherine, vers la fin de cette scène. Shakspeare a supérieurement paraphrasé ces paroles du roi en parlant de Catherine : Si je la changeais volontairemeiU , je ne serais pas sage.
a S'il se trouve un homme dans le monde entier qui ose » avancer qu'il possède une meilleure épouse, qu'il ne soit » jamais cru en rien pour avoir avancé un mensonge sur ce » point. — Si tes rares qualités, ton aimable douceur, ton an- » gélique et céleste résignation, cet art d'une épouse d'obéir » avec dignité, et les vertus souveraines et religieuses pou- » vaient parler et te peindre, tu serais, toi seule, la reine de D toutes les reines de la terre. — Sa naissance est illustre , et » elle s'est toujours conduite à mon égard d'une manière digne » de sa haute noblesse. »
Les anuouteurs de Shakspeare ont observé l'étroite ressemblance entre ce beau passage :
a Je suis prête à pleurer, mais dans l'idée que je suis une » reine (ou du moins j'ai rôvé longtemps que je l'étais) , et » dans la certitude que je suis fille d'un roi, je veux changer » mes larmes en traits de flamme ; »
et le discours d'Hermione :
I am not prone to weepîng as our sex, etc.
DansHermione c'est l'orgueil du sexe seul qui parle; dans Catherine c'est Torgiieil du rang et celui de la naissance. Hermione, quoique si majestueuse, est parfaitement indépendante de son état royal. Catherine , quoique si humblement pieuse , n'oublie jamais le sien, et ne permet pas aux autres de l'oublier un seul moment. Hermione, quand elle est privée de la couronne et de l'amour de son mari, qui faisaient le charme de sa vie, regarde tout avec désespoir et indifférence, excepté son honneur de femme. Catherine , divorcée et abandonnée, conserve toujours son orgueil castillan et le sentiment de sa dignité.
Lorsque Wolsey et Campeggio visitent la reine par ordre du roi» ils la trouvent occupée aux travaux, de l'aiguille au milieu de ses femmes; elle va au devant des cardinaux avec un écheveau de fil blanc pendu à son cou. « Pensez-vous, milords, leur D dit-elle, que le conseil d'aucun Anglais sera pour moi contre » la volonté du roi, dont ils sont sujets? Non assurément , mi- » lords ; ainsi , quant aux conseils auxquels j'ai intention de » mettre ma confiance, ils ne sont pas ici; ils sont en Espagne, » dans mon pays natal. »
Dans cette scène inimitable entre Catherine et les deux cardinaux , nous ferons observer avec quel art Shakspeare a resserré les incidents, et développé tous les ressorts de la grandeur d'âme de Catherine. On la trouve, comme une princesse antique , entourée de ses femmes ; elle demande de la musique pour adoucir son âme qui est triste et troublée; Tune de ses femmes prend son luth , et lui chante deux stances qui célèbrent le pouvoir de la musique. C'est une ode charmante,dont le sentiment est parfaitement adapté à l'occasion, et dont Télé-» gance polie et classique respire le véritable esprit de l'antiquité.
Le chant est interrompu par l'arrivée des deux cardinaux; Catherine prévoit leur subtilité, soupçonne leur dessein, sent sa faiblesse et son incapacité pour disputer avec eux; tout cela est agréablement représenté, de môme que sa dignité soumise, sa prudence, et la présence d'esprit avec laquelle elle élude une réponse définitive. Mais, quand ils lui conseillent de songer à ce que Henri, qu'elle connaît bien, peut faire pour sa ruine , alors son caractère naturel remporte ; et , pour me servir de l'expression de Tunstall, sa colère et son angoisse éclatent en ces mots :
« Est-ce là votre conseil chrétien?— Loin de moi , tous deux! » Le ciel est encore au-dessus de tout. Là siège un juge qu'an- 0 cnn roi ne peut corrompre. »
Avec la même force de langage, et un sentiment impétueux, mais plein de dignité , elle assure qu'elle est la véritable épouse du roi, qu'elle doit l'être, et elle insiste sur ses droits :
a Ai-je donc vécu si longtemps son épouse, son épouse fidèle, » et, j'ose le dire, exempte du plus léger soupçon I... et cela » pour m'en voir ainsi récompensée? Milords, cela n'est pas » bien. »
* Cette explosion de passion qui ne loi est pas ordinaire est aussitôt suivie d'une réaction natureUe; elle fond en larmes , abattue et 8*appitoyant tristement sur elle-môtne.
En approchant de la dernière scène de la vie de Catherine, il semUe que Ton entre dans un sanctuaire où rien ne convient mieux que le silence et les larmes» tant la vénération porte à la compassion et la sennbiKté aa respect*
<x Plût an ciel, s'écrie la reine , que je n'eusse jamais mis le D pied sur le sol anglais, ni connu les flatteries qui entourent » les pas des rois ! Vous avez des visages d'anges , mais le ciel » connaît vos cœurs. Que vais-je devenir ? Je suis la plus mal- » heureuse femme du monde. --(il «es êuivantes,) Hélas! peu- » vres filles, quelle est votre destinée! Vous avez fait naufrage n dans un royaume où je n'ai plus ni pitié, ni espérances, ni D amis, ni parents pour pleurer avec moi ; où peut-être aujour- » d'hui me refuserait-on une tombe! Semblable an lis, naguère » la fleur souveraine des champs , je pencherai la tête , et je » mourrai. »
On doit supposer qu'il s'est passé un long intervalle depuis rentrevue de Catherine avec les deux cardinaux. Wolsey était disgracié , et Anne Boleyn au faite de sa prospérité. Le premier était destiné à être haf des deux reines : dans la poursuite de ses desseins égoïstes et ambitieux, il les avait traitées avec perfidie ; l'une fht la cause éloignée, Tautre la cause immédiate de sa ruine.
Le roi, Impérieuï, despote et brutal, veut forcer Catherine à abandonner ses droits, et è déclarer sd fllte illégitime, pour favoriser l'enfant d'Anne Boîeyn. Catherine refuse avec fermeté, est déclarée contumace , et la sentence de divorce est prononcée en 1533, Les personnes de sa suite qui contidttèrent à lui rendre les honneurs dus à une reine, fiirent chassées de ga maison. Elle refusa d'admettre eii sa présence eeiu: qui consentirent à la servir comme princesse douairière, de sorte qu'elle resta sans autre suite que quelques femmes, et son gentilhomme introducteur, Griffith. Durant les dix-huit derniers mois de sa vie, elle résida à Kimbolton. Son neveu, Charlès-Quînt, lui offrit un asile et un traitement de princesse ; mais Catherine, dont le cœur était brisé et dont la santé déclinait , ne voulut point traîner dans un pays étranger le spectacle de sa misère et de sa disgrâce. Elle languit dans sa solitude, privée de sn
SUR Hnaii Yiii. fin
SA]ep ne r«oei^»i snenae ««MdhitMn dn pa|»e» iî aneo» secavFs de Teaipereur» ïi*orgiiell Mette» TaiselMiD «iiragèe^ H la ja* lousie qui la rongeait contre la femme Ifiii loi était préférée
(jalousie qu'elle ne fît cependant jamais paraître dans ses discours, quoiqu'elle fût une des causes de sa mort)) détruisûrent à la fin sa faible constitution.
Ce que Thistoire rapporte , Shakspeare Ta mis. en action. I) n'est pas nécessaire de s'arrêter sur l'admirable beauté de la denoère seènè de Gatberinie; oar elle n'a pas besoin d'être relevée.. En mettant dana sa bonehe lea sentiments qni sont exprimés dans sa leture au roi, Shakspeare j a ajouté la grAce» le pathétique et la tendresse» sans nuire à la vérité ni à la sim" plicité; les sentiments» et presque la manière de s'expirimer» sont de Catherine même ; la sévère Justice avec laquelle ellç trace le caractère de Wolsey est extrêmement remarquable; la douce candeur qu'elle fait paraître en entendait Téioge de celui qu'elle a le plus haï pendant qu'il vivait» ne l'est pas moins.
Une de ses suivantes, après avoir raconté la mort du cardinal disgracié» contimie en ces termes ;
« Le mal que font lés hommes tft sur Tairaîn ; nous traçons )> leurs vertos sur ronde...* Ge oardînal , quoique issu d'une » humble tige» fot eependaal iiiooBtiaatalilement fermé pour «1 parvenir aux grandes digoltés* A peine sorti du berceau^ i> c'était déjà un savant mûr et judideut; il était singnlièreii> ment éclairé d'une éloquence persuasive ; hautain et dur a pour cem qui ne l'aimaient pas» mais doux envers ceux qui » le reeherehnien^ ; et> s'il no pouviiit se rassasier d'aoquérir j> des richesses (ce qui fut un péché)» en revanche» madame» il • était i les répandre d'une générofdté de prince. Portez éter* » nellement témoignage pour lui « fils jumeaux de la science » qu'il a élevée en vous» Ipswich et Oxford, dont l'un est ton^bé » avec lui , ne voulaat pas survivre au bienfaiteur à qui il de« » vait sa naissance ; et l'autre» quoique imparfait encore, est n cependant déjà si célèbre» si excellent dans la scienee, et » si rapide dans ses progrès continuels» que la cbrétiepté ne a cessera d'en proclamer le mérite l 6a ruise lui a amassé » des trésors de benheur; car oe n'est qu'alors qu'il s'est senti » et connu iuiHfnéflie , et qu'il a compris combien étaient heu-
» reax les humbles. Poar couronner sa vieillesse d'une gloire » plus grande que celle que les hommes peuvent donner, il est » mort dans la crainte de Dieu, a
Gomme l'enthousiasme religieux de la reine est beau! Le sommeil qui visite son oreiller pendant qu'elle écoute cette triste musique qu'elle appelle son glas; son réveil après la vision de ce juge céleste, qu'elle a eue :
« Esprits de paix, où étes^vous? étes-voos tous évanouis » D et me délaissez-vous ici, dans cette vie de misères? »
«ont d'une beauté inexprimable; et, pour dernière touche de vérité et de naturel, nous voyons que le sentiment de son propre mérite et de son intégrité, qui Ta soutenue à travers toutes les épreuves de son cœur, et cet orgueil du rang pour lequel elle a combattu tant d'années, et qui lui était devenu plus cher par l'opposition et par sa persévérance à le soutenir, sont les derniers sentiments qui agissent fortement sur son esprit , jusqu'au terme de son existence.
Nous croyons ne pouvoir mieux terminer cette esquisse, qu'en citant le passage suivant de l'excellente notice sur Catherine d'Aragon, par M. Amédée Pichot.
a Dans la scène des derniers adieux de Catherine , Shakspeare a placé une vision toute eath<rfique : six anges viennent poser une couronne sur la tête de la reine endormie, et puis remontent au ciel où elle les suit des yeux , en tendant vers eux ses mains mourantes. Ce songe est d'un grand effet» lorsque la reine le raconte à ses femmes, qui, pendant qu'elle leur parle de son espoir du ciel, remarquent entre elles la soudaine altération de ses traits , son teint qui pAlît, ses yeux qui s'éteignent, et tous les signes d'une mort prochaine, si tristes pour nous sur le visage d'une personne aimée I C'est en ce moment qu'un messager du roi vient apporter à la reine mourante quelques froides paroles de condoléance. Catherine sourit à ce tardif souvenir, et pardonne en chrétienne à l'époux qui l'outragea si cruellement; elle recommande sa fille Marie au roi, et la prie de marier ses trois fidèles suivantes. Ici Shakspeare a traduit encore, en l'amplifiant un peu, cette lettre historique qui fit, dit-on, pleurer le lâche et barbare Henri YIII. Puis, ayant parlé en bonne mère , en bonne mattresse et en
chrétienne résignée, Catherine, en vraie reine» en reine espagnoley proteste une dernière fois contre son divorce, et réclame une sépulture digne de son rang :
(( Mes yeux s'obscurcissent. Adieu, milord; adieu, Griffith... » Non , mes amis , vous ne devez pas encore me quilter I » Je veux qu'on me conduise à mon lit. Appelez mes autres
s femmes Quand je serai morte, je veux qu'on me traite
D avec honneur, qu'on répande sur mon cercueil des fleurs jt> virginales , afin que tout le monde connaisse que je fus » une femme chaste jusqu'à mon tombeau; qu'on m'embaume » avant de m'ensevelir; et, quoique reine détrônée, cepen- » dant qu'on m'ensevelisse comme une reine et comme fille » de roi. jd
Infortunée princesse I si Uchement abandonnée, le ciel te réservait mieux que tous ces vains honneurs : chrétienne, tu reçus parmi les bienheureux la couronne de ton dernier songe; reine outragée , la muse de Shakspeare réhabilita ta mémoire ici-bas, devant la fille même de ta rivale, a
Amédée PICHOT.
Shakspeare nous a présenté dans Gatherioe une reine et une héroïne, qui, par-dessus tout , est une femme bonne. En nous l'offrant ainsi, et en assurant l'effet de sa tragédie par l'emploi de la vérité et de la vertu, il nous a donné une preuve sublime de son génie.
Nous ajoutons ici le portrait biographique d'Anne Boleyn par madame la princesse de Graon , dont le talent, à la fois gracieux et profond, a répandu tant de lumières sur l'histoire d'une époque que les écrivains protestants salariés ou à préjugés ont représentée sous les couleurs les plus fausses.
cr Shakspeare, dont le génie tour à tour énergique et gracieux étudiait la nature et demeurait fidèle à la vérité, avait, en écrivant sous le règne d'Elisabeth le drame de la vie de Henri VIII, une tâche difficile à remplir. Bien difiTérent cependant des auteurs dramatiques de nos jours, qui se croient en droit de n'emprunter à l'histoire que les noms de leurs héros , il s'est contenté de rejeter dans l'ombre les faits qu'il ne pouvait dire,
trône l'exemple de toutes les vertus; Henri VlIIySans souvenir d'un amour violent , mais éteint , sans pitié pour une femme qui avait toujours été bonne et fidèle , résolut de lui arracher sa place pour la donner à une autre. La vanité , l'amour du monde et de ses frivoles plaisirs* cachèrent sans doute à Anne Boleyn Ténormité du crime qu'elle commettait, non-seulement en consentant au divorce du roi , mais en y travaillant de concert avec lui.
Une fois entrée dans cette voie, rien ne Tarréta , ni les douleurs de Catherine y ni les malédictions du peuple » ni les foudres de l'Ëglise. Elle monta enfin sur le trône; elle fut couronnée publiquement # le !<>' juin de Tannée 1533» en présence de toute la noblesse d'Angleterre. Son passage fut couvert d'arcs, de fontaines jaillissantes, de riches tapis> de fleurs vermeilles.
Mais ce fut le seul jour de triomphe accordé à cette grande iniquité. Le lendemain de cette pompe bruyante , quand les acclamations arrachées à la crainte ou poussées par l'intérêt et l'ignorance 9 eurent fait place au silence, Anne Boleyn put déjà comprendre que le bonheur ne s'étmt point assis avec elle sur un trône usurpé. Le roi souhaitait avec emportement un héritier mâle , elfe ne lui donna qn'une fiUe. Il en tàmrigna un vif déplaisir, et il commença à parcourir cette sanglante carrière dont la reine dut se reconnaître et s'accuser comme la cause première.
Sans cesse assiégé par les plus noirs soupçons, Henri VIII ne pouvait goûter aucun repos; torturé par sa conscience, à la moindre rumeur il tremblait pour sa vie. Les prisons se remplirent. Une jeune femme» nommée Elisabeth Bar ton , et six clercs, furent accusés de haute trahison pour avoir cru à des prédictions défavorables au roi ; ils périrent tous. Bientôt on arrêta aussi le vénérable évéqne de Rochester et l'illustre Thomas Morus. Leur crime était d'avoir bUmé le divorce et d'être restés fidèles à l'Ëglise romaine. Après une année de soufirance, ils eurent la tète tranchée. Catherine, enfin, mourut de chagrin dans l'exil, où son rang même n'était pas respecté. Dès lors la mesure fut comblée ; en vain Anne Boleyn essaya-t-elle de se réjouir de la fin de cette souveraine, qui, disait-elle, la laissait sans rivale. Le temps de l'expiation était venu ; déjà les regards de Henri VIII s'étaient arrêtés sur la
belle Seymour. Un an après la mort de Thomas Morus et quatre mois seulement après celle de la reine Catherine , les portes de la Tour s'ouvrirent pour recevoir une nouvelle victime. Cette fois, c'était Anne Boleyn, âgée de vingt-neuf ans, qui descendait du trône dans ces sombres cachots. Elle remarqua avec donleur qu'on lui faisait suivre la même route par laquelle on Tavait conduite la veille de son couronnement; et lorsqu'on lui apprit qu'elle était accusée d'avoir déshonoré le lit du roi , son désespoir fut si violent que sa raison parut l'abandonner. Tantôt elle versait des torrents de larmes, tantôt elle poussait des éclats de rire immodérés, ou bien elle tombait dans une noire mélancolie , suivie d'accès de délire. Mais quand la justice de Dieu éclate sur la tête du coupable, la miséricorde se tient à son côté pour qu'il ne périsse pas entièrement. Au fond de sa prison , Anne Boleyn sentit bientôt se réveiller dans son Âme les sentiments de la foi chrétienne. Elle devint calme , ne s'occupa plus que d'exercices de piété, et demanda à recevoir les sacrements. Cependant la commission des pairs nommée pour la juger s'assembla, et Anne fut amenée à la barre le 3 mai 1536. Là elle fut accusée publiquement d'adultère, d'inceste et de trahison envers le roi , dont elle avait , disait-on, souhaité la mort. Ses complices étaient lord Rocheford , son frère , Norris, Brereton, Weston et Smeaton, tous officiers de sa chambre.
Elle se défendit avec éloquence et modestie; néanmoins les lords, présidés par son oncle, le duc de Norfolk , la déclarèrent coupable et la condamnèrent à être brûlée ou décapitée, selon la volonté du roi. En entendant prononcer cette sentence, l'infortunée s'écria que Dieu savait qu'elle ne méritait pas un si cruel châtiment, et qu'elle avait toujours été pour le roi une femme loyale et fidèle.
A peine l'eut-on emmenée, que son frère prit sa place et fut condamné à perdre la tête et à être coupé en morceaux. Les quatre roturiers furent envoyés à la cour du banc du roi. Smeaton se reconnut coupable» les autres nièrent obstinément; tous furent exécutés à Tyburn. Mais la vengeance de Henri VIII n'était pas encore satisfaite. Le lendemain du jugement de la cour des pairs, il manda Tarchevêque Cranmer, et lui enjoignit de proclamer nul le mariage contracté entre lui et Anne, et de déclarer illégitime l'enfant qui en était provenu. Deux jours
590 NOTICB
aprà» çeUe doriMère bu^iiliatiga, Aaoe Boteyo fut «imeaée^ mx peu avouât midi , sur le gazoa de Tio^ériQur de b leur ; les ducs dc} Suffolk et de Kiçhemondi. le tord-mwe» les &bérifs et les aldermeoy ainsi qu'une députatiou i» chacune des cor* poratiQas« se trouvtkieut présents*
La veiHç au 4oir, après s'être coofessée et avoir reçu lat sainte communion, elle s*était ietée aux pied^ de I^dy Kingston, femme du UeutQnant de La Tour» pour la supplier d* aller, lorsqu'elle ne serait plua^ se mettre pareillement aux genoux de la princesse Mftrie pour implorer son pardon* Maintenant oa s'attendait qu'elle allait protester de son innocence; mais« s'é* tant touruéç vers ces témoins qui naguère avaient assisté 4 soa élévation au rang suprême, elle se contenta de leur dire qu'elle venait pour mourir selon la loi « et qu'elle ne voulait rien dire contre cette loi ni accuser personne ; qu'elle priait DJeu de protéger le roi, qui avait tov\j|ours été pour elle un prince bon, aimable et gracieux, fille leur demanda ensuite de prier pour le salut de son âme ; puis ^ s* agenouillant avec courage >. elle pencha )a tête sur le billot et reçut le coup de ka mort. Soa corps fut enfermé dans un coffre de bois d'orme , et inhumé dans la chapelle de la ToM.r, où l'on voit encore aujourd'hui la hache qui servit^ lui trancher la tête.
Il est impossible de n'être pas touclié de la tciste fin de cette infortunée reine, et de ne pas être frappé de la similitude qui existe entre les fautes de sa courte vie et les maux, qui la terminèrent. A cause d'elle> sous prétexte de parenté à un degré prohibé entre époui^ , Catherine d'Aragon fut forcée de comparaître devant les lords> et, au mépris de toute bonne foi, lady Marie, sa GMe, (ut déclarée inhabile à succéder au trône. Anne fut amenée devant lea mêmes Juges, non environnée de l'éclat d'une vie vertueuse, mais courbée sous le poids des accir sations les. plus flétrissantes.
Thomas Morus et l'évêque de Rochester avaient péri par elle, et comme eux, son sang coula à la même place où fut versé le leur : heureuse cependant d^avoHr mérité par son repentir et sa résignation le pardon de cette Église qu'elle avait si cruellement déchirée > et d'avoir pu se réfugier, en quittant la terre, dans l'immensité de la clémence divine.
La, peikcesse djei CRAO?f .
SUR HfiMRi VIll. 591
Apnès la jûieaotère de It reiae GaCherifie , le caractère le plus pukiflmmest daasioé est celui de Wdsey. Prévoyaqt déjà sa disgrâce, il fait éclater ainsi son désespoir :
« U (le roi) m'a quitté aree un regard neiiaçaxit c tel est le » re^afd «pe lanee ie lien irrité sur le chaMenr téméraire qui » Ta biaisé; puis ii f aoéaatit. ^rr J'ai' atteint le ûiUe de mei » ^aaieuff ; et, 4e ce plein midi de ma gloire, je me précipite » maintenant vers mon dédia : je tomberai, cemme uQe brii-» » lante exhalaison du soir, et personne ne me reverra plus. x>
Onette mafestél qmsi pathétique deas le discours que le cardinal adresae èa^fifavrori, €romwellf
« CjromweUf je m l^royiais pas f épa#(Jr« une larme dw$ tous » mes m.alUeurs; jm^ tu ff^^ coxL^raias p^r ta générei^e ûdé« » lité à m'^at^xidrir commç ujae i^fom^f Séchons 19105 pl^r^ , » et jpréjii^-moi rerejiUe epCjOf p uni^ ïqï$ , Qr^im^^. QimA mpi» X) mm sera dao^ l'oublia ^t il y «era l>i^n^ôt; )^f^u(e je repo- » serai dans la froÂdç tqmbç^ jet ^u'^Qn^^ p^^l^jra p)^s (]e j»pi|, » dis^^e que )e Vafiprafiis; dis q^A^ W^H^f » ^pi tr^^y^r^ aur » trefois r^çéAP .de la ^olr^ , et jspiid^ iouf le^ 9bU^^s et tou§ » les écueils de la jgrAQkdei^r, tf^XT4^â»m^n i^ufr/^gç uuq » route pour voguer beureMsemeQt, uf^ ro^t^ sf^tp et iof^il- 2> JLible,.quoiqtue toioi q^al^re V^it> mécvnuue. Ob^ery» bien m^ » cUule, et ce qui a cajgfié ma rijûn^. CromweU , j.e tp Ip recom- ;> mande^ repe^ss^e Fambitio^; ce vice a pejrdu ies apges; » comn^em rho.mme , iro.»ge Àe so{i Créajtewr, po^g^rait'-il e^- » pérer dans cejtt^ voie ^u^lq^e succès? 4io(i^*tpi p^ûns que » tous les autres ; protège ceux qui -te baïssisçit } Jla CQrrup- » tion a moins d'empire pour gagner les cœurs que la vertu. s> Montre toujours une douce affabilité afin de réduire au si- » lence la voix de Tenvie. Sois juste et ne crains rien : que le » but de toutes tes actions soit l'intérêt de ton pays , de ton » Dieu et delà vérité: alors, si tu succombes, Cromwell, tu
» succomberas en glorieux martyr. Sers ton prince
» Viens avec moi^^ûs l'inventaire de tout ce que
» je possède Jusqu'à la dernière pièce de monnaie ; tout appar- 0 tient au roi; ma robe et mon intégrité devant le ciel , voilà » tout ce que j'ose maintenant appeler ma richesse. O Grom- » welly Cromwell ! si j'avais seulement servi mon Dieu avec la
» moitié du zèle que j'ai mis au service de mou roi , ii ne m'au- » rait pas» dans ma vieillesse, livré sans défense à mes enne- » mis. »
Le monologue exquis du cardinal au moment de sa disgrâce suffirait pour attester la supériorité du génie de Shakspeare , quand il n'aurait jamais écrit d^autres vers. G*est une belle peinture philosophique de l'ambition déchue , ramenée à la réflexion par un revers mérité de fortune.
«Adieu, éternel adieu à toute ma grandeur I Voilà bien le » sort de l'homme l Aujourd'hui il se pare des tendres fieuîUes » de Fespérance; demain il fleurit et s'épanouit, fier de son » éclat vermeil : le surlendemain arrive un orage , un orage » assassin ; et , tandis qu'il se flatte , l'homme crédule , que sa » tige grandie n'a plus rien à craindre, les frimas sèchent sa ra- » cine, et il tombe, ainsi que je tombe moi-même. Gomme » l'enfance imprudente qui se confie à un frêle soutien , je me » suis embarqué, il y a quelque temps, sur la mer de la » gloire, sans consulter mes forces : à la fin l'esquif où vo- JD guait mon orgueil s'est entr'ouvert sous moi , et m'a exposé, » vieux et usé par les fatigues , à la merci d'un impétueux coa- » rant qui va m'engloutir pour toujours. Vaine pompe et D gloire du monde, que je vous hais! Je sens mon cœur sai- » gner de sa blessure. Oh I combien je plains le malheureux » qui attend son bonheur du sourire des princes ! Il y a entre » celte faveur à laquelle il aspire, cet aspect flatteur des rois » et sa ruine, plus d'alarmes et d'angoisses que n'en ont la » guerre et l'amour; et quand il tombe, il tombe comme Lu- » cifer, sans espoir de se relever jamais. »
LE ROI LÊAR.
T&ilGtolE.
Léar, roi de la Grande-Bretagne , a trois filles ; deux sont mariées > Tune au duc de Gornouailles^ l'autre aa duc d'Albame. La troisième est demandée par Aganippus^ roi de France, et par le duc de Bourgogne. Se sentant déjà vieux^ Léar prend la résolution d& partagée ses Ëtals entre ses enfants, et de finir en paix ses derniers jours. Mais aupararant il veut connaître laquelle de ses filles a le plus d'amour pour lui, et il interroge ehacmie d'elles à cet égard. Les deux atnées, Goneril et Ré« gane » prodiguent au yieillard les plus flatteuses paroles; elles exagèj'ent un sentiment qu'elles sont loin de ressentir* Gepen-^ dant Cordelia, la plus jeune des trois, tendre, mais sincère, ne sait comment exprimer avec des paroles la vérité de son filial amour, à son père étonné et qui lui fait ce reproche : Quai t H jeune ei eipeu tendre! elle ne sait que répondre ; Oui^ mon père) jeune eê vraie. Cette noble simplicité irrite le vieillard, qui déshérite Gordelia, et partage son royaume entre Goneril et Régane, ne réservant pour lui que cent chevaliers qui doivent garder sa personne, et vivre alternativement aux frais des deux cours de Gornouailles et d*Ëcosse. Quant à Gordelia» repoussée par le duc de Bourgogne, depuis qu'elle est sans dot, elle suit le roi de France qui consent à la prendre pour femme. Léar est bientôtpuni cruellement de son injuste préférence. A peine supporté à la cour de ses deux filles , il voit son escorte réduite de moitié, et ses fidèles compagnons en butte à tous les outrages. Indigné de tant de bassesse et d'ingratitude, il quitte la cour, et reste sans demeure dans ce vaste royaume qui naguère obéissait à sa voix. Exposé aux coups de la tempête , il s'en va errant an milieu des forêts; enfin, accablé sous le poids d'une si grande infortune, il perd la raison. Alors Gordelia, la tendre et simple fille, vole au secours de son père ; elle prend t. 38
59» NOTICI
soin de sa misère , elle cherche à le gaérir de son égarement. De plasy elle guide aa coiQb^t fes 9OÛ0 (k^les contre les troupes de rinfâme Goneril; maid^ abandonnée par la fortune, Gordelia vaincue tombe au pouvoir de l'amant de sa sœur, qui la fait étrangler. Léar expire de douleur aux pieds de sa fille. Quant à Régane et Goneril, éprises l'une et l'autre du même homme, elles s'empoisonnent mutuellement.
Telle est cette funèbre légende que Shakspcare a illustrée de son génie; elle est empruntée aux traditions historiques populaires de la Grande-Bretagne. Un chroniqueur latin, Geoffroi da Monmoulh; un trouvère frâfiçais, Waoe; un chanteur de ballades anglaises dont le nom est î<ic«iidu, ont écrit eette hislaire avant Shak^pearefi). Ils ent tons raconté le fait ; mais aneiui d'eux n'a su, comme le poète ao^is, mêler à ce fiait les diffi&rentes passions de la nature humaine. Aueun d'eux surtout n'a détaché de ce terrible et sombre récit la touchante et noble figure de GorcJeHa; Shakspeare seul a compris toqte la grandeur die cette enfant sublime, et» pour bien nons kt peindre, quelques traits lui ont suffi. Il nons lait coon^Kre, exk commençant le premier acte, le caractère de Gordelia; eo peu de vers > il le distingue des antr^. Pei^nt raotion, toute hi foène est livrée aux deux méchantes ^wrs , à lenrs faible» et Wriile^ maris, à leur amant perfide et oru^l, fk^ vo\ J.éar égaré, sjltf^inAtaAt sous son affreux désespoir, ^vû^ qmoA ^MHe« qes figures hideuses I repoussantes, ou dignes d^ pitié, o^t ag^t^ notre âme^ nous voyons la douce ^ la kow^ 1^ simple Gordoli^^ qui abandonne un trône, un époui:, et qui v^eut soutenir et rappeler ^ la raison son vieux père infc^rtuné. Qn a quelque? foia çomfAré le. o^raelère de Çordelia ? celw de l'Antigon^ dn théâtre grec« On a remarqué avec rais<IV que pfs deux G<inoe|ih tiens poétiqnes^aient l'exprwion dm si^e le^i^imnni, ç'est-Â-^ dire de l'amour filial d^^ns ce qu'il a d^ plu^ pui*> de ptus éi^véi 11 faut 9JQnter qu'entre l'Antigone de Sopho^^ et la Gordelia 4o
(t) Godofridoftlfonematensit, HUtoria Briionum, Ubii iepteoi. LutelÉB& Fiffiaionun, i. Badius, 1507, ior4^, -r- Le R^man de Brut, par ff^aoéf poète du su' siècle, publié pour la première ùâ» par le Roux de Liuey. hwm , Sd. Fv^; 2 vol. iû-8«, tom- i, F» ^--r-lhii^ueM qf^ncififl fnl^k PoçJ{r%i etc., by Percjç^ etc., t^e sii^^ édition, ia fio^ vfllAun^; (rf>W^a ^^> vyrX'S^i vol. 2, p. 37.
Shakspeare, il y a toute la différence qui sépare les mœurs antiques et païennes de celles du moyen âge et du christianisme. Antigone a toute la fierté, toute Faudace du caractère grec et républicain ; elle agit sans cesse , elle exhale sa douleur , et ne craint pas d'exposer k tous les yeux Vardeur de son amour filial. Femme libre et flère, elle plaide elle-même la cause de son frère Polynice, arrête ce dernier prêt à commencer la guerre civile; et, quand le tyran Gréon a défendu de rendre tes devoirs funèbres aux restes mortels de PoTynice, Antigone oublie la mort qui doit punir sa désobéissance, et elle couvre de terre le corps mutilé de son frère. Antigone condamnée repousse fièrement sa sœur Ismène , et, après avoir déploré le malheur de périr sans un chant nuptial, comme une vierge, elle meurt à rantfquê, ea ^étranglant elle-même. Tout cela est beau; c'est la peinture de mœurs bien éloignées de nous. Mais nous comprenons encore mieux la douceur et la pieuse résignation de ia Jeune fille modeste, supportant l'injustice de son père sans se plaindre. Quelle noblesse dans Gordelia, heureuse épouse et reine, quittant son mari, ses États et toutes ses grandeurs, pour voler au secours de son père malheureux et insensé. Shakspeare a beau nous représenter la Grande-Bretagne encore païenne et Le roi Léar appelant ses (aux dieux , on s'aperçoii que le chri&tianisoie a depuis longtemps répandu sa luiaiére, et que c'est lui qui inspire les vertus simples et grandes retracées par le poète. Gordelia est la fille chrétienne , pleine d'à* mour, pleine de piété #incère» mais aussi f^ieine de modestie et de noble résigoaiion. A peine ai ^ k v#it, et elle ne piaratt q^e pour exprimer toutes les iaf uiéuides qui ol^aèdent aen âme, el9((Hir Aôre eompireiidre tiwile 4éttialére8seiQent4k sen aw>ur.G',ea( fne fleur a^ ûow pwrAi«a » -cit doNiA te ptésence n*e»t sentie qm mr les ^av^es i^deiirA q<4'ieUe i^épané «ntoui d'^le. SLe^rei^x le génie fHiisfiaet ^ui a m oompr^adre et ex^ primer la beauté d'un ^ssi pur a^tij^nept I Sh^l^a^te^ro a par-* {{(iteme^t repMbi tovte (a délicatesse qui diatingue l'amour filial deCoirdeUa»
a die a 4onc été bien émue (»), demande à u» envoyé le )> comte de Kent, qui a fait coua^trc par écrite O^rdelit^ » toute la misère du roi Léar. — Oui, répond le gentilhomme,
(i) Acte IV, Bcènd m.
» mais DOD pas jusqu'au désordre... La patience et le chagriu » semblaient disputer à qui montrerait le mieux la bonté de '9 son âme douce et paisible. Vous avez vu quelquefois une » rosée de pluie descendre des cieux au milieu des rayons du » soleil; son sourire et ses pleurs mêlés ensemble rappelaient » une ondée de mai. Le tendre sourire, errant sur ses léyres » vermeilles, semblait ignorer les larmes qui coulaient de » ses yeux comme autant de perles détachées de deux dia- » mants. En un mot, la douleur serait une des plus belles et des » plus aimables choses du monde, si elfe avait sur tous les yi- )) sages autant de grâces que sur le sien. »
Après cette charmante peinture du caractère de Cordelia» que faut-il ajouter encore ? il faut se taire et admirer.