‹ Chefs-d'œuvre de ShakespeareChapitre 123 sur 153 · LE ROUX DE LINCY · texte numérisé non relu

LE ROUX DE LINCY

Nous eussions désiré pouvoir donner une analyse plus complète de cette tragédie ; mais les bornes que nous nous sommes prescrites ne nous permettent que d'en offrir les extraits suivants.

Description d'une tempête :

« Les êtres qui se plaisent dans la nuit n'aiment pas

Aies nuits pareilles à celle-ci. Les cieux irrités épouvantent les » monstres qui rôdent au sein des ténèbres , et les obligent à » rentrer dans leurs antres. Depuis que je suis homme, je ne me » souviens pas d'avoir vu d'aussi larges sillons de feu , d*avoir p entendu d'aussi affreux coups de tonnerre, et d'aussi horribles » sifflements des vents et des Orages. Le cœur de l'homme ne » peut soutenir sans effroi de tels assauts. QueJes dieux ven> D geurs qui font retentir sur nos têtes ce bruit formidable trou- » vent maintenant leurs ennemis. Tremble , malheureux , qui » renfermes dans ton sein des crimes secrets, échappés aii glaive » de la justice! Fuis, lâche assassin, mortel parjure , et toi, qui » sous le masque de la vertu caches une âme incestueuse ! fré- » mis dé terreur, scélérat, qui, par de coupables artifices et d'in- » fâmes complots, as tranché les jours de l'homme I Forfaits en- D sevelis dans l'ombre, sortez des abîmes qui vous recèlent, et D demandez grâce à ces terribles accusateurs I »

Imprécations du roi Léar :

V Soufflez, vents impétueux, redoublez vos transports.

» siffles « grondez! Tous, torrents destructeurs, et vou^/ » fougueux orages y mêlez tous vos flots, jusqu'à ce que le > faite des plus hautes tours ait disparu sous vos ondes I Feux » vengeurs y aussi rapides que la pensée , sillonnez mon front » blanchi I Et toi qui renverses tout sur ton passage, tonnerre, » écrase le globe du monde, brise le sein de la nature , étouffea S'Y d*un seul coup tous les germes qui enfantent les hommes

» ingrats! Brûlants éclairs, déchirez les nuages! Pluie,

» tombe à grands flots! La pluie, les vents, le tonnerre, les » feux , sont moins impitoyables que mes filles. Je ne vous » accuse pas de cruauté , vous, terribles éléments : je qe vous D ai jamais donné un royaume , je ne vous ai pas appelés mes » enfants, vous ne me deviez aucune reconnaissahce. Epuisez )) donc sur moi vos fureurs au gré de votre aflfrenx plaisir. Je » suis là en butte à vos outrages , moi , pauvre, infirme, faiblç j) et déplorable vieillard. Mais je ne vois en vous que de ser- » viles ministres , qui ont uni leurs formidables coups' â ceux 0 de deux filles perfides contre une tête si nue et si débile. )> O détestable complot !••• j»

Le roi Léar, indigné de Tingr^titude de sa fille, s'écrie :

— cr Entends-moi, nature, divinité chérie, entends-moi ! Sus- » pends tes desseins, si tu te proposais de rendre cette créature' » féconde; porte dans ses flancs la stérilité; dessèche en elle » les organes de la reproduction , et que jamais son corps dé- » généré ne s'honore d'avoir conçu 1 Ou, s'il en esl autrement, » fais naître d'elle un enfant de malheur; qu'il vive pervers et » dénaturé, pour être le tourment de sa mère; qu'il lui flé- » trisse le front de rides prématurées; que les larmes qu'il lui » fera répandre creusent sur ses joues de profonds sillons; que » toutes les douleurs, que tous les bienfaits de sa mère soient D tournés par lui en dérision et en mépris, afin qu'elle puisse » sentir combien la dent du serpent est moins déchirante que x> la douleur d'être mère! Allons, partons, partons! »

Le roi répond au duc d'Albanie qui lui demande oe qui a pu l'irriter à ce point contre sa fille:

— « Je te le dirai, mort et vie! (ii Qaneril.) — Je rougis que » tu puisses à ce point ébranler ma constance d'homme, et que » lu sois digne encore de ces larmes brûlantes qui m'échappent

» malgré moU — Tombent sur toi les toorhilloni et les broiiil-

» lards I Que les incurables blessures de la malédiction d'an » père te pénètrent dans tous les sens f Yeux d*un vieillard D trop prompt à s'attendrir, encore des larmes pour un pa- » reil sujet! je vous arrache; allez, avec les pleurs que vous » laissez échapper, amollir sa dureté. — Ah I les choses en » sont-elles à ce point? — Eh bien, soit ; il me reste encore j> une fille qui, j*en suis sûr, est tendre et secourable ; quand » elle apprendra ce que tu m'as fait, elle déchirera de ses x> ongles ton visage de louve ; tu me verras reparaître sous x> cette formé dont tu crois que je me suis dépouillé pour ja- » mais ; tu fne verras, je t*en réponds. »

Régane n'ayant aceoellli ton père que pour Fexhorter à retourner auprès de Qoaeril, sa sœur^ Léar lui répond:

' — « Jamais, Hégane. Elle m'a dépouillé de la moitié de ma » suite; elle m'a jeté de noirs regards; et, de sa langue sem- D blable à celle du serpent, elle m'a blessé jusqu'au fond du » cœur. Tombent sur sa tête ingrate touç les trésors de la ]» vengeance du ciel I Vents qui saisissez les sens, frappez de » difformité seijettties osl^^.. Foudres agiles, lanees, pour tes » aveugler, vos flammes dans ses yeux méprisants. Empoison- » nez sa beauté, vapeurs, que du fond des marais a fait exhaler » le puissant soleil, pour vous laisser retomber sur elle, afin » de flétrir son oirgueiU »

. Impréettian de Léar ebàtre ses danx filles i

— « Ciel i donne-moi de la patience ; car c'est de patience » que j'ai besoin. Vous ine voyez ici, 0 dieux, moi, pauvre i> vieillard, accablé de douleurs et d^annéés, misérable par les D unes et par les autres! Si c^est vous qui excitez le cœur de ces » filles contre leur père, ne me réduisez pas à cette impuissance » de le supporter tranquillement; enflammez-moi d^une noble » colère. Ne soufitrez pas que des pleurs, armes d'une temme, » souillent mon visage d'homme 1-^ Non, sorcières dénaturées, n je tirerai de tous de lelles veogèailOefli que le m^ndeentier

» doit je ferai de telles cfaesesi..».- ce queee sera, je ne

D le sais pas encore , majs ce sera l'épouvante dp la terre. — » Vous croyez que jé pleurerai; noii, je ne pleurerai pas, j^ai )) bien de quoi pleurer ; mais ce cœur éclatera par cent mille

»- ouYertttnes avant que je fdeure. ^ O fou, Je perdrai hi D raisoal »

Kent raconte la situation où se trouvé le roi : .

-^ « Luttant contre le^ éléments irrités, conjurant lés vents » de précipiter la terre dans les flots, ou de soulever tes Vagues » gonflées au-dessus de leurs rivages, afin qile lés choses » changent ou s'anéantissent, il arrac^o sespbeveux blancs, » que les tourbillons impétueux, d^ns leur aveugle raget saisis- » sent et font aussitôt disparattre. De toutes les forces de cet » étroit univers renfermé en lui-même» il insulte aux vents et }) à la pluie qui se combattent daas t^os les seos. Dans cette » nuit horrible, où Tourse même, épuisée de lait par tes petits, D demeure dans sa caverne, où le lion et le loup> dont la faim » déchire les entrailles, ont soin de ne point mouiller leur » fourrure, il court, tête nue, et appelle toutes les chances de » la destructiod* »

Léar se laisse mener par son fou dans une hutte, et lui dit :

(( — Tu crois que c'ë^t béàticout) que cette tehipète mutinée » qui nous pénètre just[U*âux 6s t c'est beaucoiip pour toi ; î) mais là où s'est fixée Une grande douleur, une moindre se » fait à peine sentir. ïu chercherais à éviter un ours ; mais » si ta fuite te conduisait vers la nier en furie, tu reviendrais )) affronter Tours en face. Quand Tâme est libre • le corps est )> délicat ; mais la tempête qui agite mon âme ne laisse à mes » sens aucune autre impression que celles qui se coml^attent JD au dedans de moi — l'ingratitude de mes enfants I..... »

« Nori, je ne vêtit pa^ la ptêui'ej^. — Daîis une telle nuit, » me mettre à la porte I — Vefsè tes lôrfents , je les supporte- » rai I — dans une telle huit l 6 ftégane, ô Goneril i votre » vieux et tendre pérè, dont le cœur sans méfiance vous a » tout donnéI.....oh! c'est là le point qui touche à la folie: évi- D tons-le, n'en parlons plus »

« Pauvres misérables , pHvés de tout , quelque part que » vous soyez à endurçr les coups de cet orage impitoyable, D comment vos tête$ 3ans abri, vos flancs vides de nourriture, » votre misère» sous ces haillons ouverts de Iputes parts, se » défendront-ils contre des temps aussi cruels? Ahl jen'fd pas D pris assez de soin de vous. Orgueil présomptueux, viens

UOO NOTICE

D essayer de ce remède; expose-toi à sentir ce que sentent » les malheureux, afin d'apprendre à leur rejeter tout le sn- » perflu» pour épargner au ciel le reproche d'injustice.M.. p

Nous ajoutons ici quelques imitations en vers par madame Amable Tastu, dont le beau talent a répandu tant de charmes sur diverses productions de Shakspeare.

« âonffles, yentfl orageax; mngis^ sombre tempête! Cataracte des cîeux, que rien ne tous arrête ! Fleuves, sources, torrents, débordez à la fois, Inondez nos cités, engloutissez nos toits ! Et TOUS, feux sulfureux, plus prompts que la pensée. Frappez ces chereux blancs, cette tète glacée , Pourvu qu^un même coup détruise avec éclat Ces principes féconds , gennes de Phomme ingrat !

Grondez, noirs ouragans, redoublez vos efforts, De ma débile vie usez tous les ressorts î Des célestes fléaux redoutables familles , Grêle, foudres, éclairs , vous n^êtes point mes Biles ; Je n^ai point entre vous partagé mes États , Et l'amour paternel ne vous 6t point ingrats ! Venez , je me soumets à vos fureurs sinistres ! Mais non , de mes enfants , vils et lâches ministres, De ces perfides cœurs vous servez les desseins. Ah ! pourquoi leur prêter vos secours assassins Contre un faible vieillard, et, du haut de la nue, Assaillir sans pitié sa tête chauve et nue? »

« Eh! que m^importe, à moi, ce tonnerre qui gronde, Ce vent Âpre et glacé, cette eau qui nous inonde ! De leurs coups redoublés ils m^'accablent en vain, Je ne sens que Porage enfenné dans mon sein.

Dans une telle nuit! cruelle GoneriOe!

Malgré le froid, la pluie ÔRégane! ô ma fille!

Enfants pervers ! chasser c« père infortuné !

Votre vieux père ! lui qui vous a tout donné !

Paix! ma tête s^égare. Et toi, bruyant orage. Poursuis, je ne crains rien de ton aveugle rage. Les Dieux te sauront bien montrer leurs ennemis, Et chercher dans Poublî les forfaits endormis. Cache- toi, main satH^lante; et vous, lèvres parjures.

SUR CYUBELINE. BOl

Tremblez ! Crâne impuni, lave bien tes Mwillitres! Scélérat qui, soîrant de ténébreux diemiBs, As dressé sous des fleurs tes pièges inhomainSy Brise-toi de terreur! Vous, inceste, adultère^ Couvrez tos traits hideux des voiles du mystère ; Fuyez , dérobez-vous au courroux éternel ; Ou» forcés de répondre à ce terrible appel,

Essayez de fléchir sa justice implacable !

Mais moi, je suis victime, hélas ! et non coupable! »

« Oui, ma raison revient, je vous connais Cest toi,

Mon pauvre fou ! J^ai froid , as-tu froid comme moi ? Mon corps s^est épuisé dans cette horrible lutte. Allons, conduisez-nous; où donc est cette hutte? Montrez^moi cette paille , ami , ce pauvre seuil Qu^aurait sans doute hier dédaigné mon orgueil , Tant la nécessité sous sa verge nous plie ! Pauvre fou ! Ne crois pas que ton maître f oul>Ue ; Viens , ce cœur insensible à des malheurs nouveaux Sait plaindre encore ta peine et souffrir de tes maux. »

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