DE VÉRONE
TRAGI-COMÉDIE
ValentiOy ami de Protéo , parti de Vérone pour aller voyager, arrive à Milan et devient amoureux de Silvie, fille du duc. Protéo, qui aime Julie et qui en est aimé, reçoit Tordre de son père d'aller le retrouver à Milan. Là il oublie Julie, et s'éprend d'amour pour cette même Silvie que le duc veut marier à Thurio. Silvie , qui a de la répugnance pour ce mariage, consent à se laisser enlever de nuit par Valentin. ProtéOy mis dans la confidence, en informe le duc» et Valentin est exilé de Milan. Le duc et Thurio prient Protéo de disposer l'esprit de Silvie en faveur de l'époux que son père lui destine. Le traître Protéo profite de cette occasion pour essayer de la séduire. Valentin est arrêté dans un bois par une bande de voleurs qui ne lui laissent la vie qu*à condition qu'il sera leur chef. D'un autre c6té, Julie, qui n'a point reçu de nouvelles de Protéo depuis son départ , se déguise en homme, arrive à Milan, et se place comme page chez son amant, dont elle découvre bientôt la passion pour Silvie. Celle-ci, pressée par son père d'épouser Thurio , se décide à fuir le palais de Milan pour chercher Valentin, et tombe entre les mains des mêmes voleurs qui ont arrêté son amant. Le duc, Thurio et Protéo courent à sa poursuite. Protéo arrive le premier, et délivre Silvie avant que les voleurs aient eu le temps de la conduire à leur chef. Il fait écarter Julie qui l'a accompagné et qu'il croit toujours être un homme, et veut profiter de ses avantages. Mais Valentin arrive avec sa troupe. Protéo, honteux et pressé par ses remords, tombe aux pieds de son ami, lui avoue ses crimes, et lui demande grâce. Valentin lui cède généreusement ses droits sur Silvie. Julie, qui avait conçu I, 39
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quelque espoir, saisie d*une profonde douleur, s'évanouit. Pendant qu*on la secourt, Protéo aperçoit à son doigt une bague qu'il anit donaée à Julie. Cette tuo produit une reconnaissance touchante , qui amène la réunion des deux amants. Sur ces entrefaites, le duc et Thurio arrivent. Thurio veut s'emparer de Silvie ; mais Valentin déclare qu'il ne la lui cédera qu'avec la vie. Thurio , qui n'est pas des plus braves, répond qu'il ne veut pas risquer la sienne pour une femme. Le duc indigné de cette lâcheté accorde Silvie à Valentin.
Dispute sur l'amour entre Valentin et Protéo. Celui-ci défend ainsi ses sentiments pour /ulie contre les attaques de son ami.
Protéo. — « Les auteurs disent cependant que, comme c'est au bôutop de la plus belle rose que s'attache le ver dévorant , ainsi l'amour ne pénètre que dans les esprits les plus délicats.
Valentin. — Les auteurs disent aussi que, comme le bouton
précoce est souvent dévoré par un ver avant que de s'épa-
'nouîr, de môme l'amour porte à la folie les esprits jeunes et
tendres qui se fanent dans la fleur, perdent la fraîcheur du
printemps et tout le fruit des plus douces espérances. i>
Toutes les fois que Julie trouve son nom sur un morceau de la lettre de Protéo, qu'elle a déchirée par un mouvement de cruauté feinte, elle le déchire pour se punir de ce mouvement :
« Le ^uwre ç^ndonmé Pro$éo, U pêsHmné Frolio à la douce
» Julie Je veux mettre ces derniers mots en pièces ; et ce-
» pendant non. Il a si bien su les réunir à son nom infortuné 1 » Je veux les mettre l'uu sur Tautre. Allons , baisez- vous, em- » brassez-vous, disputez-vous, faites oe qu« vous voudrez, d
Julie répond ainsi aux objections que lui fait Lucette contre le projet qu'elle a formé d'aller rejoindre son amant déguisée en homme.
a Qu'on arrête le fleuve qui coule avec un doux murmure» » il s'irrite et devient furieux , tu le sais. Mais quand rien ne » s'oppose à son cours paisible, il coule avec un bruit har- » monieux sur des cailloux de toute couleur, Qt caresse les )) plantes qu'il rencontre sur son passage. C'est ainsi qu'après ï> s'être égaré dans mille détours, il va se perdre, en se jouant,
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» daas le vaste Océan, Laisae-moi donc aller» et ne m'arrête » pas dans ma course, )^
Yaientin, offrant de céder k Prêtée repentant ses droits sur
Silvie, lui dit :
« Celui qui n'est point satisfait par le repentir n'appartient » ni au ciel ni à la terre. Le ciel et la terre se laissent fléchir ; » le repentir apaise la colère de FËternel. p
Dieu fit du repentir la vertu des morteb,
a dit Voltaire peut-être d'après Shakspeare> comme l'a fort bien fait observer M. Paul Duport.
Nous ne croyons pouvrâr mieux finir eette esquisse qu'en reproduisant ici les charmantes notices de Julie et de ^Ivie; par MM. Charles Coquerel et Artaud.
a Le portrait de Julie est un léger crayon des caractères, d'Imogène et de Juliette. Julie est une jeune fille constante et passionnée, qui a le malheur d'aimer un roué. L'originalité du drame naît précisément de ce contraste entre linfidélité d'un amant volage et le dévouement de celle qu'il oublie. Protéo trahit sa maîtresse et s'empresse aussitôt de porter ses vœux à l'amante de son ami Yalentin, à la chaste et douce Silvie, qui sait résister à l'offre de son cœur et à la mélodie de ses sérénades. Ainsi, dans la conception de Shakspeare, Protéo est le contraire d'un héros de constance ; les pièces du grand poète ne nous présentent aucun autre exemple sérieux de ce genre très-opposé à l'idéal romantique.
jo Cependant, à l'ouverture de l'action» Protéo, n'aime que Julie, et encore c'est avec timidité. Il ose à peine, se résoudre à lui envoyer un billet doux que la jeune fille hésite à ouvrir ; ce qui donne naissance à une scène charmante» qui vaut mieux que Q^e de Marivaux , entre Julie et Lucette, sa soubrette » où cette dernière flatte la curiosité de sa tendre maltresse avec infiniment d' adresse et d'esprit. Enfin le cachet se brise , et Protéo est aimé. Sur ces entrefaites, le père de Protéo conçoit l'idée imprudente de faire voyager son fils ; et, pour première épreuve, il l'envoie au milieu des splendeurs et des séductions de la cour impériale de Milan, où déjà Yalentin et Silvie habi* tenten se gardant inviolablement la foi jurée. Yalentin et Silvie
se content d'inefifobles douceurs. Mais Julie ne voit pas partir Protéo sans de tristes pensées , et les deux amants échangent leurs bagues en pleurant. Julie avait lieu de se désoler. Dès que Protéo voit Silvie, il oublie ses serments et s'avoue à lui-môme que son amour pour Julie a disparu, comme une image de cire devant un foyer ardent. Julie est restée solitaire et triste à Vérone. En amour, les femmes aiment mieux savoir le mal que de le soupçonner. Aussi Julie tourmente fort adroitement sa servante et la presse d'imaginer quelque artifice honorable qui lui permette de rejoindre Tinfidèle, et d*épier ses trahisons. t( Hélas ! s*écrie-t-elle , la route sera bien fatigante et bien D longue; mais ne voit-on pas tous les jours les plus religieux D pèlerins porter leurs pas au travers des royaumes entiers? » Pourquoi ne pourrais-je pas faire comme eux, sous la conduite » de l'amour? d II ne fallait pas tant d'arguments pour une femme bien éprise. Aussi le départ est résolu. Après avoir discuté, avec une grâce parfaite, le genre de déguisement qui siéra le mieux à sa beauté, Julie revêt le manteau galant et la toque à plumes d'un brillant page, et s'élance sur le chemin de Milan. Elle arrive au moment même où son infidèle Protéo, après avoir réussi par mille intrigues à écarter les prétendants à la main de Silvic, est occupé "h chanter amoureusement sous les fenêtres de cette beauté, qui, bien loin de l'encourager, le rappelle à son devoir et rejette ses vœux. Protéo a besoin d'un confident sûr et discret pour servir ses amours. Il en charge Julie déguisée , qui se fait appeler Sébastien. Pour première commission, il envoie le beau page porter en cadeau à Silvîe cette bague que Julie lui remit comme gage d'un amour éternel. Cette situation piquante donne lieu à l'une des plus jolies scènes de la pièce.
Prot, — c< Yapromptement ; prends cette bague, et remets-la de ma part à Silvie. Celle de qui je la reçus m'aimait d'un véritable amour.
Le page, — II parait donc que vous ne l'aimiez pas, puisque vous délaissez le gage de sa foi? Mais ne serait-elle point morte? Prot, —Nullement. J'ai tout lieu de croire qu'elle vit encore. Le page. — Hélas!
Pro^ — Pourquoi donc soupirer ainsi?
Le page, — C'est que je ne puis m'empôcher de la plaindre.
SUR LES DEUX GENTILSHOMMES, etc. 613
Prot, — Mais pourquoi donc la plaindrais-tu ? Le page, — C'est que je pense que peut-être elle vous aimait autant que vous aimez maintenant Silvie.»
» Il serait superflu d'insister sur la grÀce et sur la naïveté qui distinguent ce dialogue. Cependant le page s'acquitte de la commission de son maître. Lettre et bague sont repoussées avec mépris par l'inflexible Sîlvie, qui prend le parti de fuir le palais de son père, pour échapper aux poursuites de Protéo. Mais la pauvre Silvie tombe entre les mains d'une bande de brigands dont Valentin a été nommé le chef. Alors Protéo se présente, avec son page, pour délivrer Silvie, qui déclare encore qu'elle n'aimera jamais que Valentin. Le page profile de l'occasion pour dire à son maître qu'il n'a pas rempli sa commission, et lui rend sa bagae. Mais, par erreur, le page remet à son maître l'autre bague, celle que Protéo donna à Julie, en quittant Vérone ; et ce trait ingénieux dénoue fort naturellement le drame.
» Tel est le cadre très-simple dans lequel Shakspeare a placé le tableau si vrai de la passion de Julie. Tout le rôle de la jeune fille est écrit avec plus de naturel que les caractères analogues de ses autres pièces ; on y trouve moins de force , mais aussi moins de tournures entachées de cette afféterie italienne qui dépare quelquefois le style du grand poète. En un mot, cette pièce parait être un type de la première manière de Shakspeare, comme Pope le fit remarquer. Toutefois, dans les scènes comiques, et surtout dans les fameux soliloques de Launce et de son chien, on découvre déjà les germes de cette verve plaisante qui prit un si grand essor dans les peintures de FalstafiT. Les scènes des brigands dans la forêt sont aussi fort remarquables; elles ont quelque chose du relief et du mouvement des situations semblables de Schiller. Cependant le caractère de Julie, quelque touchant qu'il soit, n'a point suffi pour maintenir la pièce au théâtre. Johnson a même pensé que la grande simplicité du style montrait que les comédiens n'avaient point eu l'occasion cette fois de broder leurs fades plaisanteries sur le canevas majestueux de Shakspeare. Soit qu'il ait puisé l'idée primitive de son drame dans VAreadie, de sir Philip Sidney, soit qu'il Tait trouvée dans le roman de la Diane, par George de Montemajor, il n'est pas moins avéré que le caractère de Julie est une conception
6ti NOTICE
originale aussi ehaste que naïve. On a remarqué la moralité parfaite de l'action : Julie et SilTîe sont des modèles d'affection et de constance. L'infidèle Protéo finit par demander grâce et oubli à la beauté qu'il trahissait. On voit que le génie de Shakspeare fut assez fleiiUe , tsnt pour peindre les attachements les plus énerpques , que pour se jouer avec grâce k la surCace des passions d'amour. »
Gharlbs goquerel.
Nous terminerons par la citation suivante, empruntée à la notice de Silvie, par M. Artaud.
)) Cette jeune fille si gracieuse a pourtant quelque chose de sérieux au fond de l'âme. Eu général, le poëte lui prête toujours un langage noble, plein de mesure, et môme d'une certaine dignité; mais c'est au quatrième acte que le caractère de Silvie se dessine d'une manière plus prononcée. Quand une fois sa passion est mise en jeu, elle devient capable de résolution ; elle résiste à la volonté de son père.
Voici les paroles qu'elle adresse à Eglamour pour lui demander son aide, et le prier de l'accompagner dans sa fuite :
« 0 Eglamour» vous êtes un homme respectable; ne pensez » pas que je veuille vous flatter» non, je vous le jure ; vous êtes D un homme vaillant, sage» consciencieux... Vous n'ignorez D pas quel tendre intérêt je porte à l'exilé Valentin, ni Tinten^ D tion de mon père, qui veux m'obliger à épouser Thurio» que » j'abhore. Vous-même, vous avez aimé? je vous ai entendu » dire qu'aucune affliction n'avait plus profondément atteint .1) votre âme que lorsque votre épouse, votre bien-aimée mou* » rut; sur sa tombe vous lui avez voué une fidélité inviolable. .)) Sir Eglamour^ je veux aller trouver Valentin à Mantoue, où » j'ai appris qu'il habite, et comme la route offre des dangers, » je désire votre digne escorte ; je me repose sur votre foi et » votre honneur. N'insistez pas sur le courroux de mon père, » Eglamour ; pensez à mon affliction, à l'affliction d'une femme, » et à la justice de ma fuite, pour me soustraire à un mariage sa- » crilége, auquel le ciel et la fortune ne réservent que des » désastres. D
» Ce langage est calme , mais son calme même décèle une résolution profondément affermie.
» Déjà, au troisième acte, le duc, à propos de l'aversion que
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sa fille témoigne pour Thurio , parle de ce changement de caractère. « Elle devient, dit-il, fantasque, de mauvaise humeur, » intraitable^ dénob^ssante , opiniâtre; «lie manque à son de- » voir; elle ne se souvient plus qu'elle est ma fille; elle ne me » craint plus comme son père. »
» Silvie témoigne beaucoup de compassion et une douce sympathie pour Julie, dont le jeune page lui raconte la douleur. Protéo M Mt deniandèr son portrait; elle répond : et Dites- » lui de ma part que Julie , que son esprit changeant oublie , » figurerait mieux dans sa chambre que cette ombre. » Le page lui présente une lettre : « Je ne lirai pas la lettre de ton maître , » dit-elle ; je sais qu'elle est pleine de protestations et de ser- 0 ments nouveaux , qu'il brisera aussi aisément que je déchire A ce papier.)» Le page s'adresse à Silfie : « Il v^us envoie » aussi cet anneau. » Silvie lui répond : <r Honte à lui , qui me » renvoie I car je lui ai entendu dire mille fois que sa Julie le » lui avait donné à son départ. Puisque son doigt trompeur a D profané l'anneau , je ne ferai point tort à Julie. »
jo Tels sont les nobles sentiments qui animent Silvie. Aussi cet éloge sort-il de la bouche même de sa rivale : « Vertueuse^ » douce et belle personnel... Julie te remerciera un jour, si D jamais tu la connais. »
» Nous ne suivrons pas la série d'aventures par lesquelles notre héroïne, tombée entre les mains des brigands, est délivrée par Protéo. Elle a supporté patiemment tous les revers ; mais son désespoir éclate lorsqu'elle se voit au pouvoir de ce dernier. Dans sa douleur elle s'écrie :
« Que n'ai»je été la proie d'un lion affamé t J'aimerais mieux » avoir assouvi sa faim dévorante , que d'avoir été sauvée par » le perfide Protéo. O ciel! juge à quel point j'aime Yalentin, » dont la vie m'est plus chère que mon âme , et à quel point je n déteste le parjure Protéo t d
» Il y aurait peut-être un piquant parallèle à faire entre les deux rivales; nous aurions complété notre tâche en comparant les caractères delà brune Silvie et de la blonde Julie; mais il serait trop téméraire à moi d'empiéter sur le domaine du spirituel collaborateur qui s'est chargé d'esquisser l'autre portrait. »
ARTAUD, Inspecteur général de l'Umuersité.
DEAME.
Anafyi€ et traduction de mfuiaoïe Louin Sw. Billog,
Mesure pour Mesure est uoe des pièces de Shakspeare les moins connues en France. C'est cependant un admirable drame où abondent des beautés de premier ordre : il est yraiqu*elles se trouvent mêlées à une grande licence de mœurs et de langage, que le sujet motive; mais il est facile de dégager l'or de cet alliage. Cinq ou six scènes isolées feront juger la marche dramatique de Taction et la profondeur de philosophie, de poésie, de morale » qui animent et vivifient cette belle création.
Sur le premier plan se trouve tout d'abord la noble et chaste figure d'Isabelle. Il y a dans ce caractère des nuances d'une délicatesse exquise, et telles que le génie sublime, qu'on a longtemps fait passer pour barbare, savait seul les trouver et les rendre. C'est l'apothéose de la force morale , de cette individualité que le christianisme a développée chez les femmes, et qui a fait les martyrs et les saintes. Le drame tout entier semble composé pour servir de piédestal à la vierge chrétienne. Les autres héroïnes du poète ont des amours et des passions , elles reconnaissent des seigneurs et des maîtres; Isabelle ne relève que de Dieu : c'est un pur esprit enfermé dans un faible et beau corps , envoyé ici-bas pour donner aux forts un exemple de fermeté et de courage.
Vincent, duc de Vienne, surnommé le grand Justicier, voulant mettre un terme au dérèglement des mœurs, et exhumer des lois tombées en désuétude, prétexte un voyage et remet son pouvoir et le droit de faire justice à Esçaluset Angelo, 11 compte sur l'austère vertu de ce dernier; il le fait venir, et lui annonce sa volonté :
« Le ciel fait de nous comme nous faisons des torches; elles » ne brûlent pas pour elles. Si nos vertus ne se répandaient au » dehors, autant vaudrait n'en point avoir. Les Âmes ne sont » noblement trempées que pour de nobles fins. La nature ne » prête jamais la moindre parcelle de sa rare excellence qu'en » déesse avare elle ne prélève à sa gloire un tribut de recon- D naissance et d'utilité. » (Elle veut qu'on emploie ce qu'elle donne.)
Angelo se défend, mais avec une secrète confiance en ses forces :
— <lf Mon bon seigneur, essayez encore un peu de quel métal » je suis fait , avant d'imprimer sur moi une si noble et si » grande effigie.»
Il cède; le duc part. La scène change et nous transporte dans une rue de Vienne. Des hommes passent. Ils causent; et leur conversation, leurs plaisanteries montrent l'impudeur qui des mœurs a passé dans le langage. Le vice fourmille ; il apparaît sous les plus sales et les plus hideux aspects ; la plaie rongeante est là. La débauche a nivelé les rangs. Un bouffon , le dernier des misérables, cause et raille avec des gentilshommes. Cependant le rigide Angelo a sévi contre un coupable : on conduit en prison Claudio, accusé de rapt. Il a reconnu Lucio dans la foule, cr Aujourd'hui même, lui dit-il, ma sœur entre au » couvent. Informe la de mon danger, conjure-la en mon nom » de se faire un ami du rigide gouverneur : qu'elle l'assaille JD de prières. J'ai bon espoir, car il y a dans sa jeunesse un lan- » gage muet et saisissant propre à émouvoir les hommes. De » plus elle a l'art heureux de manier à son gré la raison, la pa< 0 rôle. Personne ne sait mieux persuader, j»
A peine entrée dans la vie , Isabelle s'est détournée des eaux fangeuses qui coulent pour tous. Elle a cherché à l'ombre du cloître une source intarissable et cachée pour étancher sa soif de perfection. A la veille de prononcer ses vœux, elle s'étonne et s'afflige que la règle de l'ordre de sainte Claire ne soit pas plus rigide. Mais une voix d'homme a retenti dans le parloir. C'est Lucio, Tàmi de son frère, compagnon d'orgies et de plaisirs, mouche qui s'ébat au soleil, et se pose indifféremment sur une fleur on sur un fumier, homme sensuel qui vit au jour
ei8 NOTICB
le jour, dont les manvais penchants ont souillé et voilé rame , mais à qui il reste encore du cœur.
11 est venu, à la prière de Claudio; mais» en présence de la tierge, il se sent intimidé pour la première (bis. Il ne sait comment aborder le sujet qui l'amène. Cependant Isabelle le presse de questions; il a dit «r le malheureux Claudio I » et l'âme de la jeune fille s'est émue. Alors le libertin reparaît tel qu'il est : il parle grossièrement comme il pense , non qu'il veuille ipsotter à la novice ) qu'il tient pour «chose sainte, à demi dans les » cieux; esprit immortel qui a dit adieu au monde; » mais il n'a pas de mots à l'usage des vierges, lui qui passe sa vie avec des courtisanes. Il explique donc la faute de Claudio avec une dégoûtante verve de licence, et Isabelle ne songe même pas à s'en offenser. Un intérêt plus cher que celui de sa pudeur est en jeu, la vie d'un frère, l'honneur d'une amie. Elle savait Claudio amoureux de Juliette; elle devine qu'il l'a séduite.
— « Oh ! qu'il l'épouse I » s'écrie-t-elle.
Xucio.-— Voici le point. Le duc est parti d'une façon étrange; plusieurs gentilshommes en ont conclu, et moi tout le premier, qu'il y avait espoir et chance de guerre ; mais nous avons appris, de ceux qui sondent jusqu'aux nerfs et au cœur de l'État, que ce qu'il donnait à entendre était fort loin de son véritable dessein. En son lieu et place , et avec le plein exercice de son autorité, gouverne le seigneur Angelo, homme dont le sang est de glace , qui n'a jamais senti l'aiguillon de la chair ni la révolte des sens, mais qui, au contraire, amortit et émonsse la fougue de la nature au profit de l'esprit , par l'étude et le jeûne. Il a (pour terrifier la liberté et l'usage, qui depuis longtemps s'émancipaient jusqu'à s'ébattre auprès de la loi hideuse, comme les souris près du lion), il a exhumé un acte dont l'interprétation rigoureuse demande la vie de votre frère ; il a fait arrêter Claudio» et veut, suivant la lettre de la loi, faire de lui un exemple. Toute espérance est vaine, à moins que votre grâce et vos mouvantes prières n'attendrissent Angelo. Telle est la substance de mon message entre votre pauvre frère et vous.
Uabélle. — En veut-il donc ai fort à sa vie ? JCiic. — Il Ta déjà condamné, et j'ai ouï dire que le prévOt avait reçu l'ordre pour l'exécution.
Isab* ^ Hélas I que j« puisse si peu I
Lue. «^ Essayez de votre pouYoir.
Itab. — Mon pouvoir I Hélas l je doute...
Luc. -i- Nos doutes sont des traîtres qui, nous mettant an cœur la crainte d'entreprendre, nous font perdre le bien que nous pourrions gagner. Allez trouver le seigneur Angelo; quHl apprenne que , quand les vierges demandent, les hommes donnent comme des dieux ; ma» que, lorsqu'elles pleurent et s'agenouillent. Leurs requêtes leur sont octroyées aussi largement que si eliesomémes avaient toute puissance. »
Isabelle se résout à voir le gouverneur^ et Lucio l'accompagne.
Angelo, ce superbe, dont la hautaine vertu n'a jamais douté d'elle-même , qui a fait de son orgueil un rempart contre les tentations, et qui se croit pur parce qu'un vice l'a préservé des autres, cet homme qui regarde en mépris toute la race humaine, a refusé la grâce de Claudio à son collègue Escalus. Il a fermé la bouche au prévôt qui s'apitoyait sur le prisonnier; il a dit, en parlant de Juliette, dont la loi punit de mort le séducteur :
« Veillez à ce que la fornkatriee ait ce qu'il lui faut , rien » de plus. D
Mais voici venir la novice de sainte Claire avec sa guimpe et son voile. Attendrira«t-ellece cœur de bronze? Comprendrat-il tout ce qu*il y a d'angoisse et de pudeur souffrante dans cette chaste requête qui plaide la cause de Timpureté?
I«a6.^a II est un vice que j'abhorre entre tous, que je désire surtout voir frappé de la justice ; pour lequel je ne voudrais pas plaider, si je ne le devais ; pour lequel je ne devrais pas plaider, si mon devoir ne m'imposait ce qui répugne à ma volonté.
Ang^ — Bien. Au fait.
Jsab. — J'ai un frère condamné à mort. Ohl je vous en conjure , que sa faute meure ^t non pas lui I
Le Prévôt {à part.) — Le ciel te donne la grâce d'émouvoir I
Ang. — Condamner la faute et non le coupable I Mais chaque faute est condamnée d'avance , même avant d'être faite. Mes fonctions se réduiraient à zéro, si, découvrant le délit dont la peine est fixée , je laissais échapper celui qui l'a commis.
J«a6. — G loi juste» mais sévère! je û'ai donc, pins de
frère.— Le ciel conserve votre honaeur. (Elle se relire,)
Luc* {à Isabelle,) — Ne cédez pas ainsi. Retournez à lui, suppliez«le, agenouiliez-Tous, pendez-vous à sa robel vous êtes trop froide. N'eussiez-vous besoin que d'une épingle , tous ne sauriez la demander d'une voix plus soumise. A lui, vous dis-je.
Isab. {à Àngelo.) — Faut-il donc qu*il meure?
Ang. — • Jeune fille , il n'y a point de remède.
Revenue à la charge , elle foule aux pieds ses répugnances; elle prie » elle implore. Elle a de victorieuses réponses aux plus désespérants refus.
Ang, — Sa sentence est prononcée » il est trop tard.
Isab. — Trop tard l oh non I Moi , quand je dis une parole , je puis la rappeler. Croyez-le bien , il n*est aucun des insigiaes des grands, ni la couronne du roi, ni le glaive du gouverneur, ni le bâton du maréchal, ni la robe du juge, qui leur siéent moitié si bien que la miséricorde. S'il eût été à votre place et vous à la sienne, vous auriez failli comme lui , mais il n'eût pas été comme vous inflexible.
Ang, — Cessez, je vous prie.
Isab. — Plût à Dieu que j'eusse votre puissance, et que vous fussiez Isabelle I Les choses se passeraient-elles ainsi? Oh non ! je vous apprendrais ce que c'est que d'être juge , ce que c'est que d'être prisonnier.
Luc, (bas à Isabelle.) — Appuyez, vous avez trouvé la veine.
Ang, — Votre frère a forfait à la loi. Vous perdez vos paroles.
Isab, — Hélas I hélas! jadis toutes les âmes furent coupables et condamnées, et celui qui avait le plus de droits à l'expiation fut celui qui trouva le remède f Que deviendriez- vous , si le juge suprême vous jugeait tel que vous êtes? Ohl songez-y, et la miséricorde découlera de vos lèvres, comme de celles d'un homme qui renaît à la vie.
Ang, — Calmez-vous, belle jeune fille. Ce n'est pas moi, mais la loi , qui condamne votre frère. Ce serait mon parent , mon frère, mon fils, qu'il aurait le même sort. Il faut qu'il meure demain.
Isab, — Demain ! oh ! c'est trop tôtl... épargnez-le I épargnezle! il n'est point préparé à mourir. Pour nos tables, nous tuons le gibier de saison , aurons-nous moins d'égards pour le ciel que pour nos grossiers appétits?*... Mon bon , mon bon seigneur.
soDgez-y: qui est jamais mort ponr cette offense? et tant de gens Font commise.
Luc. (bas.) — A merveille .
Àng. — La loi n*était pas morte , mais assoupie. Tant de gens n'eussent pas oséfaire le mal, si le premier qui a enfreint Fédit eût répondu dé son action sur sa tête. Maintenant la loi est éveillée : attentive à ce qui se passe , elle regarde dans l'avenir comme le prophète^ et voyant les maux futurs engendrés par une longue indulgence^ et que le temps fera éclore, elle se lève pour couper court aux générations du mal. Que là où il naît, il meure I
Isab, — Montrez quelque pitié.
Âng. — J'en montre surtout en faisant justice, car alors je plains ceux que je ne connais pas, et qui auraient plus tard à souffrir d'un mal non réprimé; et je suis juste envers celui qui^ayant à répondre d'une faute honteuse, ne rit pas pour en commettre une seconde. Votre frère mourra demain : résigezvous.
Isab. — Ainsi , vous serez le premier à porter cette sentence, et lui le premier à la subir ! Ohl c'est chose excellente d'avoir la force d'un géant, mais c'est une lâche tyrannie d'en user comme un géant.
Lue. — Bien dit.
Isab, — Si les grands pouvaient disposer de la foudre comme Jehovah , Jehovah ne serait jamais en repos, car le plus mince officier s'emparerait du ciel pour tonner. Il n'y aurait qu'éclairs et tonnerres. — Ciel miséricordieux, de ton dard aigu et sulfureux tu fends le chêne tortueux et rebelle plutôt que le doux myrte;— mais l'homme— l'homme superbe , investi d'une petite et brève autorité , ignorant surtout ce dont il est le plus sûr— sa fragile et chétive essence — se livre à la face du ciel , comme un singe en fureur, à des accès de rage qui font pleurer les anges, eux qui se rient de nos chagrins comme de choses qui passent.
Luc. {bas.) — Encore, encore, femme; il fléchira. Il y vient,
je le vois.
Le Prévôt (à part.) — Plût au ciel qu'elle pût le gagner I Isab. — Nous n'avons pas la même balance pour peser le
prochain et nous. Les grands se peuvent railler des saints. Ce
6â2 NOTICB
qui chez «ux n'«st que MilUe» est chei le vulgaire une inâime profaDation.
Lue. (bas.) -» Tu as raison^ jeune fille; insiste là-dei8U8.
Uab. — Ce qui dans la bouche du capitaine n*est qu'un not emporté devient blasphème dans celle du soldat.
Lue, (d part lui,) "*«Es-tu donc si bien au fait !-— Encore.
Àng — Pourquoi m'appliquez-vous ces dires? '
Ifod.-i-Parce que Tautorité, bien qu'elle erre comme la foule, porte en elle une sorte de baume qui cicatrise au dehors les plaies du vice. Descendez en vous-même, frappez à la porte de votre cœur, demandez-lui ce quMl sait de pareil à la faute de Claudio ; s'il confesse un même penchant criminel , qu'il se garde d'envoyer à votre langue une pensée contre la vie de mon firère.
Ang. — Elle parle , et ce qu'elle dit trouve un écho en moi. — Adieu.
/«aft. — Mon doux seigneur, retournez- vous. »
Angelo a promis de réfléchir, et, dans l'élan de sa recoopaissance, la vierge s'est écriée; ^
— c( Oh I je vous gagnerai, mon seigneur!
Ang. — Me gagner, dites- vous !
Isah. — Oui, par des présents que vous partagerez avec le ciel.
Lue. [à Isabelle.)^ A la bonne heure, vous alliez tout gâter.
Isab. — Ce ne seront point de vils sicles d'or pur , ni ces pierres brillantes dont la valeur est grande ou petite selon l'estime des hommes, mais de ferventes prières qui monteront aux ci eux, et y pénétreront avant le lever du soleil, des prières d'âmes sauvées, de vierges, qui méditent et qui jeûnent.. »
Je ne connais rien dans aucune littérature de plus beau» de plusentralnantquele plaidoyer de cette jeune fille dont lap^a* sée voyage de la terre au ciel , sondant jusqu'au plus profond abtme du cœur humain, puis en appelant à Dieu de la rigoureuse justice des hommes. Lucio s'étonne de la voir si bien instruite des iniquités du monde : c'est que, du haut de sa pQ' reté, l'ange a pleuré sur les faiblesses de l'humaine nature. Son langage aussi est à part. Nourrie des livres saints, elle leur ejnprunte parfois ses images : elle ne dit pas de viles pièces d'or,
mais de «vils skîes d*or pur>i> poids et monaaie des Hébreux sous Moïse. Les traducteurs s'y sont trompés ; et c'est , à mou sens, une grave erreur» ainsi que celle de Jebovah qu'ils rendent par Jupiter. C'est méconnaître une nuance remarquable du caractère d'Isabelle.
Cependant Angelo a fléchi. Il a dit à Isabelle de revenir le lendemain.
<r Le ciel préserve votre honneuri lui dit-elle en s*éloignant» Àng. [siul.) — De toi, oui, de ta vertu I— Qu'est ceci? qu'est ceci ? Est-ce sa faute ou la mienne? qui pèche le plus, de celle qur tente, ou de celui qui est tenté? Ah I ce n'est pas elle : elle ne cherche point à tenter. C'est moi qui, gisant près de la violette au soleil, fais comme le cadavre, et non comme la fleur, et me corromps à la généreuse ardeur de la saison. Se peut*U que la modestie soit plus traître à nos sens que toute la légèreté des femmes? Quand il y a tant de mauvaises terres en friche» ironsnous choisir le lieu du sanctuaire pour le souiller de nos sales désirs? Oh! fi! fi! fi! que fai»*tu?qtt'es*tudofiC>Ângelo? La convoites-tu lâchement pour lui ravir ces choses qui la font bonne? Oh! que son frère vive! les voleurs ont droit de voler quand les juges eux-mêmes dérobent. Quoi! Taimerais-je , que je brûle ainsi de l'entendre parler, de me repaître de sa beauté, de son regard?... A quoi vais-je rêver? 0 ennemi subtil de Phomme , qui, pour séduire un saint, fais des saints ton hameçon! La plus dangereuse de toutes les tentations est celle qui nous pousse au péché par l'attrait de la vertu. Jamais courtisane , avec I9 double vigueur de l'art et de la nature, ne put m'émouvoir, et cette vertueuse fille m'a terrassé. »
Ce n'est pas de l'amour, .mais la brutale sensualité d'un hypocrite, en qui le désir s'éveille d'autant plus âpre qu'il n'a pas encore pris l'essor. Il ne s'est pas dit , je la veux, mais la pensée coupable est au fond de son cœur. Isabelle revient seule savoir son bon plaisir, et Votre frère ne peut vivre, » lui dit-il. Il espère de nouvelles instances; mais non : la vierge est résignée. Elle a veillé et prié , elle n'attend plus de salut que de la volonté d'en haut. Angelo voit sa proie prête à lui échapper; alors il parle d'un sursis. Isabelle demande pour combien de jours, afin que l'âme de son frère puisse du moins être sauvée. Mais qu'importe au juge? Ce qu'lLveut , c'est sentir sa victime
en sa puissance ; e*est décoayrîry pour s'en emparer ^ quelque faiblesse humaine dans cette âme angélique. Il revient sur la nature du délit de Claudio. Il prend plaisir à violer les chastes oreilles de la vierge par d'impures images. Il épie la moindre apparence de trouble ou de rougeur. II plane sur elle comme le vautour sur une colombe qui n'a pour défense que ses blanches plumes. Il en vient à supposer qu'elle peut racheter son frère en livrant son corps : alors, que ferait-elle?
Ita6, —*4S[ Croyez-le, seigneur, j'aimerais mieux livrer mon corps que mon àme.
^n^. — Je ne parle pas de votre âme. Les péchés qui nous sont imposés font nombre, mais ne comptent pas. »
Isabelle veut lui faire répéter cette étrange maxime ; il s'en défend , et appelle à son aide toutes les subUlités du langage, tous les sophismes de l'esprit. Il la serre, il Tenveloppe de mille réseaux. Elle pressent ce qu'il y a d'infernal au fond de cette lutte, mais elle ne veut pas aller an dei'antde ce honteux mystère.
et Écoutez-moi, s'écrie Angelo, votre pensée ne suit pas la » mienne; ou vous êtes ignorante, ou vous feignez de Fétre, » et cela n'est pas bien. »
Elle élude encore. Il est las de se contraindre. Ses paroles deviennent de plus en plus impatientes et sensuelles. II voudrait parler, et il n'ose*
Àng. — « Votre frère doit mourir.
Isa6.— Je lésais.
Àng, — Son crime est de ceux qoe la loi punit de mort.
Isab. — Il est vrai.
Àng, — Supposez qu'il n'y ait d'autre moyen de lui sauver la vie (prenez garde que je ne souscris ni à cela, ni à autre chose, et que je n'en parle que sous forme de question), supposez que vous , sa sœur, vous voyant désirée par un homme dont le crédit près du juge, ou dans sa propre place, pût tirer votre frère des chaînes de la toute-puissante loi , et qu'il n'y eût d'autre moyen terrestre de le sauver que d'abandonner les trésors de votre corps à cet homme , ou de laisser périr votre frère : que feriez- vous ?
Iia6.— Je ferais poor moapaovre frère autant que pour moimême. Fussé-je en face de la mort , je porterais comme des rubis les traces sanglantes des fouets, et m'apprêterais pour la tombe 9 comme pour un lit après lequel je soupire , plutôt que de livrer mon corps à la honte.
Ang, — Alors votre frère mourra.
I$ab, — C'est le plus facile des deux. Mieux vaut que le frère meure pour un temps, que d'être racheté par sa sœur au prix de rétemité.
Âng, — N*êtes-vous pas aussi cruelle que la sentence dont vous avez tant médit ?
Jsab. — Une rançon ignominieuse et un libre pardon ne sont pas de même lignage. Une généreuse miséricorde n'a rien à faire avec une sale rédemption.
Ang. — Tout à l'heure encore vous faisiez de la loi un tyran , et parliez de la faute de votre frère comme d'un égarement , non comme d'un vice.
hab. — Ah I pardonnez» seigneur. Souvent pour obtenir ce que nous désirons , nous ne disons pas le fond de notre pensée. J'essayais d'excuser la faute que je hais, par pitié pour celui que j'aime.
Ang, — Nous sommes tous fragiles.
Isc^» — Avant de faire mourir mon frère, prouvez donc qu'il n'est pas héritier de la faiblesse humaine, et que seul il a failli.
Ang» — > Les femmes aussi sont fragiles.
Isab. — Oui» comme les glaces où elles se mirent, qui se brisent aussi aisément qu'elles créent des images. Les femmes!
le ciel leur soit en aide! les hommes déshonorent leur
origine, en abusant de notre faiblesse. Appelez -nous dix fois fragiles, car nos Ames sont entachées de mollesse comme nos corps, et reçoivent avec crédulité toute fausse empreinte. »
Angelo triomphe. Fort de ce témoignage, il la presse de ne pas prétendre à être plus qu'une femme > de se montrer telle , de prendre la livrée de toutes.
hc^, — Je ne sais parler qu'une langue. Mon bon seigneur, je vous en supplie , revenez à votre premier langage. »
Haletant, il lui crie:
— « Je vous aime. -j
tâft NOTICE
Ito^.— Mou frèr« aimait Jaliette, et c'en pour e«k, âhes- Yçm% itt'il doit mourîF*
Anih *- li ne mourra pas > Iiabelle » li voua me doonei voire amour« ^
Eile s'efforce de douter encore :
-* « Je aais que votre vertu a toute licence d'abuser de la crédulité d*autrul ptour attirer dans le piège.
iln<jr. — Croyez-moi; sur mon lionneur, mes paroles expriment ma pensée. »
Tout ce qui bomilonnait d'indignatipi;^ dans le cœur de la vierge a*éçlia|^e alors en sarcasmes , en menaces*
Isctb, — a Ali! pauvre lionneur, pour qu'on s'y fie! et pensée haïssable! faux semblant! faux semblant ! Je te démasquerai, Angelo : prends-y garde. Signe-moi à l'instant la gr^ce de mon frère, ou, de tout ce que j'ai de voi^^ je crierai^au monde quel homme tu es !
iin<3f. — Qui te croira, Isabelle? »
Quelle foule de sentiments, d'angoisses, d'émotions, se pressent sous ce peu de paroles! que de battements de cœar ne rendent-elles pas? C'est une de ces situations si admirable- * ment trouvées pjBir Sbakspeare, qui révèlent toute une vie, et font entrevoir des mondes d'expériences et de pensées par delà tes ipots*
Le jage inique Fa dit : qui la croira? nfa*t*ii pas à lui 0|^oser un nom sans tache , l'austérité de toute sa vie , son ran^ dans rÊtat , et sa rigueur môme ? Il veste encore à isabelte an refuge : son frère est plein dkooneur. « Bnt*il vingt têtes à » perdre si|r vingt biliota sanglants^ iltes donnerait toutes, pla- 2> tôt que de voir sa sœur descendre à cette infamie ! » Elle ira trouver Claudio dans sa prison. Mais Claudio est jeune ; il aime; il espère et désire vivre. Isabelle ne s'avoue pas qu'il en est ainsi, quoiqu'elle en ait au fond de l'Ame une secrète terreur. BUe sent le besoin de lui parer la mort.
Claudio. — « Eh bien , sœur, quelle consolation? hab. — Comme toutes les consolations , bonne surtout à l'épreuve. Le seigneur Angelo, ayant des affaiiTQS.à régler ^vqc le
ciel , te prend pour ambassadeur : tu seras là haut son éternel délégué. Fais donc tes préparatiCi en toute hâte : demain tu pars*
Claud, — N'est -il point de remède ?
Isab, — Point, si ce n'est un remède qui, pour sauver la tête , briserai^ en deux le cœur.
Claude — Il est donc un remèdef
hab. — Oui , frère , vous pouvez vivre. Il y a dans le juge une infernale merci , qui , si vous l'implorez , vous accordera la vie, mais pour vous enchaîner jusqu'à la mort.
Claud, — Une prison perpétuelle?
Uah, — Oui, une dure et perpétuelle prison, une chaîne qui vous liera au poteau, quand vous auriez à votre disposition le monde entier.
Claud. — Mais encore de quelle nature!
hab. — D'une nature telle que , si vous y consentiez , votre honneur s'enfuirait en hurlant de votre corps, et vous laisserait nu.
Claud. — Que je sache ce que c'est î
hab, — Oh I je te crains, Claudio. Je tremble que tu ne veuilles sauver une vie fiévreuse, que tu ne préfères six ou sept hivers à l'immortel honneur. Oseras-tu mourir?... L'effroi de la mort n'est que dans nos terreurs, et le pauvre insecte que nous foulons aux pieds endure, en sa souffrance, une angoisse aussi grande que le géant qui expire.
Claud. — Pourquoi me faire cette honte? Grois-tn que j'aie besoin de puiser de la force dans les raisonnements spécieux do ta tendresse. S'il me faut mourir , j'irai au devant de la mort commeau devant d'une fiancée, et je la presserai dans mes bras.
Isab. -^ 4hl mon frère a parlé I du tombeau de mon père une
voix est sortie I Oui, il te faut mourir, Claudio; tu es trop
noble pour acheter la vie au prix d'une bassease. Ce gouverneur aux saintes apparences, dont le visage immobile et la parole austère effeuillent la jeunesse en sa fleur, et pourchasaant la folie comme le faucon fait de l'oiseau , cet homme est un démon. Si l'impureté qui est en lui venait à s'épancher, on verrait un abîme plus profond que l'enfer.
Claud. -^ Quoil le noble Angelo?
hab. — C'est la livrée de Satan avec toute sa ruse. Jamais insignes royaux ne cachèrent plus noire perdition! Le croirais*
tu, Claudio, si je voulais lui livrer ma virginité, tu serais libre!
Claud. — Oh ciel! se peut-il?
Isab, — Oui, il t'absoudrait de cette impure faute, et tu pourrais pécher ipipunément. Cette uuit est le temps où je dois faire ce que j'ai horreur de nommer, sinon tu meurs demain.
Claud. — Tu ne le feras pas.
1(06. — Oh! que ce fût ma vie, et je la jetterais pour ta délivrance comme je jette une épingle au vent.
Claud.— Merci, chère Isabelle.
Isab. — Prépare^toi , Claudio, car la mort est proche.
Claud. -^Onu — A-t-il donc en lui des affections qui lui fassent museler la loi, lui qui doit Tinfliger?... Sûrement, ce n'est pas un péché , ou des sept péchés mortels c'est le moindre.
Isab, — Quel est le moindre?
Claud. — Si c'était chose damnable, lui, si sage, voudrait-il pour le plaisir d'un moment, perdre une éternité? — O Isabelle !
Isab. — Que dit mon frère?
Claud. — La mort est chose horrible.
Isab. — Et une vie de honte , une chose haïssable.
Claud. — Ah ! mais mourir, et aileron ne sait où, subir une froide décomposition, et pourrir ! Ce mouvement de la vie si chaud, si sensitif , s'éteindre en une masse de fange! et Tesprit fait aux délices, condamné à plonger danë des torrents de feu , ou à habiter les frissonnantes régions que la glace enferme de ses épais remparts; à être emprisonné dans les vents invisibles, à tourbillonner sous leur souffle avec une violence incessante autour du monde suspendu dans l'espace, ou à être pire que ces damnés que nos pensées vagabondes et confuses se figurent hurlants I — oh! c'est par trop horrible ! La vie la plus fatiguée^ la plus méprisée ici-bas, tout ce que la vieillesse , les douleurs, la misère, la prison, peuvent infliger à la nature, ne sont rien, comparé à ce que nous craignons de la mort.
J«a&. — Hélas! hélas!
Claud. — Ma douce sœur, fais que je vive ! Le péché que tu commettras pour sauver la vie d'un frère te sera pardonné, et la nature en fera une vertu.
Isab. — O brute ! o lâché ! o misérable ! tu voudrais vivre de mon vice! .. n'est-ce pas une sorte d'inceste de recevoir la vie de la honte de ta sœur? que dois -je croire? Que le ciel me
pardonne si tu ne me fais mal penser de ma mère ; an si vil rejeton ne fût jamais sorti de notre race! Va^ je te défie!... meurs! Ne faliut-il que me prosterner pour détourner ie coup, je n'en ferais rien; je dirais mille prières pour ta mort> pas un mot pour ta vie!
Claud. •—• Entends-moi 9 Isabelle.
hab. — Oh, fi! fi! fi! ton péché n'est donc pas un hasard? C'est une habitude , un infâme métier. En t* absolvant , la miséricorde même se prostituerait. Mieux vaut que tu meures, et que tu meures vite.
Claud. — O Isabelle, entends-moi ! »
Les alternatives d'espoir et de crainte de la noble fille , ses efforts pour aiguillonner le courage de cet homme qui pâlit et tremble , la virilité de sa foi devant cette débile nature qui ne s'appuie que sur elle-même , la saisissante peinture des terreurs de la mort, telles que peut les concevoir une imagination délirante, enfin le mouvement d'horreur de la vierge, son mépris poignant , terrible , entrecoupé de sanglots contenus , font de cette scène un magnifique drame. L'analyse s*arréte impuissante devant de pareilles beautés ; c'est dans l'œuvre originale qu'il faut les lire. C'est là qu'elles se révèlent palpitantes de vérité , de grandeur , de noblesse.
Cependant le duc parcourt ses Etats, déguisé en moine. Il a pénétré dans la prison de Claudio. Caché par le prévôt , il a entendu l'entretien d'Isabelle avec son frère , il a reçu les bonfidencesr de Marianne, qu'Angelo a abandonnée après lui avoir promis de l'épouser. Il obtient d'Isabelle qu'elle accorde à Angelo un rendez- vous où Marianne doit la remplacer. De son côté, le gouverneur a promis à Isabelle la grâce de son frère ; mais, fidèle à son caractère d'hypocrisie et d'orgueil, dès qu'il croit avoir assouvi sa passion , il donne ordre d'exécuter le prisonnier. Le duc, qui a tout vu , suspend l'exécution. A son entrée triomphale dans la ville , sur l'appel des deux femmes, Marianne et Isabelle^ il fait Angelo juge en sa propre cause, sort, et revient comme témoin sous son premier déguisement. Le moine accuse hautement Angelo. Celui-ci le traite d'imposteur, et veut le faire arrêter. Lucio lui arrache son capuchon : on reconnaît le duc. Il condamne Angelo à épouser Marianne, et à être décapité aussitôt après. Mais les prières d'Isabelle
sauvent la vie à celui qui Ta si grièvement offensée* Le duc met son duché aux pieds de la vierge chrétienne. Le poète ne dit pas si elle accepte, ou retourne dans son couvent*
Louise Sw. BELLOC.