‹ Chefs-d'œuvre de ShakespeareChapitre 126 sur 153 · BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN · texte numérisé non relu

BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN

DEAMB.

Le drame de Sbakspeare intitulé : Beaucoup de hruU pour rien, renferme deux sujets bien distincts, deux pièces juxtaposées , qui n*ont de commun que le litre et le nom des personnages. Le premier de ces ouvrages est uuo comédie fort gaie et fort spirituelle^ dont les deux héros (Béatrix et Bénédick ) se délestent de cœur, et se font , pendant deux actes, une guerre d'épigrammes fort amusante. Leur hostilité, devenue proverbiale, semblait ne devoir finir qu*avec eux, lorsqu'un stratagème ingénieux et simple fait tout à coup succéder une affection tendre à celte aversion mutuelle. On assure séparément à chacun d'eux que son adversaire n'exprime sa haine que pour cacher Tamour, comme les gens qui chantent quand ils ont peur ; on fait mieux, on le leur persuade; et ce double mensonge a pour résultat une réalité. Dès lors, tout change de face ; les deux ennemis se rapprochent» les douceurs succèdent aux épigrammes, et le traité de paix est nn heureux hymen.

La seconde pièce est un drame lugubre, égayé çà et là par des scènes douces. Fille de Léonato , gouverneur de Messine , Héro aimait Claudio, jeune seigneur de Florence, et était ainaée de lui. Touché dé leur mutuelle tendresse, Léonato avait con-

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senti à ubir les deux jeunet gens, ei ATtit fixé le jour de la eélé^ bration de leur mariage. Mais un ttiautais génie vdllait sur eux; uti personnage infernal, un de cea hommes do&t 8haki|9earê a le secret, doii Juan d'Aragon» sans autre motif qu'une haine satanique contrôle bonheur d'autrui, a juré de perdre loi deux fiancés. Il séduit à prix d'or Tamant de la femme de ehambret il exige que , dans robscurité de la nuit, ce dernier se place avec sa maîtresse au balcon de la jeune fille , et qu'il prodigue à Marguerite les sermena et les b^iaersi Au même instant, amené par lui sous les feuétres) rinforUlnè Claudio eât témoin de cet amoureux colloque, et maudit rinnocénte Héro# dont il se croit trahi t..» Cependant la ville entière s'occupait du ma* riage brillant qui allait avoir lieu* Tout était prêt, le temple orné de guirlandes, et le prêtre à Tautell Au moment même de la cérémonie , iorsqu*au milieu d'une foule immense, le mi* nistre du ciel demande à Héro si elle accepte Claudid pdur époux, elle répond Ouil avec l'ivresse du bonheur. Interrogé â son tour, Non! s'écrie Claudio d'une voix tonnante , en prodiguant à sa fiancée les noms d'impudique et de courtisane!... Aussitôt la cérémonie est troublée, le sacrifice interrompu. Une vive explication a lieu dans le temple; Héro se défend avec la douceur et la simplicité de l'innocence :

— a Quel homme s'entretenait la nuit dernière avec vous^ » sous votre fenêtre^ entre minuit et une heure? Si vous êtes » chaste , répondez. — A cette heure-là , seigneur, je n'ai » parlé à aucun homme. — Ainsi, le titre de vierge n'est plus D à vous!... 0 Hérot quelle femme n'aurais-tu pas été, si la t> moitié de tes grâces extérieures avaient été données à ta » pensée et à ton cœur ! Adieu , vile et belle. »

La jeune fille, à ces mots, tombe évanouie.

Cette scène, un peu trop délayée dans Shakspeare, était alors complètement neuve ; et c'est une des belles conceptions de cet écrivain. La douleur du père est surtout déchirante.

(t O mort ! s'écHe^t-îl, ne retire point ta main appesantie » sur elle. La mort est le voilé le plus propre à couvrir sa » honteS...< Quoi, tu rouvres lea yeux î — Et pourquoi êes » yeux craindraient-^ils la lumière? *-• Pourquoi? Tout, sur È la terre, ne crie-t41 pas infamie sur élleî Peut-elle nier un » crime que révèle son sang agité? Ohî ne reviens pas à

» rexiBtencey Héro, referme tes yeux; car si je poorais penser » que tu ne dusses pas bientôt mourir, si je croyais ta Tie » plus forte que le sentiment de ta honte , je me joindrais à » tes remords pour trancher tes jours. Hélas I je m'affligeais » de n'avoir qu'un enfant. Je reprochais à la nature d'être » trop ayare pour moi. Ahl j'ai trop d'one fille !•••

Et plus loin :

» Pourquoi as-tu paru aimable à mes yeuxT pourquoi, d'ane » main charitable, n*ai-je pas recueilli à ma porte et adopté » l'enfant de quelque mendiant? si elle se fût ainsi souillée et » plongée dans l'infamie, j'aurais pu me consoler et dire : Cet » opprobre ne vient pas de mon sang. Mais, ma fille I elle que D j'aimaiSy que je vantais sans cesse ! ma fille, dont j'étais si » fier que, m'oublient moi-même, je ne m'estimais plus qu'en » elle!... elle est tombée dans un abîme de noirceur! »

Ces exclamations paternelles si vraies rendent la situation extrêmement pathétique. Elle le serait davantage encore, selon nous, si la figure d'Héro, si touchante en ce moment, avait été présentée avant cette scène , sous un point de vue propre à en préparer les effets.

A la suite de cette scène si dramatique , le moine propose à Léonato de laisser croire au trépas de sa fille , et de célébrer ses funérailles. Nous ne pouvons résister au plaisir 'de citer ce charmant morceau*

» Si un bien vient à nous manquer, alors nous exagérons sa D valeur, alors nous découvrons le mérite que la possession as » nous montrait pas. C'est ce qui arrivera à Claudio. Quand il » apprendra qu'elle est morte par l'effet de ses paroles , l'image » d'Héro vivante se glissera doucement dans les rêveries de » son imagination, et chaque trait de sa beauté reviendra s'of- » frir à son âme, plus gracieux, plus touchant, plus animé que » lorsqu'elle vivait. Alors, il pleurera; si jamais l'amour se fi^ » sentir à son cœur, il souhaitera de ne l'avoir pas accusée ; oui , » il le soubaiteray crût-il même à la vérité de son accusation i » Laissons ce moment arriver, et ne doutons pas que le succès 0 ne reçoive des événements une forme plus heureuse. Mai^' » quand même toute ma prévoyance serait trompée, du moios j) le trépas de votre fille assoupira la rumeur de son infamie ;

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