‹ Chefs-d'œuvre de ShakespeareChapitre 137 sur 153 · SUR COMME VOUS VOUDREZ · texte numérisé non relu

SUR COMME VOUS VOUDREZ

» pour ses jambes Amoindries; sa voix, naguère mâle et ferme, » redevient, comme dans ses premières années, un fausset aigre

et sifflant. La dernière scène de ce drame bigarre et fertile » en événements est une seconde enfance, un engourdissement

tëthargique, où l'acteur es^ sans dents, sans yeux, sans goût^ » sans aucun sentiment. »

La forêt des Ârdennes nous rappelle une partie des exploits des paladins de Gharlemagne, de ses douze pairs et des vaillants fils d'Aymon, prince de cette contrée. Shakspeare a fait de celle forêt une autre Arcadic où, comme dans Tâge d'or, la vie s'écoule dans la contemplation d'un bonheur parfait. Dans ce drame, purement pastoral, Tintérét na!t plutôt des sentiments et des caractères que des actions on de )a situation des personnages. Nourrie par la soHdudeet, pour ainsi dire, à Tombre do ces chênes antiques qui disposent i'àmeà une douce mélancolie, Tiniaginatioa 5*y amollit et l'esprit s'y complaît dans une oisiveté voluptueuse. C'est en quelque sorte le séjour du caprice et de la iàntaisie; là les beautés de la nature et les souvenirs qui s'y rattachent font naître en nous une douce extase qui n'est troublée ni par les soucis de la vie, ni par le bruit du monde ; les soupirs de la brise rafraîchissante seuls s'y font entendre ; Tair même semble être empreint d'uu sentiment poétique qui éveille en nous les nobles élans de la pitié. Tout, dans ce drame, respire une morale également exempte depédantisme et de licence. Les émotions les plus pures de l'amitié et de l'a-»' mour, de la reconnaissance et de la fidélité, la mélancolie du génie et l'engouement d'une gaieté innocente, font un heureux contraste avec les effets pernicieux de la malice, de l'envie et de l'ambition. Le duc, Orlando et Jacques, dans leur exil, oublient, en contemplant les objets qui les entourent, tout senti* ment pénible des injustices passées. L'amour est la seule passion qui a pénétré dans ces retraites rottantîqnes. Que l'on serait heureux de pouvoir se soustraire un instant aux peines de la vie pour se trouver au milieu de ces groupes déiicieox dont le poëte a peuplé les clairières isolée» de cette forêt majestueose des Ardennes, où l'on aurait tout le loisir d'être bon et, au sein d^une aimable folie, celui de se laisaer aller à l'amour!

Rien ne peut être mieux coAçuni mieux décrit quel'afiectiou mutuelle des deux charmantes cousines» Le caractère aileDcieux

et taciturne de CéAie offre une opposition piquante avec la loquacité de Rosalinde.

Gélie, plus tranquille, cède plut6t à Rosalinde qu'elle n'est éclipsée par elle. Elle a autant de douceur, de tendresse, d'intelligence que sa cousine. La tentative faite pour exciter dans son esprit de la jalousie contre son amie la plus chère ne peut éveiller dans son cœur généreux d'autres sentiofients qu'un attachement et une sympathie plus vive pour Rosalinde. Caractère enjoué, tendresse naturelle, affection ardente, tout annonce dans celle-ci la violence de l'amour. La coquetterie qu'elle emploie avec son amant, dans le double rôle qu'elle a à soutenir, est conduite aveo une adresse infinie. Rien de plus gracieux que son sourire dans toute sa conversation avec Orlando. Le sentiment d'intérêt et d'admiration, excité d'abord pour Célie , se soutient dans toute la pièce. Nous radmirons comme une personne qui s'est rendue digne de notre amour; son silence même en dit plus quelquefois que tous les prestiges de réloquence.

Quant à Jacques, c'est une des plus fortes créations de Shakspcare. Les injustices du monde ont trop ulcéré cette nature mélancolique; aussi la passion d'Orlando pour Rosaiinde avilirait à ses yeux la passion qu'il a pour la vérité. C'est pour elle qu*il laisse le duc, dès que celui-ci est rétabli dans sa souveraineté , pour se joindre à son frère redevenu ermite. C'est le prince des philosophes oisifs. C'est le seul caractère de ce drame qui soit purement contemplatif. Son unique occupation est de distraire son esprit; étranger aux besoins de la vie, ou aux soins de la fortune, sa seule passion c'est de méditer; il n'attache de prix qu'à ce qui peut nourrir ses réflexionSi entretenir sa mélancolie. Quelle heureuse rencontre que celle de ce fou philosophe qui moralise sur le temps I Quel contraste entre le ton déterminé du sceptique Tonchstone et le ton élevé d'enthousiasme, la résignation si noble et si philosophique du duc et de ses compagnons d'exil, lorsqu'ils font le tableau du calme et de la solitude de la vie champêtre.

Attendrir le cœur en lui présentant les images et les exemples des affections généreuses, démontrer combien la souffrance sert à élever l'âme, combien il peut exister de motifs d'espoir pour ceux qui ont cessé d'en avoir, la consolation que peuveoi trouver les personnes auxquelles un monde dur et impitoya^^^

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