SUR COMME VOUS VOUDREZ
a inspiré le mépris d'elles-mêmes et d'aut)*ui, enfin opposer une barrière à Tégoïsme froid, desséchant et railleur, ainsi qu'à cet esprit mesquin qui veut réduire les objets les plus sacrés au niveau de ses petites exigences, tel est le point de vue philosophique de ces ravissantes créations de Shakspeare. Les caractères les plus appropriés à un pareil but ne sont pas ordinairement les caractères empruntés à l'histoire, que l'écrivain salarié, ou à préjugés^ esquisse d'après ses passions ou ses opinions ; ce sont au contraire des caractères dont l'histoire n'a jamais parlé, que Ton trouve décrits d'une manière si sublime dans les œuvres du tragique anglais.
Là, l'histoire se marie admirablement^ à la vie réelle; le poète dévoile jusqu'aux ressorts les plus intimes du cœur humain.
Shakspeare a mis dans la bouche de Gélie la partie la plus frappante et la plus animée du dialogue, surtout cette descrip* tion achevée de l'amitié des deux cousines, qui ont conservé toute l'élégance des manières des cours sous leur costume emprunté de bergères. Lorsque le père de Célie accuse Rosalinde de trahison, Gélie s'écrie ; « Si Rosalinde est coupable, D je le suis aussi ; nous »vons partagé la même couche, la même » nourriture; notre éducation, nos plaisirs, nos jeux, tout a été » commun, et, comme les cygnes de Junon, le même lien nous » unit et nous rend inséparables. x> Que Ton aime à voir la charmante Célie avec sa houlette couverte de guirlandes I Mais elles ne sont pas les seules habitantes de cette solitude. Auprès de nos bergères élégantes, Shakspeare a placé une bergère véritable, aussi coquette dans sa position que Rosalinde dans la sienne. C'est Phébé, franche coquette, qui raille son amant Silvius et rit de la gaucherie de Rosalinde sous son costume de page. Le contraste entre les manières franches et aisées des deux princesses déguisées et les airs dédaigneux des véritables bergères produit un effet très-amusant. La description que Phébé donne du vrai page nous parait encore plus belle que le portrait de Bathilde dans Anacréon, de même que, dans ses discours et le dialogue entre elle et Silvius, Shakspeare a mis à contribution toutes les beautés de la poésie pastorale et surpassé le Tasse et Guarini.
La forêt des Ardennes fut aussi témoin d'autres scènes héroïques immortalisées par le burin de l'histoire, et dix siècles plus tard, le cor de Roland et le chant de guerre de Fingal et
de Wallace ont retenti sous son vert feoillage et donné le signal des combats. « La veille vit tant de braves pleins de jeunesse et B de santé; le soir les vit encore figurer dans les cercles joyeui, » embellis par la grâce et la beauté ; à minuit lé canon donoa le B signal du combat; Taurore les trouva rangés en bataille, et le » jour montra le déploiement magnifique et terrible qui décida » de la chute du grand de$ jgrands de la Urre* » L'ouragan a passé, le temps a moissonné ceux que le sort des armes avait épargnés; la plus grande partie de ces glorieux débris ont disparu ; mais leurs souvenirs parviendront à nos derniers neveux dans les pages sublimes de Byron, Béranger, Delavigne... Aa torrent dcvasteur a succédé Tolivo de la paix. Quelques-uns de ces braves ont brillé d'un autre genre de gloire^ d'autant pins douce qu'elle ne laisse après elle aucun regret. Ainsi va le monde. Troie, Babylone, Niuive, Thèbes ne sont plus; le temps a dévoré leurs temples» leurs palais, et n'a laissé à sa suite que des ruines ; les productions du génie sont seules impérissables. Mais si la destruction est le partage de l'iiumanité, les beautés de la nature restent; aux yeux du voyageur la forêt des Ardennes, théâtre de tant d'événements mémorables, brille toujours du môme éclat; une succession perpétuelle de jeuoes beautés se repose encore à l'ombre de son épais feuillage. Soa ioiagination se rappelle avec délices les charmantea créations dont Shakspeare Ta peuplée ; car aussi longtemps que la fidélité et l'amour exciteront de la sympathie dans le cœur de rbomnac» Rosalinde et CéUe vivront dans les vers enchanteurs de ce puissant magicien.