CORIOLAN
THAGÉDIE.
Goriolan, vainqneur des Yolsqaes, a vu ses services méconnus par Rome : forcé, par la haine do peuple et la jalousie des tribuns , d'abandonner une ville qui lui devait tant de triomphes, il va s'asseoir au foyer de son ennemi, de Tullus, et lui demander un asile et des armes pour se venger. Les Volsques,
qa'il aVait tant de fois vaincus , épousent son ressentiment. Il marche à leur tète contre Rome, et, aussi heureux contre la patrie qu'il l'avait été en combattant pour elle , Goriolan , après avoir ravagé le territoire romain , parait en vainqueur sous les murs de la ville ingrate. A son aspect tout tremble, tout s*humilie; le sénat, le peuple, les prêtres des dieux. Vaines prières! Coriolan n*est fidèle qu'au souvenir de Toutrage qu'il a reçu ; il vient demander compte à chaque citoyen de l'injure que chaque citoyen lui a faite; la voix même de la nature , la vue de ses enfants , les larmes de son épouse , n'ont pu l'attendrir; il ne se laisse fléchir que par les prières de sa mère; c'est Volumnie qui sauve Rome en perdant Goriolan.
Les desseins de Coriolan de retirer au peuple non-seulement l'administration de l'État, mais encore le pouvoir d'obtenir justice , ont à peine échoué que Volnninie s'écrie avec fureur : Ceci est très-naturel : oui , pour une mère , d'avoir plus d'inquiétude pour son fils que pour une ville entière. Mais » par un sentiment contraire , le soin d'un État ne saurait être confié avec sécurité à l'affection maternelle , ni aux affections domestiques.
L'un des traits les plus naturels de cette pièce, c'est la diversité d'intérêt que la mère et la femme de Coriolan prennent à ses succès; l'une craint pour son honneur, l'autre pour sa vie.
Volumnie. — « Je crois entendre le tambour de votre époux; je le vois traîner Aufidius par les cheveux, tandis que les Volsques fuient devant lui comme des enfants fuieraient devant un ours. Il me semble d'ici l'entendre s'écrier : cr Suivez-moi donc, D poltrons ; vous fûtes engendrés par la crainte, quoique vous » soyez nés dans Rome I » Essuyant de ses mains couvertes de fer son front ensanglanté , il court à l'ennemi, comme un moissonneur que l'on prend à la tâche , et qui est menacé de perdre son salaire, s'il ne coupe çn un jour tous les épis.
Virgilie. — Son front ensanglanté!... 0 Jupiter, point de sang!
Vol. — Taisez- vous, insensée, il sied bien mieux à l'homme que l'or sur ses trophées ! »
Lorsque Volumnie entend les trompettes qui annoncent le retour de son fils, elle s'écrie :
« Ce sont les avant ^coureurs de Marcius; le bruit marche
SUR GORIOLAN. 103
» devant lui, et derrière lui il laisse des larmes : la mort , ce Ji noir ^esprit , repose sur son bras nerreux ; quand il le lève« D on tremble, et» s'il rabaisse, on meurt, h
Goriolan lui «même est un caractère achevé : son amour pour la gloire, son dédain pour Topinion populaire, en sont les principaux traits; son orgueil et sa modestie en sont les conséquences. Cet orgueil consiste dans Tinflexible sévérité de sa volonté ; son amour de la gloire se lie à un désir de détruire toute opposition, et de commander l'admiration de ses amis et de ses ennemis» Son mépris pour la faveur populaire et sa répugnance à s'entendre louer naissent de la môme source.
On a souvent cité rapologué suivant :
Menenius, —a Un jour les membres, en révolte contre l'estomac, disaient qu'un tel gouffre placé au milieu d'eux, toujours plein de- nourriture et toujours inactif, ne prenait point part à leurs travaux communs, tandis que chacun d'eux, pieds, mains, yeux , oreilles , agissant de concert et serviteurs empressés et Gdèles, pourvoyaient sans relâche aux appétits de l'estomac. Le ventre répondit d'un ton railleur aux membres mécontents qui étaient jaloux de son sort, comme vous Têtes aujourd'hui des sénateurs , pour cela seulement qu*ils ne sont point faits à votre ressemblance : y II est vrai, mes amis, que je reçois toute » la nourriture qui vous fait vivre... mais je renvoie tout par » les fleuves de votre sang jusqu'au cœur. Les nerfs, les veines » reçoivent de moi cette nourriture suffisante qui entretient » la vie... » Les sénateurs de Rome sont ce bon estomac, et vous, vous êtes les membres mutins... Tout le bien public auquel vous avez part vous vient du sénat , et jamais de vousmêmes. 2>
Dans le premier acte, se trouve une scène dans laquelle deux dames romaines, la femme et la mère deCoriolan, sont occupées è des ouvrages d'aiguille, et s'entretiennent de son absence et de son danger. Sur ces entrefaites , elles reçoivent la visite de Valérie, « la noble sœur de Publicola, l'ornement de Rome, » chaste comme la glace la plus dure que l'hiver suspend an » temple de Diane. »
Shakspeare a répandu sur cette petite scène un véritable esprit d'antiquité classique. Le caractère fier de Yolumnie , l'admiration qu'elle montre pour la valeur et la hante position de
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son fils, Tamour orgaeilleux, mais désintéressé, qu'elle a pour lui, contrastent avec la douceur modeste, la tendresse conjugale et la vive sollicitude de son épouse Yirgilie.
La différence entre ces deux dames est marquée d'une manière aussi intéressante et aussi belle qu'elle est bien soutenue.
Ainsi quand on annonce la victoire de Goriolan , Menenioff demande : <r Est*il blessé? j» — « 0 non, non, » s'écrie Yii^lie, tandis que Volumnie reprend: ^a Oui, il est blessé ; je remer- » cie les dieux pour lui t 2> Et plus loin :
Vol.— «Je Yous en prie, ma fille, chantez, et faites voir moins de tristesse. Si mon fils était mon époux, je me réjouirais plus d'une absence qui doit lui faire honneur, que des embrassements de son Ht où il me montrerait le plus ardent amour. Lorsqu'il avait encore la délicatesse de Tâge le plus tendre et qu'il était le seul fils produit par mes flancs ; lorsque les grâces de la jeunesse attiraient tous les regards sur lui ; à cette époque où , pour les prières d'un roi, prolongées môme tout un jour, une mère ne vendrait pas une heure du plaisir de contempler son enfant. Considérant combien l'honneur lui siérait, et que, si Tamour de la renommée n'excitait ses actions, il ne vaudrait pas mieux qu'un tableau attaché à un mur, je me plaisais à lui laisser chercher les dangers où il pouvait rencontrer de la gloire. Je le fis partir pour la guerre ; il en revint le front couronné de chêne. Je te le dis, ma fille, mon cœur ne ressentit pas plus de joie en apprenant que je venais de donner le jour à un enfant mâle, qu'en voyant mon fils prouver, pour la première fois, qu'il était un homme. »
. Comme le caractère du guerrier hautain est peint dans les fragments suivants I
CûT. — a Voyez ces maraudeurs qui passent leur temps à partager entre eux de vieux morceaux de fer, des cuillers de plomb, des coussins, des pourpoints que le bourreau lui-même ensevelirait avec les suppliciés. Ces odieux pillards, tandis que nous combattons encore pour leur salut, font déjà leurs paquets. Vils esclaves sans cœurt je vais tomber sur eux... Mais écoutez... quel bruit? C'est le général ; volons à lui! c'est l'objet de ma haine, le superbe Tullus, le fléau de Rome. Magnanime Titus, veille surCorioles, pendant que, réuni^nt ceux qui veulent me suivre , je cours aider Cominius »