‹ Chefs-d'œuvre de ShakespeareChapitre 16 sur 153 · SUR CORIOLAN · texte numérisé non relu

SUR CORIOLAN

Com» — « Si je te racontais tes exploits, Marcius» étonné de toi-même, tu n'y voudrais pas croire. Lorsque j*en ferai bientôt le récit à Rome, nos sages sénateurs et nos patriciens mêleront le sourire et les larmes à ma voix ; TincrédAlité, réduite à t'admirer, abjurera le doute ; nos dames romaines trembleront de plaisir et d'efiroi. Nos tribuns même, et ce rebut du peuple dont ton illustre courage t'a mérité la haine» diront malgré eux : Remercions les dieux d'avoir honoré la patrie d'un tel guerrier. Pourtant tu n'es venu qu'à la fin dn banquet de cette journée» après que tu t'étais rassasié ailleurs. »

Quand il revient victorieux de l'armée» sa mère, fière de ses succès » le reçoit avec des bénédictions et des applaudissements, et sa tendre épouse avec un silence gracieux et avec des larmes.

Menen» — « Une lettre pour moi !.•• Je veux que tonte ma maison se grise cesoir... Une lettre pour moil cela m'assure sept années de santé...

Toi, — Voilà la troisième fois» Menenius» qne mon fils revient avec la couronne de chêne.

MeAen, — Il a donc maintenant vingt-se^ blessures, et chacune est le tombeau d'un ennemi...

£/iiH(^ra«l.— Qu'il soit connu à Rome que Marcius a combattu seul» au sein de Gorioies, et que notre armée et ses chefs lui décernent le nom de Goriolan pour sa victoire. Gloire, honneur et salut, illustre Goriolan 1

Cor, — Oh! ma mère, je le sais» vous avez imploré les dieux ponr ma prospérité.

y 61, — Lève-toi» mon soldat , mon valeureux» mon digne Marcius; dois-je encore te donner cet autre nouveau nom que t'a mérité ton courage? Brave Goriolan I^..Mais, tiens, voilà ton épouse.

Car. — Salut I Ahl sèche tes pleurs ; c'est à Gorioles que les veuves et les mères ont sujet de pleurer.

Vol. — Je ne sais de quel côté me tourner. Gominius» Titus» généraux et soldats» soyez les bienvenus !

Mene1^. — Mille fois bienvenus! Je ris et je pleure; je suis léger et lourd I mon cher Goriolan. Qu'il soit dévoré jusqu'à sa racine, le cœur que ton aspect ne remplit pas de joie !...

Brut. — Tous parlent de lui seul; les yeux les plus faibles ont

recours aux lonettes poar le contempler ; la nourrice bararde» en pariant de loi, n'entend pins les cris de son nourrisson; la fille de cuisine , dans ses plus beaux atours , escalade les murs pour le Yoir. Bancs, échoppes, toits, gouttières, fenêtres, tout est rempli, tout est chargé de spectateurs béants. On yoit les grands, les préti'es, les femmes se pousser, se presser dans la foule pour arriver k une place vulgaire. Nos dames délicates courent de tous côtés , exposent la blancheur et les roses de leur teint aux brûlants baisers du riant Phébus. C'est un bruit I un tumulte I On dirait que le dieu qui le guide s'est transformé en lui pour le rendre un objet rare et merveilleux.

Sicin, — Je vous le garantis consul tout d'abord.

BruU — S'il en est ainsi, nous pourrons bien, durant son consulat, laisser dormir. notre autorité... Il nous faut, à cet égard, gagner l'esprit du peuple; lui persuader qu'il est son ennemi, et que, s*il le peut, au gré de sa malice» il les abaissera au rang des animaux, foulera à ses pieds leurs plus beaux privilèges, étouffera la voix de leurs représentants, les traitera comme des bétes de somme qu'un .maître impérieux destine à porter des fardeaux et à succomber sous les coupSé

Siein, — Oui, oui, ces propos répandus avec art, quand il irritera le peuple par son insolence, seront notre brandon pour allumer le chaume dont la flamme subite l'étouiiera enfin. La chose est aisée.

Un fiM#«i<;rMr.— Vous êtes tous deux mandés au capitole. On dit que Marcius va être nommé consul*..

Sec. O/'/Ec.'*— Par ma foi I il y a beaucoup de grands qui ont flatté le peuple sans en être aimés, et beaucoup d'autres que le peuple a aimés sans savoir pourquoi, de maûière que, s'il aime sans sujet, il hait aussi sans fondement* Le peu de cas que Co*riolan fait de sa haine ou de son amour, manifeste la vraie connaissance qu'il a de la légèreté de ses dispositions, et motive sa franche et noble indifférence*.. Il a bien mérité de son pays. Il ne s'est point élevé par des degrés faciles, comme ceux qui, humbles et rampants devant la multitude , n'ont eu que leur souplesse pour s'insinuer dans son estime et ses bonnes grâces. Il a tellement planté ses honneurs devant tous les yeux» et ses actions devant tous les cœurs, que si les langues demeuraient silencieuses et ne les avouaient pas , il faudrait tax,er le peuple de la plus noire ingratitude. »

Page 1