SUR CORIOLAN
Où trouver une peinture plus fidèle de ces démagogues iutrigaots qui spéculent sur les mots de liberté et d'indépendance, dont ils se constituent les défenseurs exclusifs auprès de la foule crédule , afin d*obtenir des richesses et des honneurs ?
BnUuê. •— « Qu'il laissait voir d'orgueil sous Thumble habit de candidat! Allons congédier ce peuple inconséquenf.
Sidnius. •— Vous avez donc fait choix de cet homme?
Prem, Cit. — Oui, nous lui avons donné nos voix.
Bru$. — Plaise aux dieux qu'il en devienne digne 1
See. Cit. — Je lesouhaite, tribun; pour mol, suivant mon pauvre jugement, je pense qu*il s'est moqué de nous en demandant nos voix,
See, Cil.— -Il aurait dû an moins nous montrer les marques de son mérite; nous faire voir les blessures qu'il a reçues.
Siein,-^ Si vous avieï suivi notre conseil, vous auriez éprouvé ces sentiments secrets ; vous auriez obtenu de lui des promesses que vous auriez fait valoir dans l'occasion.
^r«l.*- Puisqu'il s'est moqué de vous, même en vous suppliant, ne voyez-vous pas bien qu'une fois le pouvoir remis en ses mains, il s'en servira pour vous écraser?
Sicin* — Si vous avez toujours fait des choix honorables , pourquoi donnez- vous aujourd'hui des suffrages si recherchés de tous à un homme orgueilleux qui vous méprisait même en les sollicitant?
Prem. Cit. — Ohl il n'est pas confirmé, et nous pouvons encore le refuser.
Hml.— Ne perdez point de temps, allez dire à vos amis que le consul auquel ils ont donné leur voix va tout mettre en usage contre leur liberté, et qu'il les traitera comme cet chiens que l'on a élevés pour aboyer, et que l'on bat pour avoir itioyé.
Rejetez toute la faute sur nous , sur vos tribuns. Vous le pouvez ; dites que nos conseils ont forcé votre choix*
Stcin.— Dites que vous l'avez nommé plutôt d'après nos ordres que d'après vos propres désirs. Rejetez tout sur nous.
Brut. — Ne nous épargnez pas; dites que, revenant mille fois à la charge, nous vous avons parlé de sa valeur, des services qu'ils a rendus à son pays, de ses exploits nombreux, de sa haute naissance, de Tillusire maison des Marcius, d'où descendait Ancus, petit-fils deNuma, et qui régna après Hostilius, de ses au-
très aïeux , Publius et Quintus, à qui Rome doit les eaux dont elle est arrosée, et de son grand ancêtre encore si cher au peuple, et nommé Gensorinus par nos pères pour avoir été deux fois censeur.
;Stctn.— Dites que c'est en rappelant cette antique origine dont il a lui-môme illustré la splendeur que nous avons surpris vos suffrages ; mais que, jugeant mieux du présent par le passé, et songeant qu'il fut toujours votre ennemi, vous révoquez votre choix imprudent.
BruL — Oui, que, sans nous, vous ne Feussiez jamais iionuné. Insistez là-dessus... Allez vous réunir, et rendez-vous bientôt en grand nombre au Capitole.
Let Cit. -^ Oui 9 oui, nous nous repentons tous de notre choix...
Brut. — Qu'ils aillent I II vaut mieux en courir les hasards que d'attendre le mal qu'il ne manquerait pas de nous* faire. Si, blessé de ce refus, comme je le crois, il suit en aveugle son ca* ractère fougueux, alors nous tirerons parti de ses fureurs*
Siein* — Devançons le peuple au Capitole, afin de déguiser la part que nous prenons au changement qu'il va manifester, jh
Coriolan s'oppose à ce que le sénat montre sa sollicitude pour le peuple romain, de crainte que ce sentiment ne soit considéré comme un des effets de la peur, et n*amène le renversement de l'autorité légale.
Cor.-— « Voici les tribuns, les organes du peuple ; combien je les méprise I comme leur orgueil devient insupportable dans son accroissement I
Siein. — N'allez pas plus avant.
Cor. -*• Comment 1 qu'est-ce donc ?
Bru$. -* Arrêtez. Il serait dangereux pour vous de passer outre.
Cor. —Quel est ce changement?
Comt'n.— N'a-t-il pas obtenu les suffrages des nobles et du peuple?
Brui. — Non, Cominius, non.
Cor. — Ai-je eu des voix d'enfants?
Prem.Sén, — Tribuns, il va se rendre au Forum avec nous.
Brui. — Non, le peuple en fureur a réprouvé son choix.
Sicin, — Arrêtez, ou craignez un boulevcrsemeot.
SUR GORIOLAN. 109
(kir, — Tel est donc le troupeau que vous conduisez? Que leur sert d'avoir une voix qu'ils donnent et retirent Tinstant d'après? Mais vous, qui êtes leur bouche, vous devriez prendre soin de renfermer leurs dents... Vos complots ont pour but de courber Fautorité des nobles sous vos lois. Devons -nous le souffrir ?
Brut. — Il n'y a point de complot. Le peuple se plaint avec raison de vos mépris. Il se souvient encore que, dans le temps de la disette^ quand le grain lui fut distribué gratis, votre envie en souffrit, et que vous outrageâtes se^ humbles suppliants, en les appelant flatteurs, eni^emis du sénat et vils complaisants...
Comin, — On égare le peuple; il faut le détromper. Cette fraude est indigne de Rome. Goriolan est loin de mériter l'obstacle injurieux dont on veut barrer son chemin...
Cor. — Parle jour qui luit, je veux le redire. Je demande pardon à mes nobles amis; mais, quanta cette ignorante et puante canaille, qu'elle se reconnaisse au portrait que j'en fais. Je le répète, c'est par trop d'indulgence que nous nourrissons l'insolence du peuple contre le sénat, et ses rébellions, en mêlant avec nous cette funeste ivraie. Ndus sommes tous les germes du désordre et du mal, et nous sacrifions nos vertus^ notre force e!t notre autorité à de vils mendiants.
Prem, Sén, — Taisez-vous, je vous en conjure.
Cor, — Me taire! Non, non; de même que je n'ai pas craint de verser mon sang au milieu des combats pour servir mon pays, de même mes poumons ne cesseront de frapper de parodies ces vils lépreux, juscfu'à ce que la mort ait glacé mon haleine. Pouvons-nous, sans dédain, ne pas rejeter le joug qu'on veut nous imposer.
Brut, — A vous entendre parler, on vous croirait un dieu pouvant commander et punir à votre gré. Pourtant vous n'êtes qu'un mortel comme un autre .
Stctn. — Eh bien, gardez ce venin dans votre cœur; je ne veux pas qu'il puisse se répandre au dehors.
Cor, — Gomment, je ne veux pas? Entendez- vous ceTriton, le chef de ce fretin, il dit : Je ne veuœ pas f
Comin. — On dirait que c'est la loi qui parle.
Cor, — Je ne veux pas! 0 patriciens trop bons, trop imprudents, comment permîtes-vous que l'hydre se donnât un officier parlant de ce ton? qui, n'étant que la bouche du monstre»
prétendit tous forcer à suivre le courant où il veut que vous nagiet confondus ensemble • S'il en a le pouvoir, coorbez-vons en sa présence; s*il ne l'a pas, montrez du caractère, sortez d*»» sommeil dangereux; ou bien, dès ce jour, faites placer dea fauteuils pour enx^ près des vôtres; car, s'ils sont sénateurs, vous êtes plébéiens. Sont-ils vos inférieurs, quand ils ont droit d'exiger que Taccord souverain sente plus dans son résultat le peuf^e qam les sénateurs? N'avez-voos pas permis que ce peu* pie ékit se9 magistrats? et qudto magistrats, grands dieux ! qui, dfua seul mot» peuvent arrêter les conseils d*ua sénat plus grave que tous ceux de la Grèce. Vos honneurs sont détruits; vos conseils sont avilis. Ahl mon cœur se remplit d'une profonde douleur, eu voyant deux pouvoirs dans l'état disputer d'autorité , de rang et de préémiiieiiee. La discorde, se glissant lÂeiitôl entre eux deux , les ruinera par les mainarun de l'autre..
ComtH. -^ Rendons-nous au Forum.
Cor. — Maudit soit celui qui» att temps de la disette, donna le eonsal de distribiier du grain à cette multitude, comme on le Msait quelquefois dans la Grèce.
ihrul.— Gelai qui ose ainsi parler devant nous^ peutril se fiai* ter d'avoir les sufirages du pett]de?
Cor, — Écoutez mes raisons , ellea valent mieux lioe aea suffrages. Le peuple doit savoir qu'en recevant du grain,, il a'avait aucun droit à cette distributioft. Quel» étaient ses services pour attendre cette récon^ense? Quand desdangersimmineats^ pénétrant jusqu'au cceur de l'Ëtat, nous appelaient aux armes, lui seul refusa de sortir dé nos murs. A la guerre^ il a fait coosister sa valeur dans l'indiscipline, le trouble et les séditions. Êiaient-ce là des exploits qui parlaient pour lui? Dans la paix, quelle grâce avions-nous à lui rendre? Sa basse jalousie envers les sénateurs lui méritait-elle aussi leurs largesses? £t de quel œil doit-il regarder les bontés du sénat trop facile envers lui? Sa conduite exprime sa pensée à cet égard. Nous l'avons emporté par le nombre, disent-ils. Nous inspirions la peur, et nos vœux ont triomphé I Oui, c'est là leur idée; et nous rabaissons aveuglément nos sièges au niveau des leurs. Complaisance fatale, qui forcera honteusement les portes du sénat, et y fera entrer les corbeaux pour en chasser les aigles I Puissent les dieux immortel^ qui du haut des cieux président aux serments» sanction-
SUR COmOLAN. 111
œr 00 que j6 dis avec fraschiae ! Ce pouvoir porlaf^ entoe les deax partis contraires» dont Ton doit ses justea mépris à l'autre et s'en voit insulter sans raison ; ce pouvoir où le raaf, les honneurs, le savoir, la noblesse ne peuvent décida sans le consentement d'une foule ignorante, ne peut conduire à rien d'utile ni établir la durée du bonheur public. Vous donc qui m'entourez, vous, dont le cœur no.ble est sans doute plus prudent et plus discret que craintif; qui préférez l'honneur à la vie la plus longue ; qui ne redoutez point, puisque vous aimez Rome, de changer l'ordre qui doit lui nuire; qui pensez qu'il vaut mieux, dans un moment de crise, essayer un remède nouveau, quelque soit le danger des ingrédiens qui le composent, que de se résigner sans secours à une mort certaine, unissons nos efforts, et, par un coup salutaire, arrachons de la bouche du peuple cette langue qui lui sert à sucer des poisons. Replaçons-nous au rang d'où nous sommes déchus, en rendant à TËtat la force qui hii manque, et surtout le pouvoir de faire du bien, sans que le mal ait le droit de faire avorter ses mesures.
Brut. — H en a dit assez.
Sidn. -^n parle comme un traître ; il- mérite le sort que la loi réserve aux traîtres.
Cor. —Misérable , tais-toi ! Que le sort te confonde I Le peuple a-t-il besoin de ces tribuns chauves? C'est avec leur frêle appui qu'il manque de respect au sénat auguste dont Rome s'honore. Ils ont été nommés dans le sein de la révolte. Amis, renversôns-les dans un temps plus propice, et foulons aux pieds leur pouvoir éphémère.
Brui, — Trahison manifeste !
Siein. — Est-ce là un consul ? Non, non.
Bru^-— Édiles, accourez... Holà, qu'on le saisisse.
Sicin. ^ Faites venir le peuple t ... C'est en son nom que je te déclare, toi, M arcins, devant nous tous, traître, novateur criminel, Tennemi de Rome. Rends-toi, sans différer.
Cor. — Retire-toi I
Les San, et les Patr,-^ Nous répondons.pour lui.
Comin. — Cessez de l'arrêter.
Cor.— Va-t-en, vieux squelette, ou je jette tes os hors de tes
vêtements.
5ie«ii.— Au secours, citoyens!
Mnkm* — Romains, des deux côtés plus de respect.
Sidn. (aupeup/f).— Voilà celai qui yeat vous arracher vos magistrats , vos lois, votre liberté.
Le peuple. — A bas t à basi
Brut. -^ Édiles, qo*0D le saisisse !
UnSén. — Tribuns, patriciens, sénateurs, citoyens, Sicinius, Brutus, brave Goriolan, arrêtez I arrêtez I
Le peuple. — Arrêtons, écoutons.
Menen, — Que deviendra tout ceci ? Je ne respire plusl Désordre I confusion! on ne saurait s'entendre. Romains, calmezvous! Tribuns, parlez au peuple. Sicinius, parlez.
Siein, — Peuple, écoutez^moi.
Le peuple. — Écoutez le^ribun ! Silence !
Siet'n. *— Marcius veut que vous deveniez esclaves; ce Marcius que vous venez de choisir pour consul. •• d
Shakspeare nous offre dans Volumnie le portrait d'une femme romaine, conçu dans le véritable esprit antique, et parfait dans toutes ses parties. Quoique Goriolan «oit le héros de la pièce, cependant la plus grande partie de l'intérêt de l'action et la catastrophe finale portent sur lé caractère de sa mère Volumnie, et sur le pouvoir qu'elle exerça sur son esprit, pouvoir qui, suivant l'histoire, sauva Rome et perdit son fils. Le patriotisme exalté de cette dame, sa fierté patricienne, son orgueil maternel, son éloquence et son caractère impérieux, sont exposés de manière à produire le plus puissant effet; malgré cela, tout ce qui est particulier à son sexe est admirablement conservé; et le portrait , tout vigoureux qu'il est , se trouve dépouillé de toute dureté.
Examinons d'abord la position et les sentiments respectifs de la mère et du fils , parce qu'ils sont de la plus grande importance dans l'action du drame , et qu'ils forment par conséquent les traits saillants des caractères. Bien que Volumnie soit dame romaine, et que son pays lui doive son salut, il est clair que son orgueil et son affection de mère sont plus forts même que son patriotisme. Ainsi, quand son fils est exilé , elle s'exhale en imprécations contre Rome et ses citoyens :
a Que la-peste se répande dans tous les ateliers de Rome, et D que tous les artisans périssent I »
Volumnie ne se serait jamais écriée , comme la Mère de Sparte, en parlant de son fils: «Sparte en a d'autres aussi
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» braves que lui; »iiiaîs elle dit aux Romains dans un esprit bien différent :
a Ayant de me quitter, entendez ceci : Autant le Gapitole 9 surpasse en hauteur la plus humble maison de Rome, autant D mon fils, que vous avez banni, vous surpasse tous. »
Dès la première scène, avant l'introduction des principaux personnages, un citoyen fait observer à un autre que les exploits militaires de Marcius ont eu moins pour motif Tamour de son pays que le désir de plaire à sa mère.
Le ton imposant d'autorité que Volumnie prend envers son fils, quand elle vent arrêter son impétuosité, son respect et son admiration pour ses nobles qualités , et sa forte sympathie même pour des sentiments qu'elle combat, se déploient tous dans la scène où elle obtient de lui qu'il essaiera de calmer les plébéiens irrités.
Voi. — «( Je TOUS en prie, mon fils, cédez à ces conseils : j'ai un cœur aussi fier que le vôtre peut l'être ; mais ma tête sait guider ma colère au point d'en tirer le plus grand avantage.
Menen. — C'est bien dit , noble dame ; si le malheur des temps n'exigeait pas ce remède , je reprendrais à l'instant les armes pour sa cause, quoique mon corps défaillant puisse à peine les supporter, plutôt que de consentir ' qu'il abaissât devant ce troupeau l'orgueil de son illustre front.
Cor, — Eh bien I que faut-il faire ?
MtffMn.'— Retourner vers les tribuns.
Cor. — Pourquoi?
Menen. — Pour rétracter ce que vous avez dit.
Cor, — Me rétracter pour eift I Ah ! je ne le ferais pas même pour les dieux.
Fo/.— Vous êtes trop absolu. On peut, sans s'avilir, plier sous
la loi de la nécessité
Mon fils, je t'en prie, accompagne-les, le bonnet à la main, étends-le vers le peuple, en pliant les genoux. L'action, dans ce caSy est la véritable éloquence; l'œil de l'ignorant entend mieux que son oreille. En dépit de ton cœur, abaisse ta tête altière ; plus humble alors que la figue mûre qui tombe sans efforts dans la main qui la touche, nomme-toi leur soldat ; dis-leur que, dès ton enfance, élevé dans les camps, tu n'as point pris ces manières dont la douceur t'aurait pu m^ter leur amour ; mais que désor- I. 8
mais tu mettras tous tes som k leur complaire ea tout autant
qu'il te sera possible *••••
Va, mon fils, soumets-toi ; je sais bien que tu aimerais mieux poursuivre dans un gouffre Tennemi qui t'aurait offensé, que de vouloir le flatter un instant dans un bocage.
Cor. — Faut-il aller, latêtie nue, d'un air repentant et d'une bouche vile, donner un démenti à mon noble cœur? «l'abaisser à ce point? soit, j'y consens. Plût au ciel que Marcins fût seul en danger. Bs pourraient me broyer ; jeter mes cendres aux vents I... Au Forum! au Forum! Vous m'avei forcé à un rôle humiliant que de ma vie je ne pourrai jouer.
Vol. — Ah! mon fils, de même que tu m*^as dit que c'est en te louant que je t'ai fait soldat, fais, pour obtenir de moi des éloges nouveaux, ce que jusqu'ici tu n*as point fait encore.
Cor. *— Eh bien! je cède ! Honneur, courage , abandonner mon cœur à la honte!... Non, je ne le ferai pas, de peur de survivre à mon honneur et> par cette action^ d'apprendre à non esprit à se livrer à la bassesse.
Vol. — A ton choix, Marciùs. Il m'est plus honteux de te prier en vain» qu'à toi de consentir à supplier le peuple. Que tout périsse! Que ta mère elle-même, plutôt que d'être en butte à ton orgueU obstiné, éprouve tous les maux qui vont fondre sur toi. J'ai le cœur aussi haut que toi ; je méprise la mort comme toi; agis comme tu voudras. Ton courage e§i le mien, puisque tu le suças de moi; mais ton orgueil tu ne le doisqu'à toi.
Cor. — Ma mère, apaisez-vous ; je vais au Forum, a
Coriolan admire dans un ennemi ce courage <|u'il honjore en lui-même ; c'est ainsi qu'il s'assied au foyer d'Aufidiua «ree la même confiance qu'il l'aurait ûon^ttu sur ie champ d* bataille 'y il est persuadé qu'en se mettant en son pouvoir, illcnOte jusqu'à ridée de s'en servir contre lui. Cette nofoie conftance fut aussi celle de Napoléon: l'une et l'autre furent déçues» parce que tous les hommes ne coaqirennent pas tout ce qu'elle a de grand, de sublime même.
Au-dessous du nom des personnages de ce drame , on lit que la vie de Coriolan, par Plutarque, a été exactement sui<vie. Il est assez intéressant de recliercher jusqu'à quel point cette assertion est vraie. Deux des principales scènes entre Coriolan et Aufidius, et Coriolan et sa mère, sont rapportées de la manière suivante dans ia traduction de Phitarque par
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sir Thomas North» dédiée à la reino Elisabeth : or Ce fut le soir qa'il entra dans Antium sans être reconnu par aucune des nombreuses personnes . qu'il rencontra dans les rues* Il se rendit directement chez Tullus Aufidius > et s*assit à son foyer sans prononcer un seul mot, ayant la figure entièrement couverte. Surpris de cette sorte d'apparition d'un homme qui^ dans son déguisement» conservait une certaine majesté, les gens de la maison, loin de Ten chasser» coururent avertir Tul- 1«]S, qui était à son souper. Celui-ci se lèvet l'aborde, et lui demande qui il est» et ce qu'il veut. Soudain Marcius se dé* coiivrey et» après être resté quelque temps sans répondre : »
Car* — « Me reconnais-tu, à présent?
Tnilus, — Je ne te connais point. Ton nom ?
Cor. — Mon nom est Caïus Marcius , qui a fait tant de mal à toi et aux Volsques, ainsi que l'atteste mon nom de Goriolan. Mes services pénibles, mes dangers extrêmes, et tout mon sang prodigué pour mon pays ingrat, n'ont reçu pour toute récompense que ce surnom. Il te rappelle la haine invétérée que tu dois justement entretenir pour moi : ce nom seul m'est resté. La cruauté et l'envie du peuple , tolérées par une noblesse sans courage qui m'a abandonné, ont dévoré le reste; ils ont souffert que je sois chassé de Rome par des voix d'esclaves. C'est cet outrage qui m'amène dans tes foyers, non pas daus l'espoir (ne va pas t'y méprendre ) de conserver la vie ; car, si je craignais la mort, tu es le seul homme de l'univers que j'aurais évité : si tu me vois ici , c'est que je veux me venger de ceux qui m'ont banni. Ainsi , si ton cœur renferme quelque fiel , û tu veux venger les affronts que tu as reçus, et si ta veux relever ta patrie abaissée , saisis l'occasion , et sers-toi de ma misère; sers- t'en de manière que les actes de ma vengeance deviennent des services utiles pour toi ; car je combattrai contre mon pays corrompu avec l'acbamement des esprits infernaux. Mais, si tu n'oses plus rien entreprendre, et que tu sois fatigué de tenter de nouveau la fortune, alors, je te le dis en un mot, je jmîs aussi fatigué de vivre plus longtemps ; je présente ma tète à ton ancienne inimitié. M'épargner serait en toi folie, moi qui en tout temps t'ai poursuivi de ma haine, moi qui ai versé par torrents le sang de ta patrie ! je ne puis vivre désormais.qu'à ta honte, ou pour te servir. »
A ces mots, Tullus, au comble de la joi?, reprend :
ii6 NOTICE
— cf O Marcius l Marcius ! chaque mot que tu viens de prononcer a arraché d6 mon cœur ma vieille haine. Si le père des dieux, du haut de Fempyrée, venait de prononcer des divines paroles en me disant : « C'est vrai, s> je ne le croirais pas avec plus de respect que je te crois toi-même , illustre Marcius I... O laisse-moi entourer de mes bras ce noble corps, contre lequel mon javelot s'est tant de fois brisé, et effraya la lune par ses éclats I J'embrasse en ce moment Tenclume de mon épée ; je veux qu'à l'avenir mon amour le dispute au tien avec autant d'ardeur que j'en mettais autrefois à défier tes coups. Sache d'à-, bord que j*aimai la jeune vierge que j'ai épousée ; jamais amant ne soupira plus sincèrement : eh bien, le plaisir de te voir icî> noble mortel, fait éprouver à mon cœur de plus violents transports que ne m'en inspira la vue de ma maîtresse franchissant pour la première fois le seuil de ma porte , le jour de mes noces. 0 Mars ! viens avec moi. Je te dirai que nous avons une armée sur pied, et que j'étais décidé à tenter encore de t'arracher ton bouclier, ou d'y perdre mon bras. Tu m'as battu douze fois ; et depuis lors je n'ai rêvé que combats entre toi et moi ; dans mes rêves, nous nous sommes terrassés tous deux, nous enlevant nos casques , et nous serrant à la gorge ; et je m'éveillais à moitié mort. Digne Marcius , n'eussions-nous à nous venger sur Rome que de ton bannissement , nous nous armerions tous depuis l'âge de douze à soixante-dix ans , et , portant la guerre jusque dans les entrailles de cette ville ingrate , nous l'inonderions comme un torrent débordé. Mais viens, viens prendre la main de nos sénateurs , qui sont rassemblés ici pour prendre congé de moi. J'étais prêt à marcher, non pas contre Rome même, mais contre son territoire.
Cor. — 0 dieux ! je vous bénis ! »
L'entrevue de Coriolan avec sa mère est aussi presque la même que dans le drame. Marcius assis sur un siège de distinction , et pendant qu'on lui rend les honneurs dus à un tel général, aperçoit une députation de femmes ayant son épouse et sa mère à leur tête. Il veut s'opposer d'abord à leur approche; mais enfin, vaincu par leurs prières et leurs larmes, il sent couler les siennes, et appelle le chef du conseil des Yolsques pour entendre ce que sa mère Yolumnie va lui proposer.
Coriolan. — « Ah I quel est ce bruit ? Serais-je tenté de
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rompre mon serment au moment même où je viens de le prononcer ?••• il n'en sera rien. —
(Virgilie, Volumnie, conduisant par la main lefêune Mordus; Valérie et autres dames romaines entrent en habits de deuil.) ^
Ciel I j'aperçois ma femme qui marche la première , puis ma vénérable mère, tenant par la main l'enfant de son fils. Mais y loin de moi la tendresse! Que tous les liens et tous les droits de la nature s'anéantissent I que Tobstination soit ma seule vertu I Je les vois s'incliner ; et ces yeux de colombe me lancent des regards dont la douce puissance rendrait un dieu parjure ! Je m'attendris , et je ne suis pas formé d'une argile plus dure qu,e les autres hommes. M& mère s'agenouillant devant moi! c'est comme si le mont Olympe s'humiliait devant une taupinière! et mon jeune enfant, dont les traits semblent me supplier! et la nature qui me crie : a Ne le refuse » pas I » — Que les Yolsques promènent la charrue et la herse sur les ruines de Home et de l'Italie entière, je ne serai point assez stupide pour obéir à la voix de l'instinct ; je resterai insensible, comme si l'homme était le créateur de sa propre existence, et qu'il ne connût point d'autres parents !
Virg. — Mon seigneur et mon époux !
Cor, — Je ne vois plus avec les mêmes yeux dont je vous voyais autrefois dans Rome.
Virg. — La douleur qui nous a tous changés vous le fait croire ainsi.
Cor. — Tel qu'un mauvais acteur, j'ai déjà oublié mon rêle, et je suis près d'essuyer un affront complet. — Mais toi, chère compagne , pardonne à ma tyrannie ; mais ne me dis pas : « Pardonne aux Romains I » O approche I que je prenne un baiser qui dure autant que mon exil, et qui soit aussi doux que l'est ma vengeance ! Par la reine jalouse des cieux 1 le baiser, ma bien-aimée que tu me donnas en partant, mes lèvres fidèles l'ont toujours depuis conservé vierge. — Grands dieux I je me répands en vaines paroles, et je laisse la plus respectable mère de l'univers sans la saluer! — Allons^ à genoux, Coriolan, et montre ici un sentiment de respect plus profond que les enfants vulgaires. (17 se met à genoux.)
Vol. — O reste debout , et sois béni I C'est moi qui tombe à genoux devant toi sur les pointes de ces cailloux , et qui
-^îjT
us NOTICE
te montre un devoir déplacé entre nne mère et ton enftint.
{Elle iTagênouaie.)
Cor, -^ Que faites-vous ? Vous l à genoux devant moi I devant le fils que vous avez châtié I Que les cailloux du rivage %érile attaquent les étoiles ; que les vents mutinés déracinent les cèdres orgueilleux , et les lancent contre l'astre du jonr : Vous rendez tout possible, 6 ma mère^ par cet acte d'humiliation I
Vol. — N'es- tu pas mon guerrier ? C'est moi qui t'ai formé ! — Voici ton image Çlui montrant son fils) qui, développée par les années, pourra te ressembler en tout.
Cor. (d son /Us.) — Que le dieu des guerriers, d'après Taveu du puissant Jupiter, imprime la noblesse à tous tes sentiments f que ton coeur devienne invulnérable à la honte ! et puisses-tu dans les combats, debout comme un rocher, affronter les périls, et protéger tous ceux qm le voient.
Vol. — A genoux, mon enfant.
Cor. — Oui, c'est mon brave fils!
Vol. — Eh bien, lui, ta femme , et moi-même, sommes tes suppliants.
Cor. — Je vous en conjure, ne dites plus rien , ou bien souvenez-vous de ce que je vais vous dire : N'appelez pas refus tout ce que j'ai juré de ne jamais accorder. Ne me demandez pas de renvoyer mes soldats, ou de capituler avec les artisans de Rome... Ne dites pas que je suis dénaturé. Ne cherchez pas à calmer mon courroux par de froides raisons.
Vol. — C'est assez, c'est assez ! tu viens de nous dire que tu ne nous accorderais rien; car nous n'avons rien autre chose à te demander que ce que tu nous refuses déjà. Cependant nons demanderons que, si tu rejettes nos prières , le blâme en retombe sur ta dureté. Ainsi, écoute-nous.
Cor. — Aufidius, et vous, Voisques , approchez ; car je n'écouterai rien de Rome en secret. — Que voulez- vous?
Vol. — Quand nous ne dirions rien , ces vêlements lugubres te révéleraient assez quelle vie nous avons menée depuis ton exil. Pense, pense, mon fils, que nons sommes les plus malheureuses femmes de la terre. Ta vue, qui devrait nous faire verser des larmes de joie et nous faire tressaillir de plaisir, nous fait verser des larmes de douleur, et nous fait frissonner de terreur et de peine, en montrant aux yeux d'une mère,
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d'une épouse et d'un enfant» un fils» un épooi et un père qui déehire les entrailles de sa patrie. Et c'est à nous, pauvres in« fortunées, que ta haine est surtout fatale. Tu nous prives môme de prier les dieux» douceur que le sort laisse toi:yours aux malheureux» excepté à nous. Et pour qui prierions-nous? Estce pour la patrie, comme c'est notre devoir» et les prier pour ta victoire, comme o'est aussi notre devoir 9 Hélas I il nous faut perdre ou notre Chère patrie» qui nous a nourris» ou toi » qui Caisais notre joie dans notre pays* Pour nous, le malheur est ^al des deux côtés ; car ou il faudra te voir chargé de fers» honteux, et traîné comme un vil esclave le long de nos rues, ou marchant en vainqueur sur les débris fumants de ta patrie, et le front couronné des palmes de la victoire pour avoir bravement versé le sang de ta femme et de tes enfants. Quant à moi» mon fils» je ne me propose pas d'attendre l'événement de la fortune» ni le denoûment de cette guerre. Car, si je ne par* viens pas à te persuader de montrer une noble clémence aux deux partis plutôt que de chercher la ruine de Tun des deux, pour envahir ta patrie» il te faudra marcher (et sois-en sûr, tu ne le feras pas) sur le sein de ta mère» qui t'a mis au monde.
Virg. '^ Oui , et sur le mien aussi qui t'a donné cet enfant» pour foire revivre ton nom dans l'avenir.
L'enfant, — Il ne marchera pas sur moi : je me sauverai ; puis» quand je serai plus grand, je me battrai.
Car. — Il faut, pour ne point être faible comme une femme» ne voir ni an enfant , ni le visage d'une femme. Je suis resté trop longtemps. (Il se lève.) ,
^ VoL ^ Non» ne nous quittes pas ainsi. Ah t sans doute» mon fils» si nous te demandions de sauver les Romains en détruisant les Yolsques que tu sers, tu pourrais nous condamner comme des ennemis de ton honneur. Non, notre prière est que tu les réconcilies ensemble, et que les Yolsques puissent dire : « Telle 9 est la clémence que nous avons montrée ! » les Romains : « Nous Favons reçue; » et que chacun des deux partis te salue et s'écrie : «4}ue les Dieux bénissent celui qui nous » fit cette paix I » Tu sais, mon illustre fils» que le sort de la guerre est incertain» mais ce qui est certain» c'est que, si tu subjugues Rome , le fruit que tu en recueilleras sera un nom hontenx et chargé de malédictions ; et Thistoire dira : « C'était D un homme noble ; mais il a effacé sa noblesse par sa dernière
i> actiOD : il a détruit son pays; et son nom reste en'haine aux » siècles à venir I » Parle-moi donc, mon fils; ta n'as affecté ce courroux de Thonneur que pour mieux imiter la clémence des dieux^ qui ne déchirent que Tair du bruit de leur tonnerre, et ne font éclater leur foudre que sur un chêne. Pourquoi ne me réponds-tu pas?... Grois-ta quMl soit honorable pour un noble mortel de se souvenir de l'injure qu'il a reçue ? — Ma fille, parle-lui... Tes pleurs ne lui font rien I — Parle-lui donc, mon enfant : peut-être que ton enfance le touchera plus que nos raisons. — Il n'est pas, dans le monde entier, un fils plus redevable à'sa mère; et cependant il me laisse ici parler comme si j'étais sur des tréteaux! — Tu n'as jamais, de ta vie, témoigné la moindre complaisance pour ta tendre mère; tandis que, comme une pauvre poule qui ne désire pas d'autre poussin, elle t'a élevé pour la guerre, et t'a comblé d'honneurs pendant la paix. Dis que ma requête est injuste • et repousse-moi avec mépris; mais, si elle ne Test pas, tu manques à ton devoir, et les dieux te puniront de me refuser le respect qui est dû à une mère. — Il se détourne... Allons, femmesr^ prosternons-nous, et faisons-lui honte de notre abaissement. Sans doute il doit J)ien plus d'honneur à son surnom de Goriolan que de pitié à nos prières. Prosternons-nous encore pour la dernière fois ; puis nous retournerons à Rome pour y mourir avec nos concitoyens. Regarde-nous du moins! Ce jeune enfant qui ne peut exprimer ce qu'il voudrait dire, mais qui tombe à genoux, et qui lève vers toi ses mains pour nous imiter , appuie notre demande de raisons plus fortes que tu n'en as de nous refuser. — ^Alious, allons-nous-en : cet homme a une Yolsque pour mère> sa femme habite Gorioles, et son enfant ne lui ressemble que par un pur hasard I — Cependant renvoie-nous donc. — Je ne dis plus rien, jusqu'à ce que je voie notre ville en feu, et alors je parlerai.
Car. — 0 ma mère I ma mère ! [Il la prend par la main sans par/tfr.) Hélas I qu'avez- vous fait? Regardez ! 4e ciel s'ouvre ; et les dieux, abaissant leurs regards sur noua, sourient de pitié en voyant cette scène contre Qature. O ma mère! ma mère! oh ! vous avez remporté une heureuse victoire pour Rome I mais, quant à votre fils, croyez-m'en, oh ! croyez-m'en, cette victoire que vous remportez sur lui est bien funeste, si elle ne lui devient pas mortelle!... »
SUR GORIOLAN. 121
Shakspeare, en revêtant ce passage des coalenrs dramatiques, a suivi fidèlement le texte; il a judicieusement pensé qu'il était assez beau pour pouvoir sa passer d'ornements.
Quand l'esprit de la mère et celui du fils sont amenés dans une collision immédiate, celui-ci cède devant Volumnie.
Le caractère fier, hautain et superbe de Goriolan est peint sous des couleurs si vives, si frappantes, que rien ne peut nous donner une idée plus forte de la grandeur réelle et de Tascendant tout puissant do Volumnie, que la soumission sans bornes du fils à la volonté de sa mère, sa tendresse et son respect plus que filial.
La hauteur aristocratique est un trait principal dans les manières et dans Tâme de Volumnie ; son suprême dédain pour les plébéiens, soit qu'il faille les braver ou les flatter, ressemble assez à ce que Von a entendu de nos jours exprimer par quelques femmes de haute naissance.
On voit que le triomphe du caractère de Volumnie, le plein développement de sa grandeur d'âme, son patriotisme, ses fortes affections et son éloquence sublime sont réservés pour cette dernière scène, où elle plaide pour le sàlut de Rome, et arrache an courroux de son fils cette paix que les armes de l'Italie et les troupes confédérées n'avaient pu gagner. En se tenant stricte* ment et même littéralement attaché à la vérité historique, Shakspeare a donné une beauté de plus à la scène ; le mot fameux que dit Volumnie^n commençant : Nous devrions garder le silence et ne pas parler, est presque mot pour mot tiré de Plutarque, avec une grâce d'expression et le charme du mètre qui y sont ajoutés. -
Un exemple du grand jugement de Shakspeare, c'est qu'après ce morceau d'éloquence magnifique et touchant qui sauva Rome, Volumnie ne doit plus parler; car elle ne pourrait rien dire qui n'affaiblit l'effet qu'elle a laissé sur l'imagination. Elle s'éloigne donc au milieu des acclamations et des applaudissements.
D. O'SULLÏVAN.
ANTOINE ET CLÊOPATRE.
TmAGÉDIB.
Quoiqu'on ne paisse mettre ce drame au premier rang de ceux de Shakspeare , il n'en est pas moins une de ses plus belles pièces historiques, c'est*à-dire une de celles où la poésie devient l'interprète de l'histoire. £n effet, cette pièce est remplie de cette force de conception qui le rendait maître du temps et des circonstances. Elle présente un magnifique tableau de l'orgueil romain ^ de la magnificence orientale » et de la lutte entre l'Orient et l'Occident.
Le caractère de Giéopâtre est un chef-d'œuvre; c'est le triomphe de la volupté, de l'amour du plaisir, et du pouvoir d'en donner. Quel contraste il offre avec Imogônel On serait porté à croire qu'il était presque impossible à la même main de les avoir ainsi tracés tous deux. Cette GléopAtre est voluptueuse , vaine, orgueilleuse de ses charmes, hautaine , tyrannique et légère. La pompe et l'extravagance somptueuse de la reine d'ÊTgypte paraissent dans toute leur force et tout leur éclat, ainsi que la grandeur d'âme irrégulière de Marc Antoine.
De tous les caractères de femme de Shakspeare , Miranda et CléopÀtre sont les plus étonnants : la première , comme conception poétique , n'a point d'égale ; la seconde , comme ouvrage de Fart , est admirable. Si nous pouvions faire une classification régulière de ces caractères, ils formeraient les deux extrêmes de simplicité et de complication.
La description riche et poétique de Giéopâtre naviguant sur le Gydnus paraît préparer le chemin, et presque justifier l'infatuation subséquente d'Antoine , lorsque il abandonne le champ de bataille d'Actium, pour suivre la reine qui s'enfuit :
<r La galère où elle était asiise » ainsi qa'un tr6ne éclatant, D semblait brûler sur les eaux. La poupe était d'or massif , j» les voiles de pourpre et si parfumées» que les vents venaient » s'y jouer avec amour» Les ramei d'argent fkuppaient l'onde JD en cadaice au bruit des flûtes; et les flots amoureux se pres- 0 saisit à l'envi à la suite du vaisseau. Pour Gléopàtre» il n'y » a point d'expression qui puisse la peindre* Couchée dans son » pavillon, sur un lit d'or et du plus riche tissu , elle efbçait » cette Vénus fameuse , où nous voyons que l'imagination a » surpassé la nature : à les côtés étaient assis de jeunes et » beaux enfants, comme un groupe de riants amours, qui agi- » talent des éventails de couleurs variées, dont les brises lé- » gères semblaient colorer les joues délicates qu'elles rafirat- » chissaient... »
Les grands crimes , produits par de grandes passions et entés sur de grandes qualités, sont la source légitime de la poésie tragique. Mais de l'extrême petitesse foire sordr un effet qui ressemble à la grandeur ; de l'extrême fragilité faire sortir un effet qui ressemble à la puissance; réunir ensemble tout ce qu'il y a de moins substantiel , de plus frivole , de plus vain , de pltts méprisable, de plus variable, et , de tous ces éléments de faiblesse» fliire jaillir la grandeur et la force en s'élevant jusqu'au sublime, c'est ce qui n'appartenait qu'à Shakspeare. Gléopàtre est une brillante antithèse, un composé de contradictions, de tout ce que nous haïssons le plus , de tout ce que nous admirons davantage. Tout son caractère est le triomphe de l'apparence sur la réalité ; et cependant , tel qu'un des hiéroglyphes de son pays , quoiqu'elle présente à la première vue une anomafie magnifique et embarrassante , il y a sous cette enveloppe mystérieuse un savoir profond, significatif et étonnant quand nous venons à l'analyser, et en expliquer le sens. Gomment arriverons-nous à la solution de cette brillante énigme , dont la complexité éblouissante se joue continuellement de nous, et nous échappe? Ce qu'il y a de plus étonnant dans le caractère de Gléopàtre, c'est sa composition antithétique, «a eomiêtancê ineùnHêtemtê, si je puis me servir de cette expression qui nous met dans rimpossibiUté de la ramener à des principes élémentaires. Pent^tre trouvera-t-on qu'au total la vanité et l'amour du pouvoir prédominent; mais ces qualités se combinent les
unes avec les antres, changent , varient, étîncellent comme les couleurs sur la qneue du paon.
Dans quelques-uns des caractères de femme de Shakspeare , aussi remarquables par leur complexité, Portia et Juliette^ par exemple , on est frappé du sentiment agréable d'harmonie au milieu du contraste ; Tidée d'unité et de simplicité y natt du sein de la variété. Dans Gléopâtre y c'est l'absence d'unité et de simplicité qui nous frappe; l'impression est celle d'un contraste perpétuel et inconciliable. La continuelle proximité de tout ce qui est le plus opposé dans le caractère y dans le sentiment^ serait fatigante , si elle n'était pas si parfaitement naturelie, et la femme elle-même serait rebutante , si elle n'était pas si séduisante.
Il est bien certain que la Gléopâtre de Shakspeare est la véritable Gléopâtre de l'histoire. Les qualités de son cœur, sa grâce sans égale, ses ruses de femme, ses attraits irrésistibles, ce mélange de grandeur et de faiblesse , cette humeur intraitable, cette vivacité d'imagination, cette pétulance capricieuse, sa fourberie et sa fausseté , sa susceptibilité enfantine pour la flatterie, son esprit magnifique, son orgueil royal , ce caractère tout oriental, Shakspeare a saisi tous ces éléments contradictoires ; il les a mêlés dans leurs extrêmes , et les a fondus dans une brillante personnification d'élégance classique , de volupté orientale , et , pour ainsi dire , de sorcellerie égyptienne.
Quelle meilleure preuve pouvons-nous avoir de la vérité du caractère d'un personnage, que l'effet que produit exactement sur nous cette Gléopâtre de Shakspeare , comparé à celui de la véritable Gléopâtre. Elle éblouit nos facultés , embarrasse notre jugement , déroute et ravit notre imagination. Depuis le commencement jusqu'à la fin du drame , nous éprouvons une espèce de fascination contre laquelle notre imagination se révolte, et à laquelle nous ne pouvons échapper. Les épithètes qu'Antoine et autres lui appliquent, confirment cette impression : Reine enehaniereêse ! Magicienne ! Sorcière I grande Fée I Basilic ï Serpent du Nil ! Charme tout-puissant! Ge ne sont là que quelques-unes de ces épithètes. Et qui ne sait pas par cœur le fameux passage où cette Gircé égyptienne est représentée avec tous ses moyens de séduction infinis?
« Galmez-vous, reine querelleuse, à qui tout sied : gronder, » rire , pleurer : on dirait que chaque passion brigue à l'envi
9 rhonneur de se peindre dans les traits de votre beau vi- » sage. Point de disputes I Et ce soir, tous deux seuls ^ nous » nous promènerons dans les rues d'Alexandrie, et nous nous » divertirons à observer les mœurs du peuple. »
L'ironie piquante d'Enobardus fait bien voir ses artifices de femme quand il dit, à l'occasion du départ projeté d'Antoine :
— <r Au moindre bruit de ce dessein, Gléopâtre meurt , elle meurt aussitôt; je l'ai vue mourir vingt fois pour des motifs bien plus légers. »
An$. •— Elle est rusée à un point que l'homme ne peut imaginer.
Enob, — Hélas, non , seigneur ! Ses passions ne sont formées que des plus purs éléments de l'amour. »
Tout le secret de son pouvoir absolu sur le faible Antoine se voit dans ce peu de paroles :
Cléap. — «Voyez où il peut être; qui est avec lui, et ce qu'il fait. N'ayez pas l'air d'être envoyée par moi. — Si vous le trouvez triste , dites-lui que je suis à danser ; s'il est gai , annoncezlui que je viens de me trouver mal. Volez , et revenez.
C^rm.— Madame , il me semble que si vous Tavez tendrement aimé , vous ne prenez pas les moyens de l'engager à vous rendre le même amour.
Cléop,-^ Que devrais-je faire... que je n'aie fait?
Chartn, — Laissez-le suivre en tout sa volonté ; ne le contredisez en rien.
Cléap. — Tu parles comme une folle ; tu m'enseignes là le moyen de le perdre. »
GléopÀtre est une femme consommée dans son art, et elle le sait bien. Quelle peinture de sa pétulance triomphante, de sa coquetterie impérieuse et souveraine dans ces mots qu'elle prononce :
a Quel temps tu me rappelles I O temps heureux I Je le » plaisantais tout le jour jusqu'à lui faire perdre patience ; la nuit 9 suivante il souffrit mes plaisanteries avec plus de patience, j> et le lendemain, avant la neuvième heure du matin, je l'eni- » vrai au point qu'il alla se mettre au lit : je le couvris de mes » robes et de mes manteaux, et moi je ceignis son épce philipd pine. »
Quand Anloîne entre» plein de quelque sérieui dessein qu'il est sur le point de lui communiquer» la penrersité et la brusquerie tyrannique avec laquelle elle le raille , en se moquant de son caractère, sont admirablement peintes dans ce passage :
CUop. — a Je lis dans tos yeux que tous avez reçu de bonnes nouvelles. Que vous dit votre épouse ?••• Vous pouvez partir. Oh! je voudrais qu'elle ne vous eût jamais laissé la liberté de venir en Egypte I... Qu'elle ne dise pas surtout que c'est moi qui vous retiens : je n'ai aucun pouvoir snr vous; vous êtes tout à elle.
^fil* — Les dieuz'savent bien...,
Cléop. — Non, jamais reine ne fut si indignement trahie I.., Mais n'avais-je pas pressenti d'abord ses trahisons?
^nl. — Gléopâtrel
Cléop, — Quand tu ébranlerais de tes serments le trône même des dieux , comment pourrais-je croire que ton cœur est à moi, que tu es sincère, toi , qui as trahi Fulvie? Quelle passion extravagante a pu me laisser séduire par ces serments des lèvres aussitôt violés que prononcés t
Ant. — Ma tendre reine
Cléop. — Ah I de grâce , ne cherche point de prétexte pour me quitter : fais-moi tes adieux , et pars, j»
Elle recouvre sa dignité pour un moment , à la nouvelle de la mort de Fulvie , comme si elle était réveillée en sursaut :
a Si l'âge n*a pu affranchir mon cœur de la folie de l'amour, D il Ta guéri du moins de la crédulité de l'enfance t — Fulvie » peut-elle mourir ?d
Ensuite , avec une moquerie pleine d'artifice, elle provoque Antoine pour savoir 8*il regrette sa femme :
Cléop* — a 0 le plus faux des amants! où sont les fioles sacrées que tu as dû remplir des larmes de ta douleur? Ah! je vois maintenant, je vois par la mort de Fulvie comment la mienne sera reçue.
Ant. — Cessez vos reproches, et préparez-vous à entendre les projets que je porte en mon sein. Us vont , ou s'accomplir ou s'évanouir, selon les conseils que j'attends de vous. Je jure, par le feu qui féconde le limon du Nil, que je pars de ces lieux, votre guerrier, votre esclave, faisant la paix ou la guerre au gré de vos désirs.
déop. «^ Coupe mes nœuds » Gharmiaae » tiens ; mais non ; •^ laisse-mot : je me sens mai , et puis mieux dans un instant : c'est rimage de Famour d'Antoine I
Ânt. — Divine Gléopàtre , épargnez-moi : rendes justice à Tamour d'Antoine , que l'honneur met à une rude épreuve.
Cléop, — Fulvie doit me l'avoir appris. Ah I de grâce , détourne les yeux, et verse des pleurs pour elle ; alors fais-moi tes adieux, dis ^ moi que ces pleurs coulent pour TËgypte. Maintenant joue devant moi une scène de dissimulation profonde , qui imite Tfaonneur parfait.
AnL -* Voos m'échaofiez le sang.— Cessez.
Cléop, -«- Tu pourrais mieux jouer encore; mais cet emportement est placé à propos.
Ant. — Je jure par mon épée l.«.
Ciéùp, — Jure aussi par Ion bouclier. — Son jeu se forme» maisiin'est pas encore parfait. -^Vois, Charmiane, vois» je te prie, comme cet emportement sied bien à cet Hercule romain. »
Puis , quand elle a raillé le général romain , et qu'elle l'a irrité au dernier point, elle reprend son ton doucereux et plein de tendresse qui lui assure le pouvoir qu'elle a essayé sur lui , et nous avons l'élégante , la poétique Cléopâtre dans ce bel adieu :
« Seigneur, pardonnez , puisque le soin de ma dignité me » déchire le cœur dès que ce soin vous déplaît. Votre hon- » neur vous rappelle loin de moi ; soyez sourd à la pitié qui » vous parle pour ma folie ; que les dieux soient avec vous! Que » la Victoire, couronnée de lauriers, ^e repose sur votre épée; » marchez dans les doux sentiers du succès ! »
Plutarque nous apprend que le divertissement favori d' Antome et de Cléopâtre était de courir les rues pendant la nuit , de s'amoser avec la populace d'Alexandrie , et qu'ils étaient accoutumés à vivre dans les termes les plus familiers avec les compagnons de leurs orgies. A ces traits nous devons ajouter qu'avec sa violence, sa perversité, son égoïsme et ses humeurs capricieuses, Cléopâtre était capable d'une affection vive , de sentiments tendres, on de ce que nous appelons aujourd'hui un bon nta^rel. Elle était fx-odigue et généreuse pour ses favoris et ses serviteurs. On trouve, dans toute la pièce, des traits
de ce caractère fidèlement rendus. De là vient que la familiarité de ses femmes, au milieu de leurs craintes et de leurs flatteries , parait très-naturelle , et que leur fidélité et leur dévouement se manifestent par leur mort même.
Peu de passages dans Shakspeare ont plus de cette vérité locale d'imagination et de caractère que celui où il représente Gléopâtre rêvant aux occupations d'Antoine pendant son absence.
Clécp. — a Bonne-moi une potion de mandragore, afin que je puisse dormir pendant tout ce long espace de temps que mon Antoine sera loin de moi. »
— cr O Gharmiane! où crois-tu qu'il soit à présent? Est-il de bout ou assis? Se promène-t-il à pied ou sur son coursier? Heureux coursier qui porte le fardeau chéri de mon Antoine, songe à te bien conduire soits lui; car sais -tu bien qui tu portes? L'Atlas qui soutient la moitié de ce globe; le bras et le casque de l'espèce humaine. — Peut-être 'qu'en ce moment il dit ou murmure tout bas :0à ett mon serpent du vieux Nil? car c'est le nom qu'il me donne • »
— cr As-tu rencontré mes courriers ?
Alexas, — Oui, madame, au moins vingt. Pourquoi les dépêchez-vous si près l'un de l'autre?
Cléop, -^ Il périra misérable, l'enfant qui naîtra le jour où j'oublierai dt* envoyer vers Antoine. — Gharmiane, de l'encre et du papier. — Sois le bien venu, cher Alexas.— Gharmiane, jamais Gésar fut-il autant aimé de moi ?
Charm, — O ce brave Gésar I
Cléop. — Que ton exclamation te suffoque I dis le brave Antoine.
Charm, — Ge vaillant Gésar I
Cléop. — Par Isis, ma main ensanglantera ta joue , si tu oses encore comparer Gésar avec le plus grand des hommes.
Charm. — Sous votre gracieux plaisir, je ne fais que répéter ce que vous disiez vous-même.
Cléop, — G'était à une époque où mon jugement n'était pas encore mûr.... Ge serait être bien froide que de répéter ce que je disais alors. . . Mais, viens, sortons: donne-moi de l'encre et du papier ; il aura chaque jour plus d'un message, dussé-je dépeupler l'Egypte.»
Il n'est rien de comparable à la scène où le messager arrive de Rome, porteur de la nouvelle du mariage d'An^ toîne et d'Octavie. Avec quelle (énergie sont tracés l'orgueil et l'arrogance de la reine égyptienne, la cajolerie de la femme, les transitions subites, mais naturelles^ d'irritation et de sentiment , le combat des passions diverses ; enfin , quand Fezcès de sa fureur jalouse est passé» le déluge de larmes , la faiblesse et la langueur , sont exprimés avec une force de vérité effrayante : ce tableau dénote la connaissance la plus parfaite du cœur de la femme. Ce qui étonne encore plus , c'est l'éclat et la vivacité de coloris répandu sur toute cette scène extraordinaire. Que d'àme et de feu dans cette conversation I Gomme tout l'orgueil de la beauté et du haut rang se découvre dans la récompense qu'elle promet au messager !
Cléop* ^- et Antoine est-il mort? Si tu m'apprends une semblable nouvelle, misérable , tu assassines ta maltresse. Mais, s'il est libre et bien portant, si c'est là ce que tu viens m'annoncer, tiens, voilà de l'or, et baise les veines azurées de cette main, de cette main que des rois ont pressée de leurs lèvres, et n'ont baisée qu'en tremblant.
Le Messager, •— D'abord , madame , Antoine se porte bien.
Cléop. — Tiens, voilà encore de l'or : mais prends garde... Si c'est là ce que lu veux dire , cet or, que je te donne, je le ferai fondre, et je le verserai tout brûlant dans ton gosier sinistre... Poursuis : mais il n'y a rien de bon dans ta figure. Si Antoine est libre et plein de sauté, pourquoi cette physionomie si sombre, pour annoncer des nouvelles heureuses? Si elles sont fâcheuses, tu devrais te présenter devant moi comme une furie couronnée de serpents , et non sous la forme d*un homme.
Le Mess, — Voulez- vous m'entendre?
Cléap, — Je suis tentée de te maltraiter avant que tu ne parles. Cependant si tu me dis qu'Antoine vit et se porte bien, ou qu'il est ami de César et non pas son esclave , je verserai sur ta tête une pluie d'or et une grêle de perles.
Le Mess, — Madame , il se porte bien.
Cléop* — C'est bien parlé.
Le Mess, — Et il est ami de César.
CMop. — Tu es un brave homme.
lao NOTICE
L» Mess. — César et lui sont plus amis que jamais.
Cléop, — Tu feras ta fortune avec moi.
Le Mess, "^ Mais, madame... ..
Cléop. — Je n'aime poiat ce mais : il gâte ce que tu vieos de dire d'heureux. De grâce , ami , verse dans mou oreille tout ce que tu sais , le bien et le mal à la fois...
Le Mess. — Madame , il est marié à Octayie.
Cléop. — Que la peste la plus contagieuse te dévore I Sors d'ici, horrible scélérat... {Elle le maliraite. ] Tu seras fouetté avec des verges de fer, et étuvé dans de la saumure, pour y souffrir les cuisantes douleurs d'une longue marinade.
Le Mess. — Gracieuse reine , c'est moi qui vous apporte ces nouvelles; mais ce n'est pas moi qui ai fait le mariage.
Cléop. — Rétracte-toi , et je te donnerai une province ; tu monteras à la fortune la plus brillantei Le coup que tu as reçu sera pour expier ta faute de m'avoir mise en fureur, et je t'accorderai tout ce que tu jugeras à propos de demander.
Le Mess. — Il est marié , madame.
Cléop. ^ Scélérat 9 tn as trop vécu. (Elle tire unpoi§nard.}
Le Mess, — Alors je vais courir! Madame, que prétendezvous? Je ne suis coupable d'aucune faute. (JK sori.)
Charm, — Cet homme est innocent.
Cléop, — Il est des innocents qui n'échappent pas à la foudre!... Que rÈgypte s'ensevelisse sous le Nil, et que toutes les créatures bienfaisantes se transforment en serpents ! . . . Rappelez cet esclave ; rappelez-le.
Charm, — Il a peur de revenir.
Cléop. — Je ne le maltraiterai point : ces mains s'avilissent en frappant un malheureux au-dessous de moi. .....
En louant Antoine j'ai déprimé César.
Charm. — C'est ce qui vous est arrivé bien des fois, madame .
Cléop, — M'en voilà bien punie aujourd'hui. Qu'on m*em- • mène de ce lieu. Je succombe. — Oh I Iras , Charmime. — N'importe. — Cher Alexas, va retrouver cet homme , dis-lui de te rendre compte des traits d'Octavie, de son âge, de ses inclinations; qu'il n'oublie pas de t'informer de la couleur de ses cheveux. Reviens promptement m'en instruire. { Ahsias sort.) Qu'Antoine m'abandonne à jamais î... — Mais non, €liarmiane , quoique sous un aspect il m'offre les uraks éb 11 Gorgone , sous un autre il me parait «n IMea MafSk — ftecom
SUR ANTOINE BT CLËOPATRE. f3f
mande à Alexas de me rëpçmrier cptette est 1» tiiUe d'Oclatie. — Aie pitié de moi» fibarasiaiie; ma» ne ne réplique pas; conduis-moi hors de ces lieux* »
Ne croirait-on pas que Cléopâtre, avec toute la conscience qu'elle a de son» rang et de sa beauté , se peint elle-même , qoand elle prononce ces mots :
« Cléop, — Oui, en vérité, je me repens bien de l'avoir ainsi maltraité. — lié bien, il semble , d'après ce qu'il en dit , que cette créature {Octavie) n*est pas fort à craindre.
Charm. — Pas du tout, madame*
Cléop, -^ Cet homme a vu quelques femmes d'un port majestueux, et il saurait distinguer... »
N'est-ce pas là cette femme qui a fait sa propre apothéose, qui s'est couverte de la robe et du diadème de la déesse Isis, et ne pouvait trouver pour ses entants d'autres titres que ceux d'enfants du Soleil et de la Lune ?
Dans d'autres passages , le despotisme et l'insolence de son humeur sont admirablement exprimés. Ainsi , quand elle apprend que les Romains la déchirent dans leurs discours, elle s'écrie : « Que Rome s'abîme ; et périssent toutes les langues » qui parlent contre nous ! » Et quand une de ses suivantes fait observer que le juif Hérode a eu Taudace de ne la regarder que lorsqu'elle était bien parée , elle réplique aussitôt : (( J'aurai la tôte d'Hérode. »
Quand Proculeius la surprend dans son mouvement , et lui arrache sou ."poignard , la terreur, la fureur, Torgueil, la passion et le dédain enflent son àme hautaine, et paraissent ébranler tout son être :
Cléop, — « O mort, où eMu ? viens à moi, viens ; oh ! viens, et frappe une reine. Cette victime vaut bien tons les enfants et tous les malheureux que tu iuMnoles chaque jour... Apprenez qu'on ne me verra jamais traînant des fers à la cour de votre maître , ni insultée par les regards sévères de la froide Octavie... Qui ? moi , être donnée en spectacle à la valetaille de Rome , et essuyer ses sarcasmes et ses anathêmes ! Plutôt chercher un paisible tombeau dans quelque fossé de l'Egypte I plutôt être gisante et nue sur la fange du Nil ! plutôt devenir la proie des insectes et un objet d'horrear t plutôt me voir enchaînée et pendue an sommet de mes pyramides I »
Il en est de même lorsqa'aprés la défiiite d'Actium, Antoine prend la résolution de risquer on antre combat. « C'est l'anni- » Tersaire, dit-elle, de ma naissance ; je pensais le fêter panvre- » ment» mais puisque mon seigneur est encore Antoine» je serai 9 CléopAtre. »
C'est dans le même esprit de rodomontade royale , mais plus belle encore et travaillée avec tout le luxe de Timaginaiion orientale , qu'est conçue sa fameuse description d'Antoine » adressée à Dolabella :
« J'ai rêvé qu'il était un empereur nommé Antoine. Oh ! » que le ciel m'accorde un semblable sommeil , où je puisse D revoir encore, du moins en songe y un pareil mortel I... Ses » jambes> d'un seul pas, franchissaient l'Océan; son bras étendu » ombrageait l'univers. Sa voix, quand il parlait à ses amis, » avait la sublime harmonie des sphères; mais, quand il vou- » lait menacer et ébranler le globe , elle avait la force du x> tonnerre. Sa générosité ne connaissait point d'hiver : c'était » un automne qui devenait plus riche par les fruits qu'il lais- » sait cueillir. Ses plaisirs étaient comme le dauphin, dont le » dos se montre toujours au-dessus de Télément dans lequel il » vit. Sur sa livrée se promenaient des couronnes et des dia- D dèmes ; des royaumes et des lies tombaient comme des pièces » d'argent de ses mains. ))
En représentant la passion mutuelle d'Antoine et de Cléopfttre, Shakspeare s'est attaché à la vérité historique, aussi bien qu'à la nature. £n général, du côté d'Antoine, c'est une espèce d'infatuation qui va en augmentant ; c'est, en uu mot, l'amour d'un homme sur le déclin de l'âge pour une femme beaucoup plus jeune que lui, et qu'elle a subjugué par toutes sortes d'enchantements propres à son sexe. Dans Cléopâtre, la passion est d'une nature mixte; c'est le produit d'un attachement réel, combiné avec l'amour du plaisir, l'amour du pouvoir et l'amour d'elle-même. Non-seulement c'est le caractère le plus compliqué ; mais c'est un sentiment qui ne peut avoir existé pur et invariable dans un esprit comme le sien.
Cependant , au milieu de tous ses caprices , de toutes ses folies, et même de ses vices, la sensibilité naturelle à son sexe est toujours dominante ; le changement qui s'opère dans sa conduite envers Antoine, quand la mauvaise fortune les en*
veloppe tous deux, est beau et intéressant en lui-même , parce qu*il est frappant et naturel. Au lieu du caprice volage et de la pétulance provoquante qu'elle déploie dans les premières scènes , elle offre un mélange de tendresse et d'artifices , de crainte et de cajolerie. Ainsi sa conduite après la bataille d'Ac« tium y quand elle cède devant les nobles et tendres reproches de son amant, est en partie l'effet d'une subtilité de femme, et en partie celui d'un sentiment naturel :
Cléap. — « Ah ! seigneur, seigneur I pardonnez à mes timides vaisseaux; j'étais loin de prévoir que vous alliez me suivre.
Ânt, — 0 fatale Égyptienne, tu savais trop bien que mon cœur était inséparablement attaché à ton vaisseau , et qu'en fuyant tu m'entraînais avec toi. Tu connaissais ton empire absolu sur mon ûme, et tu savais qu'un signal de tes yeux m'eût fait désobéir aux dieux mômes.
Cléop. — Oh ! pardonne* moi !
Ânt. — Me voilà réduit maintenant à envoyer d'humbles propositions à ce jeune homme. Il faut que je supplie, quo je rampe dans tous les détours de la bassesse, moi, qui gouvernais en me jouant la moitié de l'univers, qui créais et anéantissais à mon gré les fortunes du genre humain 1 Tu savais trop à quel point tu avais asservi mon âme, et que mon épée, lâche esclave de ma passion, obéirait en tout à ses caprices.
Cléop. — Oh ! j'implore ton pardon.
Ânt. — Ah I ne pleure pas ! une seule de tes larmes vaut tout ce que j'ai jamais pu gagner ou perdre. Donne-moi un baiser. — Ah 1 dans ce baiser, tu m'as tout rendu !... »
C'est parfaitement soutenir le caractère de Gléopâtre que de la représenter dépourvue de force morale et de courage physique , restant terrifiée et soumise devant l'esprit mâle de son amant, qu'elle a auparavant si bien excité. Ainsi l'Armide du Tasse , moitié syrène , moitié enchanteresse , avec un artifice plus raffiné, oublie ses enchantements, et a recours à la persuasion , aux prières et aux larmes.
Un sentiment semblable inspire la conduite de Gléopâtre envers Antoine dans sa mauvaise fortune. Le lecteur doit se rappeler cette belle scène où Antoine, surprenant Thyrée baisant la main de la reine, entre en fureur et ressemble à un ouragan.
Le caractère de Marc Antoine, tel que l'a peint Shakspeare,
134 IVOTICR
rappelle mercule de Farnèse. Il y a une ostentatioo de poa« voir, une grandeur exagérée , un efiét colossal dans toute la conception que soutient partout la pompe du langage , et qui semblent faire entendre le bruit des armes et les excès de l'orgie. La grossièreté et la violence du portrait historique y sont un peu adoueies ; maïs cliaque mot que prononce Antoine caractérise le Romnin arrogant , magnanime, qui s*est joué de la moitié du monde comme il a voulu , et qui est lui-même le jouet d*une foule de passions insensées , et l'esclave d'une femme.
L'histoire est exactement suivie dans tous les détails de la catastrophe ; il y a quelque chose de merveilleusement grand dans la marche précipitée des événements, A mesure que les désastres se groupent autour d'elle , Cléopûtre recueille toutes ses facultés pour y faire tête , non avec le courage d'une grande âme » mais avec l'esprit hautain et indomptable d'une femme opiniâtre, non accoutumée aux revers ou à la contradiction. L'on a toujours regardé son discours , après qu'Anoine a expiré dans ses bras , comme un des plus étonnants de Shakspeare. Cléopâtre n'est pas une femme à garder le silence dans la douleur. Le contraste entre la violence de ses passions et la faiblesse de son sexe , entre sa royale grandeur et son excessive misère , sa lutte impétueuse , inflexible contre la terrible destinée qui Tenveloppe , le mélange de son impatience, et le pathétique de son agonie sont réellement magnifiques. Elle tombe sur le corps d'Antoine, et n'est rappelée à la vie que par les cris de ses femmes.
Iras, — « Reine d'Egypte, belle souveraine...
Cléop, — Non, je ne suis plus qu'une femme assujettie aux mêmes passions que la fille qui exécute les plus obscurs travaux. Il m'appartiendrait en ci; moment de jeter mon scep^ tre aux dieux barbares, et de leur dire que cet univers fut égal à leur Olympe , jusqu'au jour où ils m'ont enlevé mon précieux trésor. — Tout n'est plus que néant... — Est-ce donc un crime de se précipiter soi-même dans la secrète demeure de la mort, avant que la mort ose venir à nous? — Hé bien, mes femmes, que dites- vous? Chères compagnes, parlez-moi, répondez; et toi, Charmiane ? Allons, mes filles... Ah! mes amies, voyez, notre flambeau est éteint. (Aux soldats d'Antoine,) — Bons amis, prenez courage, nous Tensevelirons ;
accomplissons ensuite l'acte des grandes âmes en dignes Romains, et que la mort soit fiëre de nous ! »
Quoique Gléopâtre parle dé mourir en Romaine, elle craint ce qu'elle désire, et ne peut exécuter avec simplicité ce qui lui coûta un pareil effort. Cette pusillanimité, qui fut un trait si frappant de son caractère historique, qui amena la défaite d'Actium, lui fit différer l'exécution d'une résolution fatale , Jusqu'à ce qu'elle eût essayé de se donner la mort par des moyens faciles. Shakspeare l'a rendue d'une manière qui augmente notre respect et notre intérêt. Timide par nature, elle est courageuse par la seule force de sa volonté ; elle se stimule elle-même en termes pompeux dans une espèce de défi. Sa vive imagination lui suggère tous les motifs qui peuvent l'exciter à l'action qu'elle a résolue. Cependant elle tremble en la contemplant. Elle se représente toutes les humiliations qui doivent accompagner sa captivité, celles surtout qu'une femme vaine, voluptueuse et hautaine, peut redouter, et que la vraie vertu et la magnanimité seules doivent mépriser.
Cléopâtre aurait enduré la perte de la liberté; mais être conduite en triomphe à travers les rues de Rome lui paraissait insupportable» Elle se serait abaissée à une feinte courtoisie pour César, et elle aurait employé la duplicité avec toute la supériorité de son art ; mais être punie par le coup d'œil le plus dédaigneux et le plus amer de cette Octavie qu'elle avait insultée,.« plutôt une tombe en Egypte I
C/^op,— a Jamais ta prude Octavie, avec son regard modeste et son àme froide, ne jouira du triomphe de me contempler... *— Ëh bien, Iras, quels sont tes sentiments? Tu seras donc promenée dans les rues de Rome comme une marionnette d'Egypte , ainsi que moi ? Les artisans , avec leurs tabliers crasseux, leurs équerres et leurs marteaux , nous soulèveront dans leurs bras pour nous montrer au-dessus de la foule : nous serons au milieu du nuage de cent haleines épaisses , et forcées d'en respirer la vapeur fétide.
Iras, — Que les dieux nous en préservent I
Cléop. — Oui, voilà le sort qui nous attend, Iras. D'insolents licteurs nous montreront au doigt comme des courtisanes publiques; de misérables rimeurs nous chansonneront dans leurs airs discordants ; les histrions, en improvisant, nous traduiront sur le théâtre , et étaleront aux yeux du peuple nos
136 xNOïïCE
fêtes nocturnes d'Alexandrie : Antoine sera produit sur la scène ivre et chancelant, et moi je verrai quelque écolier à la voix glapissante, et travesti en Gléopâtre^ avilir ma grandeur sous le rôle d'une prostituée, jo
Elle demande donc son diadème et ses habits royaux; elle se pare comme si elle allait trouver Antoine sur le Gydnus. Coquette jusqu'à la fin, elle veut rendre la mort fière de la saisir, et , comme le phénix, mourir comme elle a vécu , yq-^ luptueuse jusque dans son désespoir (i}.
Voici l'analyse de ce drame et la trop courte notice de Gléopâtre, qui est sortie de la plume brillante de madame George Sand.
ir Vainqueurs des meurtriers de César dans les plaines de Philippes , les triumvirs se sont partagé les dépouilles du monde : rOccident échut à Octave , l'Orient à Antoine, et l'Afrique à Lépide. Antoine, captivé par les charmes de Cléopâtre, néglige tous les soins de l'empire, et oublie Rome môme. Mais la mort de Fui vie, son épouse , le tire âg sa léthargie ; il se prépare à partir. Cléopàtre essaie en vain par ses artifices de le retenir. Antoine se réconcilie avec Octave-, et, pour mieux cimenter leur union, il épouse sa sœur Oc ta vie, et s'apprête à marcher avec ses collègues contre Sextus Pompée. Fureur et jalousie de Cléopâtrc en apprenant le mariage d'Antoine. Ce dernier sMrrite contre Octave, devenu seul mattre de Rome par le renvoi de Lépide. Octavie revient bientôt après à Rome pour réconcilier son frère avec son époux. Pendant ce temps Antoine retourne auprès de Gléopâtre. Octave lui déclare la gu«rre. Antoine , par complaisance pour la reine d'Egypte , se décide à combattre Octave sur mer. Cléopâtre prend la fuite au plus fort de l'action. Antoine la suit honteusement; il est réduit à faire des propositions à Octave , qui les rejette. Antoine, vainqueur dans une seconde bataille, dispose tout pour une bataille décisive qui doit se donner sur terre et sur mer. Mais la flotte d'Antoine se joint à celle d'Octave. Sa cavalerie rayant ensuite abaDdonné, il est battu. Cléopâtre, pour se sous-
(i) Cléopâtre a offert des particularités reibarquables même après sa mort. Licetus assure que le corps do cette reine fut trouvé entier et sans la moindre altération, cent vingt-six olympiades après, par Tempereur Héraclius.
traire à sa colère, se renferme dana le tombeau de Ptolémée, et fait répandre le bruit de sa mort. Désespoir d'Antoine qui se frappe de son épée. Antoine mourant se fait porter auprès de Gléopàtre et expire dans ses bras. Octave essaie de se rendre maître de Gléopâtre. Il a une entrevue avec elle, et cherche à la rassurer. Mais la reine d'Egypte, voulant éviter la honte d'être conduite en triomphe à Rome , pose sur son sein un aspiCy. dont la piqûre lui donne la mort.
D Gléopâtre est un type double, également remarquable par son côté moral et par son côté historique. Dans Tordre moral , elle représente la passion pure; dans Tordre historique, la tyrannie pure. Et nécessairement ces deux ordres se mêlent et s'identifient presque. Gléopâtre aime Antoine avec ardeur, avec caprice, avec peur, avec insolence, comme peut aimer seulement une Égyptienne et uneEgyp tienne reine» esclave de Rome, despote de son peuple. De pudeur fausse ou vraie, pas l'apparence; et cela la distingue autant conune femme que comme reine. Voyez quel contraste elle forme avec la rivale qu'elle déteste! Oclavie est bien la matrone romaine , belle, grave , pure, froide ; la femme qui n'est sortie de la maison paternelle que pour entrer sous le toit conjugal, qui, devenue veuve, est allée demander à son frère la protection que lui donnait auparavant son mari ; la femme qui pourrait sans crainte attacher sa ceinture immaculée à la galère sacrée , certaine de Tentralner sur ses pas. Pour elle la liberté n'est qu'un nom , Tamour qu'un devoir. La chasteté est la déesse qui préside à sa vie, comme à celle de Gléopâtre la volupté. G'est à cause de cette différence que la reine hait, craint et méprise à la fois la matrone. Elle sent que sa rivale a une vertu qui lui manque , une vertu qu'elle regrette peut-être de ne pas avoir, et dont elle ne vou** drait pas, si les dieux la lui offraient; une vertu dont elle redoute ou dédaigne l'influence sur Antoine, selon qu'elle songe au Romain ou à l'homme. Le Romain , tout voluptueux, tout passionné , tout spontané qu'il est dans la satisfaction de ses désirs , garde pourtant toujours caché dans le fond del'àme im souvenir respectueux, presque superstitieux, des idées romaines, et, dans une heure de faiblesse de cœur ou de force d'esprit, il peut sacrifier aux préjugés de son éducation les penchants de sa nature. Mais cette nature est si puissante , si active, si déterminée I Get homme a un cœur si chaud, une soif
si brûlante d*amoar, un besoin si insatiable de Tolnptét Cléopâtre , qni connatt toute la puissance de ses séductions ^ a vingt chances contre une pour triompher de eette rivale qui ne yoit dans Antoine qu'un mari, et ne sait d*autre moyen de plaire que le devoir. Pourtant sa passion est si forte^ qu'une seule chance de perte suffit pour la troubler et l'épouvanter. Quelle passion, en effet ! quel ciel africain , tour à tour resplendissant de tons les feux du soleil , sillonné des lueurs sinistres de l'éclair, chargé des sombres nuées de l'orage , ou doucement humide de la rosée matinale I Que d'abandon ! que d'adresse! que de caresses! que de blessures ! que de terribles colères et de tendres réconciliations! Il y a de tout dans cette liaison fatale , excepté de la tiédeur. On voit dans de certains instants les deux amants se haïr mortellement , mais c'est pour s'aimer ensuite plus encore qu'ils n'ont jamais fait. Cet amour ressemble à Antée; chaque fois qu'il touche la terre en tombant, il se relève plus fort. Il résiste à tout et triomphe de tout : désir de la gloire , de la vie, du pouvoir; crainte de la honte, de la mort, de l'abaissement, il surmonte tout et dévore tout. Parfois il semble que les âmes des deux amants, lassées de leurs luttes et de leurs transports gigantesques, vont s'affaisser sur elles-mêmes et ne 'plus se relever. La vie ordinaire, la vie réelle les saisit et cherche à les dominer. Antoine épouse Octavie, sans envoyer à travers les airs une parole de regret à Gléopàtre ; il promet à Octave de rendre sa sœur heureuse ; et tout porèe à croire que cet homme sincère et hardi ne ment pas plus cette fois que les autres: mais à peine Octavie l'a-t-elle quitté un instant, qu'une force irrésistible l'entraîne vers sa bien-aimée, et i'enchatne de nouveau à ses pieds. Alors il n'y a plus de Rome , plus d'épouse, plus de devoir, plus de serment ; il n'y a plus que l'Egypte , Gléopàtre , les orgies et Tamour. Une autre fois , lorsque cette même Cléopâtre , téméraire comme une reine habituée à tout voir plier sous sa main, et lAche comme une femme qui n*a jamais frappé que des esclaves, fuit le combat où elle s'est mêlée malgré tous les conseils , Antoine » témoin de la honte de cette fuite , certain de sa défaite s'il l'imite , ftilt cependant avec elle. D'un coup il ternit sa vieille gloire , il perd l'empire do monde, il sacrifie son armée ; mais qu'importe? il n'aura pas quitté sa mattresse. Mais ce n'est pas tout encore : lorsque, accablé par son^déshonneur et son infortune , il maudit celle qui
les a causés et vent aller chercher dans la tombe un abri contre elle , contre lui , contre le monde entier , qu'elle paraisse I et une larme d'elle suffira pour effacer tout le passé, et refoire de lui un amant plus heureux et un héros plus grand que la yeille. Et quand il succombera définitirement, ce ne sera que sous le destin ; et son amour aussi fort que sa yie s'exhalera avec elle, en répétant le nom adoré de GiéopAtre. Et toil toi, Tobjet d'une passion si vive, si profonde, si mace, que fais*tu pour t'en montrer digne? Elle qui a eu peur de la flèche perdue d'un vé* lite romain , elle qui s'est laissé à moitié corrompre par l'élo* quence du rhéteur d'Octave triomphant , et qui a pensé vendre pour se sauver celui qui s'était perdu pour elle ; celle-là même, quand elle voit mort cet amant si grand , si beau , si généreux , si parfait , si supérieur au divin César, répudie la clémence du vainqueur, trompe la surveillance de ses gardes, et va rejoindre dans le tombeau celui qui ne l'a jamais délaissée sur la terre. Couple étrange qui a puisé dans les neiges de l'âge des feux plus brûlants que ceux de la jeunesse I Ames infatigables qui ont pris dans des passions antérieures un aliment inépuisable pour un dernier et immense amour i amants si glorieux dans leur misère , qu^on oublie le triomphateur pour ne penser qu'à eux, et qu'on préfère le sort d'Antoine mourant, aimé de Cléopàtre, à celui d'Octave vivant, maître du monde 1
George SAND.
Sans se déclarer ici l'apologiste du caractère historique de Cléopâtre, on peut la considérer seulement comme un portrait dramatique d'une beauté, d'une originalité étonnantes. Il a fourni le sujet de deux tragédies latines, de seize françaises, de six anglaises, enfin de quatre italiennes. Mais Shakspeare est le seul qui se soit servi de tout lintérôt de l'histoire, saiiB fausser ce caractère. Seul, il a osé montrer la reine égyptienne avec toute sa grandeur et toute sa petitesse, avec toutes ses faiblesses de tempérament , tous ses pitoyables artifices et ses passions déréglées; et pourtant il a conservé la convenance dramatique et les couleurs poétiques du caractère, sans surprendre notre sympathie pour le crime ou pour l'erreur. Corneille a représenté Cléopàtre comme un modèle de chaste convenance , de magnanimité, de constance et de vertu féminine; l'effet en est presque burlesque. Il y a en anglais deux tragédies fort belles
sur l'histoire de CléopAtre. Dans celle de Dryden (qui est, à la vérité, un noble poème, et qu1l regardait lui-même comme son chef-d'œuvre), Gléopâtre est une héroïne toute pour i'amourf pleine de constance et de beaux sentiments. La Cléopàtre de Fletcher n'est point la reine magicienne. Ses sentiments sont trop profonds, sa majesté trop réelle, trop élevée. Gléopâtre pouvait être grande par accès, par boutade; mais jamais elle ne soutint sa dignité sur un ton si élevé pendant plus de dix minutes. La Gléopâtre de Fletcher nous rappelle sa statue colossale antique du Vatican • avec toute sa grandeur et sa grâce. La (iléopâtre de la tragédie de Dryden ressemble à la Gléopâtre mourante du Guide au palais Pitti ; elle est tendrement belle. La Gléopâtre de Shakspeare est comme une de ces pièces gracieuses et fantastiques d'antique arabesque , dans laquelle toutes les combinaisons de formes inimitées et inimitables sont fondues ensemble dans une confusion régulière, dans une discordance très-harmonieuse, et telle que fut, nous avons toute raison de le croire, cette femme extraordinaire pendant sa vie.
L'on ne peut comprendre l'observation d'un critique de nos jours, qui avance que , dans cette pièce , Octavie n'est là que comme un triste ornement de Gléopâtre. Gette reine n'a pas besoin d'ornement; Octavie n'est point triste, quoique, dans un moment d'humeur jalouse, sa rivale lui donne cette épithète. Il est possible que son beau caractère, s'il était mieux traité, fût même, comme portrait historique , éclipsé par l'éclat éblouissant de Gléopâtre. Gar on voit quelquefois des feux d'artifice faire pâlir im moment la lune argentée et les étoiles toujours brillantes. Mais ici le sujet du drame étant Tamour d'Antoine et de Gléopâtre, Octavie est très-convenablement tenue loin de toute comparaison avec sa rivale ; autrement l'intérêt serait désagréablement partagé, ou plutôt Gléopâtre elle-même ne servirait que d'ornement à Octavie, tendre, vertueuse, pleine de dignité et de générosité, véritable beau idéal d'une dame romaine.
Dryden a commis une grande faute en mettant sur la scène Octavie et ses enfants en contact immédiat avec Gléopâtre. Shakspeare n'aurait pas plus mis en comparaison immédiate la brillante, la séduisante Gléopâtre, avec la noble et chaste simplicité d'Octavie , qu'un connaisseur ne placerait la Danseuse de Ganova, toute belle qu'elle est, à côté de la Melpomène athénienne ou de la Vénus du Gapitole.
Le caractère d*Octavie est seulement indiqué par quelques traits, mais chaque coup de pinceau frappe. Nous la voyons les yeux baissés y calme , douce, l'air grave, tendre, modeste et soumise avec dignité, véritable antipode de sa rivale. Nous ne devons pas oublier qu'elle a fourni une des plus gracieuse» similitudes à la poésie , lorsque sa douce humilité d'âme, au milieu de sa douleur, est comparée au plumage du cygne qui ^ se balançant sur les flots agités d*un fleuve, ne s'incline d'aucun côté. La crainte qui parait tourmenter l'esprit de Gléopâtre d'être punie par le regard tranquille d'Octavie, caractérise bien ces deux femmes ; elle trahit Torgueil jaloux de celle qui a la conscience d'avoir forfait à tous les droits légitimes du respect , et elle place devant nous Octavie dans toute la majesté de cette vertu qui porte jusqu'au sein de Gléopâtre un sentiment d'envie et de remords.Qu* aurait-elle pensé, qu* aurait-elle senti,, si quelqu'un lui avait prédit le sort de ses propres enfants: qu'elle aimait si tendrement? Captifs et exposés la fureur de la populace de Rome , ils durent leur existence à l'admirable Octavie , dans l'esprit de laquelle n'entra jamais la moindre petitesse. Elle reçut datis sa maison les enfants d'Antoine et de Gléopâtre ; elle les éleva elle-même, les traita avec une tendresse vraiment maternelle, et les maria noblement.
Pour compléter le contraste , la mort d'Octavie doit être mise en comparaison avec celle de Gléopâtre. Après avoir passé plusieurs années dans une noble retraite, respectée comme sœur d'Auguste, et plus respectée encore. pour ses propres vertus , Octavie perdit son fils atné, Marcellus , qu'on appelait YEspoir de Rome. Son courage céda sous ce coup, elle tombadans une mélancolie profonde , qui altéra par degrés sa santé,, et abrégea le terme de sa vie. G'est alors qu'arriva cette bellescène, qui est bien propre à faire le pendant de celle de la mort de Gléopâtre (i). Virgile avait reçu ordre d'Auguste de lire à sa' sœur ce Hvre de VÉnéide où il rappelle les vertus et la mort^ prématurée du jeune Marcellus; quand le poète eu vint à ces^ vers :
(i) M. Ingres a fait de cette scène le sujet d'un tableau qu'il a à-âfté avec une vérité et un sentiment remarquables. Nous devons à Pun de nos plus habiles graveurs, M. Pradier, la reproduction fidèle de ce càefd'œuvrc.
Ouate, ingaitetn loctum ne qtnere taoroBi; Ostendent tantum Saperi terris, neque te uhra Esse siaeQU
la mère se coavrit le visage, et fondit en Iarin«9. Mais quand Virgile nomma par son nom Tu Maretlttu iris, qu'il avait avec art différé de citer jusqu'à la fin de ses vers, Octaviey ne poiïvant pins contenir son agitation» tomba en faiblesse; puis elle fit donner au poëte une gratification de dix miHe sesterces pour chaque vers du panégyrique, U est probable que l'agitation qu'elle éprouva dans cette occasion hâta Tefifet de sa maladie; car elle maurut peu après de chaigrjn, ayant survécu à Antoine environ vingt ans,
Gléopàtre commit sans doute beaucoup défaites impardonnables; mais la beauté de sa mort les rachète presque t&utes. Elle apprend de l'excès du désespoir la force de son affection. Elle conserve son rang de reine jusqu'aux derniers moments de sa vie. Elle goûte une jouissance dans la mort.
Shakspeare a fait contraster l'extrême magnificence des descriptions avec des peintures d'une grande souffrance et d'une horreur physique tout aussi frappante , peut- être en partie pour excuser la mollesse de Marc Antoine , qui les éprouve. Le passage après la défaite d'Antoine par Auguste est une de ces belles réflexions sur le passé, qui nous montre la marche tortueuse et agitée de la vie humaine.
Les dernières scènes d'Antoine et de Cléopàtre sont remplies de changements d'action , et de passion. Le succès et la défaite se suivent avec une rapidité étonnante. Cet état précaire et la ruine imminente de sa grandeur sont fortement peints dans le dialogue entre Antoine et Eros.
Ânt,— « As-tu vu quelquefois une vapeur qui nous représente une citadelle avec des tours ^ un promontoire bleuâtre couronné de forêts qui se balancent sur nos têtes '^ As-tu vu de ces images aériennes qui abusent nos yeux, et qui sont les spectacles que nous offre le crépuscule?
Eros, — Oui, seigneur.
AtUf — Hé bien, cher Éros, ton général n'est plus qu'une de ces formes imaginaires... »
C'e^t Tim des plus beaux morceaux de poésie de Shakspeare.
La présomption entêtée d'Antoine , de céder aux désirs de
Gléopàtre , et sa détermiaation de combattre sur mer plutôt que sur terre, trouvent uae punitioa méritée ; et Textravagance de ses résolutions ^ croissaut avec la force des circonstances, est bien décrite par Enobarbus. Le repentir de celui-ci, après avoir trahi son maître, est la partie la plus touchante du drame. Il ne peut se relever du coup que la générosité d'Antoine lui porte, et il meurt de chagrin^ en abandonnant sonmaltre fugitif. Le génie de Shakspeare a répandu sur toute la pièce une richesse pareille aux débordements du Nil.
La mort de Lucrèce , de Porcia , d'Aria, et autres qui meurent à la manière des grands Romains, est sublime, suivant les idées que les païens avaient de la vertu ; cependant aucune n'affecte aussi puissamment l'imagination que la catastrophe de Gléopàtre. L'idée de cette femme fragile , timide , fantasque , mourant avec héroïsme » par la seule force de la passion et de la volonté , nous saisit de surprise. L'élégance attique de son esprit, son imagination poétique , l'orgueil de sa beauté et de son rang suprême, dominent jusqu'à la fin ; les apprêts somptueux et pittoresques dont elle s'entoure pour mourir portent au plus haut degré cet effet de contraste qui prévaut dans toute sa vie et dans son caractère. Ni l'art, ni l'invention ne pourraient ajouter aux circonstances réelles de la dernière scène de Giéopâtre. Shakspeare , en s'attachant étroitement aux autorités classiques, a fait preuve d'un grand jugement et d'une sensibilité profonde; le plus magnifique éloge qu'on puisse lui donner, c'est de dire que le langage et les sentiments remplissent dignement le cadre de son tableau ; et, quand Gléopàtre, en s'appliquant l'aspic, fait taire les lamentations de ses femmes, le peu de mots qu'elle prononce , le contraste entre la beauté gracieuse de l'image et l'horreur de la situation, produisent un effet plus intense que toutes les vaines déclamations. Le généreux dévouement de ses femmes ajoute un charme moral , qui seul manquait. Octave, arrivé trop tard pour sauver sa victime, s'écrie, en la regardant : « Elle semble dormir, comme ]> ai elle voulait prendre un autre Antoine dans les filets de ses grâces. ))
L'image de sa beauté et de ses artifices irrésistibles triomphe même dans la mort ; un coup de maître achève la peinliire la plus merveilleuse et la plus éblouissante.
D, O'SULLIVAN
lU NOTICE
JULES CÉSAR
TBA0ÉAU.
L'exposé des drames de Shakspeare, tirés de l'histoire de la Grèce et de Rome, étant établi avec autant de probabilité que le sujet Texige , nous allons continuer par nous livrer à l'examen de Jules César, guerrier intrépide et prudent, historien habile, et l'un de ces hommes rares qui font époque dans Thii»toire des peuples.
Dans la tragédie de Jules Céiar, c'est Brutus sur qui semble reposer tout l'intérêt. C'est en effet au résultat de ses actions qu'une grande partie de ce drame est consacrée , et c*est moins la mort de César que celle de Brutus qui en est la catastrophe. Dans Shali[speare , César est représenté avec cette confiance de lui-même que lui prête Thistoire, et quoique son pouvoir sur tout ce qui l'entoure, ses succès militaires et sa haute capacité y soient très<bien exposés , cependant il occupe peu la scène ; son assassinat même a lieu au commencement du troisième acte. Tandis que ce grand personnage est presque mis de côié, Brutus , l'objet de prédilection du poète, est représenté avec toutes les vertus que lui donne Plularque, et comme une àme ardente, en proie au plus vif patriotisme, sans que la jalousie , Tambîtion , ni la vengeance , exercent la moindre influence sur sa conduite. Pour donner un plus beau coloris au tableau , Shakspeare nous l'offre comme un modèle de bienveillance et de bonté, qui sympathise avec le malheur et n'inflige de châtiment que lorsqu'il y a nécessité absolue; humain envers tout le monde, dévoué à ses amis , bon maître , excellent époux, il a toutes les qualités en partage; ce n*est que son grand amour pour la liberté, menacée par César, qui le fait conspirer contre lui. Telles sont les raisons sur lesquelles reposent cette grandeur de caractère et cette supériorité
SUR JULES GËSAR. 145
de Brutus sur ses complices ; c'est ainsi que Stiakspeare a su jeter le plus vif intérêt sur lui, en exposant ses vertus, et le combat qu'il eut à soutenir entre Tamitié privée et Famour de la patrie. Nous devons ajouter que plusieurs scènes de Jule$ César t surtout celle où Porcîa réclame la confiance de son époux, en lui montrant la blessure qu'elle s'est faite, et celle de l'apparition du fantôme de César à Brutus, sont également tirées de l'histoire.
Mrs. Montagne a remarqué avec esprit et justesse que Voltaire , dans sa traduction des trois premiers actes de Jules César, s'est montré le rival de ces soi-disant interprètes d'Homère, que Pope nous représente comme ayant mal compris le texte , pour triompher de la maladresse de leurs propres traductions. On ne doit pas juger chaque vers d'un drame, dont le mérite dépend du résultat des divers efforts de l'auteur pour arriver au but qu'il s'est proposé. Les ouvrages des hommes sans génie sont ou régulièrement ennuyeux ou froidement corrects. On doit pardonner à ceux qui , dans le tumulte des grandes actions et dans l'exercice de grands talents, tombent dans quelques erreurs peu importantes : ce sont des taches au soleil. L'on aime à contempler k; fleuve majestueux qui roule avec fracas , et traîne dans son courant rapide des débris qui , vus séparément, blesseraient nos yeux, mais qui glissent imperceptibles devant la grandeur de ce spectacle sublime.
Les victoires d'Alexandre , d'Annibal, de César, de Napoléon , que leurs guerres fussent justes ou non , leur doivent mériter la couronne de lauriers, but désiré de l'ambition des conquérants. Mais, le motif qui fait désirer à Brutus la mort de César devait attacher à son nom le titre de patriote ou d'assassin. Shakspeare a donc fait preuve d'un grand jugement en saisissant tontes les occasions de faire ressortir la douceur ou la bonté de son héros. Des écrivains d'un génie ordinaire se seraient efforcés de nous intéresser à Brutus par les pompeuses déclamations d'une mère passionnée ou d'une amante furibonde ; ils croiraient avoir atteint ce but en choisissant un sujet offrant de grands personnages et beaucoup de lamentations. Shakspeare se propose un autre objet; il fait naître en nous des émotions, des passions plus durables : car, en s'attachant strictement à la vérité historique, il éveille les sympathies et les intérêts des spectateurs. Si le I. 10
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laogage de qaelqaes-ans des conspirateurs ne porte pas toujours Tempreinte du style des grands hommes, c*est afin de faire ressortir le noble caractère de Brutus. Voltaire est si peu sensible à ces touches délicates du poète anglais, qu'il dit que les conspirateurs ressemblent plutôt à des hommes du peuple complotant dans un cabaret, qu'à des Romains. Nous renvoyons nos lecteurs aux cours brillants de MM. Viiiemain et Saint-Marc Girardin , qui ont si éloquemment démontré toute l'absurdité de ces accusations. L'incomparable scène du Forum, dans laquelle Antoine excite, avec tant d'art, le peuple à la révolte, est assez connue pour que nous nous dispensions d'en parler ici. Les personnes qui ont assisté aux cours de M. Viiiemain peuvent seules rendre compte de l'enthousiasme produit par l'exposé des scènes de Shakspeare dans la patrie des Corneille et des Racine.
Cette scène du Forum a été reproduite par Voltaire lui-môme qui, dans la Mort de César, dans Bralus, ZcAre, etc., a fait de nombreux emprunts à la muse anglaise, tout en la décriant .
Avec une mauvaise foi digne du reste de sa critique , vrai chef-d'œuvre de déception, Voltaire prétend aussi que les vers blancs ne coatent que la peine 4c les dicter. Ombres d'Homère, de Virgile, de Milton, nous vous demandons pardon d'avoir osé répéter une pareille profanation I Les vers blancs , assujettis à des règles sévères, ne sont pas plus faciles à faire que les autres. La rime n'a jamais embarrassé ni les bons poètes ni les mauvais versificateurs. Ce qui est difficile dans la poésie, c'est la beauté de la pensée, la grâce de l'expression.
Plus loin, Voltaire a dit : « Corneille est inégal comme Shakspeare, et plein de génie comme lui; mais le génie de Corneille, » ajoute-t-il , « était à celui de Shakspeare ce qu'un seigneur est à l'égard d'un homme du peuple, né avec le môme esprit que lui. »
Cette distinction strictement exacte renferme pour l'auteur anglais un éloge qu'assurément Voltaire n'avait pas intention de lui donner. Corneille écrivit presque comme un courtisan, circonscrit par des règles imaginaires et parles exigences et les jalousies des adulateurs de Louis XIV. Shakspeare, composant pourramusement du public seul, avait non-seulement le champ inépuisable de la vie réelle, mais encore tout le monde idéal de l'imagination, et de la superstition si favorables au développement du génie poétique. Dans les circonstances où se trouvait
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Corneille» Sbalupeare eût été assiyelti au même système,* il eût écrit, non sous rinspiration de ton génie, mais conformément aux ordres de quelquei fil^nitonl dêsMenui-Plaùirs, ou de quelque ministre, qui, comme le cardinal de Richelieu, croyait pouvoir écrire aussi bien une tragédie que gouverner un État.
Nous ajoutons ici l'analyse de cette pièce et le portrait de Porcia dû à la plume brillante de madame Amable Tastu, qui a su prêter tant de charmes aux diverses productions du tragique, anglais :
« César, entouré d'un nombreux cortège, va célébrer la fête dés Lupercales ; un devin l'avertit de prendre garde aux ide$ de Mars, firutus, Cassius etCasca, apprenant qu'Antoine vient d'y offrir la couronne à César, conspirent la mort du dictateur et délibèrent longtemps. Calphuroia, épouse de César, s'efforce de le dissuader d'aller au sénat ; César refuse de céder à cette prière. Le dictateur tombe sous les coups des conjurés ; Antoine parait , verse des larmes sur le corps de César et prononce son éloge devant le peuple. Les Romains commencent à murmurer contre ce meurtre, et jurent de le venger; Antoine, Octave et Lépide forment un parti contre les assassins de César, et éresseat une liste de proscription. L'armée des triumvirs triomphe, dans les plaines de Philippes , de celle de Brutus et de Cassius, qni se donnent t^His deux la mort.
« C'est surtout dans les caractères de femmes qu'on peut admirer rétonaante fécondHié du génie de Sfaakspeare. Varié comiiie la nature elle-même, eHe n'offre, pour ainsi dire, pas un type qu'il n*«it reprodaft ; en cela supérteor aux génies de to«B fes temps, qui ont en nn champ moins vaste pour se déployer. Chez les anciens, les femmes jouaient un rôle trop pea important^ pour que leur physionomie offrit des traits bien diversées ; nussi tes figiirea antiques , comme celles des rases étt-usqweB^ sont rendues par un Mmple contour plein d'élégance et de pureté , relevé seulement d'une ou deux couleurs, qui suffisent à exprimer les caractères principaux. Parmi les modertM», les dramstistes des tangnes du Midi ont semblé le plus soorem ne eon^dérorles personnages que comme les instruments â*tiDO intrigue qnefCfonque; et nos grands auteurs, par diverses eaiïses, n'ont pu, comme Sfaalcspeare, parcourir tout le clavior hnmatn. Notre Corneille pe^t ses personnages à grriids traits et tout d'nne pièee, manière peu favorable aux portrafts
de femmes qui ont besoin de naances. Emilie, Pulchérie, Viriate, Rodogune, toates ces adorables furie$ n'ont rien, pour ainsi dire , qui les distingue des hommes. Il reste cependant à Corneille Chimène et Pauline : on se contenterait à moins.
» Les caractères de femmes de Racine se réduisent aussi à deux ou trois types qu'il affectionne. D'un côté, Junie, Iphigénic, Monime, Aricie, Esther ;de l'autre, Hermione ,Roxane. L'amour maternel ajouté à l'un ou à l'autre de ces types vous donnera Andromaque ou Clytemnestre. Phèdre est un admirable développement de passion plutôt qu'un caractère ; car, à part cette passion, vous ne savez rien d'elle, et pas un trait ne vous la ferait reconnaître. Une seule femme est peinte avec détail dans Racine; c'est Agrippine : celle-ci est une figure complète que vous ne confondrez avec nulle autre, ce n'est pas une reine quelconque , c'est une Romaine de l'empire, c'est la mère de Néron. Molfère, plus grand peintre qu'eux tous, n'a pu cependant , du point de vue où il était placé , nous montrer que la femme telle que la société nous l'a faite , telle que le monde nous la laisse voir.
» Mais comme ses portraits sont à la fois finement et fortement touchés! comme ils sont nationaux surtout, comme à tous les rangs de l'échelle sociale , c'est bien la femme française qu'il a représentée ! Qui de nous n'a retrouvé dans quelque salon la froide et sèche coquetterie de Célimène , la sagesse mondaine d'Elmire , la raison fine et moqueuse d'Henriette? On reconnaîtrait de même, dans plus d'un ménage d'ouvrier, la femme de Sganarelle , les servantes d' Argant ou d'Orgon , dans nos cuisines et dans nos antichambres ; les paysannes de Don Juan dans nos villages. Shakspeare n'a sur lui que l'avantage d'une création plus vaste, d'une vérité plus générale. Parmi cette immense galerie féminine , où le sexe tout entier est représenté dans toutes ses variétés , qui n'a distingué la noble et chaste figure de Porcia? Porcia , la fille de Caton , la femme de Brutus , digne à la fois d'un tel père et d'un tel époux I
» Porcia est vraiment la femme forte, non telle que la représentent des peintures outrées ou fantastiques , mais telle qu'elle est en réalité , forte sans cesser d'être femme. La supériorité d'intelligence n'exclut point chez elle le besoin d'affection, mais d'une affection qu'elle rougirait d'éprouver et d'inspirer, si elle n'était fondée sur une estime sans bornes. Égale à son
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mari en fermeté d*dme, capable comme lui de se dévouer à une idée , cette fermeté , ce dévouement conservent néanmoins le caractère de son sexe : Brutus est dévoué à sa propre idée , c'est à ridée de Brutus que Porcia se dévoue. Aussi , comme elle est avide de la connaître, combien ce mystère qu'on lui fait lui parait injuste et offensant ^ caria confiance de Brulus, c'est son patrimoine à elle, son bien le plus cher; il ne peut l'en priver sans lui faire injure. N'est-elle point « sa femme fidèle et » honorée? » et ne sait-elle pas que celle-là seulement est la femme de Brutus, qui a part à ses pensées? Aussi, comme clic l'implore cette part qui lui est due t
Brutus, — Esclave , Lucius! — Il dort profondément !
Eh bien , de cette paix goûte Penchantement ! Je ne troublerai point , quelque ennui qui me presse , De ton jeune sommeil la salutaire ivresse. Nos réyes inquiets, nos projets soucieux, N^écartent point encor ses douceurs de tes yeux , Et de fantômes vains ton sein n^est point Pasiie : Aussi ta vie est calme et ton repos facile. Tu peux dormir!...
Porcia entre.
Porcia. — Seigneur !
Brutus. — Porcia , vous ici ?
A Pair froid du matin par la brume épaissi Votre sexe doit-il exposer sa faiblesse ? Rentrez...
Porcia. — N'espérez point, Brutus , que je vous laisse
Vous livrer sans relâche au chagrin qui vous suit ; Je le vois, de mon lit il vous chasse la nuit ; Le jour il vous contraint d'abandonner la table ; Â toute heure , en tout lieu , sans eesse il vous accable. De vos sombres pensers si j'interromps le cours , Soudain vous opposez un frein à mes discours, £t d'un geste irrité m'ordonnez le silence : Je me tais. Cependant ma triste vigilance , Épiant vos secrets dans vos yeux obscurcis , Sans les interroger partage vos soucis : C'est en vain que le jour on commence ou s'achève, A votre sombre humeur je ne vois point de trêve , Et si vos traits comme elle étaient changés , Brutus , Mes regards affligés ne vous connaîtraient plus. Qu'avez-vous ?
Brutus. — Moi ? je souffre ; un mal secret m'obsède»
Porcia. -—On tous Terrait alors en diercher le remède; Vous ne le faites point.
Brutus. — Demeurez sans effroi.
Rentrez , ma Porcia , rentrez et laissez-moi.
Porcia. — Vous , malade ! ... Et je vois votre tête exposée , Aux brouillards malfaisants , à Phumide rosée ! VouS; malade , Brutus , quand vous bravez sans peur, Le corps demi-vétu , cette impure vapeur ! Non y non, je le vola trop , le mal est dans votre Àme ; Une part m'en est due » et mon cœur la r^lame ; Donnez, donnez-la-moi : pour Tobtenir do vous Je saurai , s'il le faut, Timplorer à genoux. Au nom de ma beauté que vantait Pltalie , Au nom de vos serments , de ce voeu qui nous lie, De mes titres sacrés , de ma tendre amitié , Si ce n'est par amour, parlez-moi par pitié ; Révélez vos secrets à celle qui vous aime : Parlez ; que craignez-vous? c'est un autre vous-même. Quels sopt ceux qui chez vous ont pénétré sans bruit ? Ils semblaient redouter l'oeil même de la nuit , Et de sombres manteaux me cachaient leur visage !
Brutus. — De grâce , levez-vous , cessez un tel langage.
Porcia. — Eh ! pourquoi me forcer vous-même à l'employer ? De vrais- je être, Brutus , réduite h. vous prier? Si le sort à la v6trQ a joint ma destinée, Au plaisir de vos yeux il ne l'a point bornée ; Ou, mon partage est-il » en ç» commun Uw, De soutenir parfois un frivole entretien » D'égayer vos repas , d'embellir votre couche ? Dois-je en6n , étrangère ^ tout ce qui le touche , De Brutus seulement amuser les loisirs ? S'il ne me veut donner de ps^rt qu'à ses plaisirs, S''il ne m'ouvre ses bras qu'en me fermant son àme. Je sois sa concubine et ne suis point sa femme !
Brutus. —Vous êtes^ Porcia , le premier de mea biens.
Porcia. — Pourquoi donc vos sécréta «e •ont-'iU pas les miens ? Votre prudence eat«<elle à ce point alarmée?*.. Je suis femme , il e«t vrai , mm cette femme aimée Que le noble Brutua honora de son nom ; Je suis femme , il est vrai , Biaia fille de Gatoa \ M^Qsea-fVoua aoupçonner d'un courage vulgaire, Femme dHin tel époux etfiUe d'un tel père? Un fer trandiant qu'iol j'enfonçai de mes mains Est garant de ma foroe à garder to« desseins ; Si j'ai , sans le trahir par un lâche murmui'e, r4acbé dix jours entier^ ce fer 4diw ma blessure,
SUR JULES CËSAR. 151
IXmterez-Toos encor, Brotos, mt croires-toni Indigne de porteries lecreCs d'un époux?... Bnitus, —'Vous?... Dieax, qui Pentendet, rendeiHlloi digne d^éllel Oui, noble Porda, bientM toa tein fidèle De ces tristes secrets ti perteger le poids. Apprends donc... Mais quel est ce bruit confus de voix? On vient; accorde-moi quelques moments encore, Kentre, tu sauras tout...
0 Mais quand ses instances ont enfin arraché du cœur de son époux le secret qu'elle sollicite , elle a peine à le porter ; trop vaste et trop lourd pour elie, il lui échappe de toute part ; car, «avec l'âme d'un homme, elle n'a que la force d'une femme, » cette force assez grande pour la conduire à 8*0ter la vie , et qui ne l'est pas assez pour lui faire supporter Tabience deBrutus et la perte de ses espérances.
» Et de quelle admirable manière Shakspeare nous fait comprendre la profonde affection de Brutus pour une femme si digne de lui , et la poignante douleur que lui cause sa mort tragique ! Brutus, le noble, le stolque Brutus , se montre dur et injuste pour la première fois , il accable son ami Gassius de reproches amers et violents; il se plaît à l'irriter par une dédaigneuse ironie ; on est surpris et affligé de cette métamorphose qu'on ne peut s'expliquer; seulement on sent instinctivement qu'au fond de Tâme de Brutus se passe quelque chose d'étrange et de terrible, et quand ce mot, Pùrcia est mûrie î arrivé si péniblement de son cœur à ses lèvres, nous révèle tout à coup le secret de cette amère souffrance, nous poussons avec Gassius un cri de surprise et de douleur, et nous sentons qu*à sa place nous nous serions écrié comme lui : Et tu ne m'ai pas tuél
» Parmi ces couples assortis par Shakspeare, pour représenter les divers caractères de Tamour à leur plus forte puissance, Juliette et Roméo, Othello et Desdemoaa, Antoine et GléopAtre, Porcia et Brutus, ces derniers m'ont toujours paru la vraie personnification de l'amour conjugal. Tous deux sont faits l'un pour l'autre; il est l'homme de cette femme, comme elle est la femme de cet homme, sa maMéf dans toute ^acception du mot : aussi, comme elle le suit dans la vie, comme elle le précède dans la mort. Porcia, c'est la femme-épouSe, unie à l'homme pour qui ce titre n'est point un vain mot, celle que la soumission n'avilit point, parce qu'elle est ches elle intelligente
i52 NOTICE "
et volûQtairc,^aucLifiée par l'affectioa , ennoblie par Fidée du devoir. Ce caractère répond aux Sympathies d*une partie de son sexe qui la reconnaît pour sœur, nobles âmes qui ont compris la mission de la femme, sur cette terre, dans toute sa force et sa dignité, et dont le type se perpétue de siècle en siècle, à travers toutes les transformations des mœurs et des idées, pour attester la fidélité de leur image. Lady Russel , chez nos voisins, appartenait à cette famille d'élite, dont la Porcia de Shakspeare, aussi vivante que celle de l'histoire , demeure à jamais le plus parfait modèle. »
Ce secret qu^elle implore Sera trop tôt conna. Voyez ces fiers Romains; Le fer libératear étincelle en leurs mains ; Déjà du coup mortel la victime frappée  baigné de son sang le marbre de Pompée. Bientôt de cette mort la sinistre rameur Soulève au sein de Rome une longue clameur ; Un trouble sans objet y fermente ; la foule Murmure , puis se tait , s^assemble , puis s^écoule; Elle implore la voix qui la doit réunir Pour apprendre s^il faut approuver ou punir. Tel Pincendie attend ^ dans sa naissante rage , Que Tonde ou que le vent Péteigne ou le propage. Bravez, fiers conjurés, ces flots tumultueux , Le poignard à la main, paraissez devant eux; De ce peuple indécis ne craignez point d^outrage , Vos discours, par degrés^ vont dissiper Torage. Partagez entre vous ces groupes dispersés ; Autour de Cassius quelques-uns sont pressés; Pour entendre Brulus tout le reste s'élance : Il monte à la tribune , il est tuonté ; silence !
Brulus. — Amis ! concitoyens ! je vous dois compte à tous, Et j'apporte sans peur ma cause devant vous. Romains ! vous me croirez ; il y va de ma gloire ; Mais songez à ma vie , avant que de me croire. S'il reste un ami tràdre à César qui n'est plus , Celui-là l'aimait moins que ne l'aima Brutus! Il n'est aucun de vous qui plus que moi l'honore ; Mais si j'aimais César, j'aimais mieux Rome encore: Il m'a fallu choisir, car tel était son sort ,
SUR JULES CÉSAR. 153
Avec César ^ esclaye, ou libre, par sa mort. Je l^ai dit cependant , César fut ud grand homme! Il était mon ami , mais le tyran de Rome ! J^ai dû dç^ses hauts faits louer le conquérant. Je regrette Pami, j^ai frappé le tjrran ! S^il est un coeur servile et fait pomr PesclaTage , Lui seul a droit ici de blâmer ce langage; Qu'il m'accuse , il le peut , lui seul est offensé. Du nombre des Romains s'il veut être efifacé, Qu'il sorte de tos rangs > qu'il se nxmtre, et s'écrie Que seul il préférait un homme à la patrie ! J'attends une réponse...
Plusieurs Citoyens. — Aucun, Brutus , aucun.
Brutus. — J'ai donc fait mon devoir : tel est l'avis commun. Mais accuser César n'est point ici mon r61e ; Les motifs de sa mort , inscrits au Capitole , Sans nier sa grandeur, sans aggraver ses torts, . Vous instruiront 3 amis, du but de nos efforts. Mais voici sa dépouille : Antoine la devance. A la tête du deuil, Antoine qui s'avance Recueillera pourtant les fruits de ce trépas y Que dis-je? et qui de vous n'en recueillera pas? Un seul mot, et j'ai dit : Si quelque jour un homme Jugeait ma propre mort utile au bien de Rome , Sur moi qu'à l'instant même il lève ce poignard, Et qu'il me tue, ainsi que j'ai tué César.
Tous Us Citoyens, — Vivez, Brutus, vivez !
Quelques-uns. — Mort à qui veut un maître !
Un Citoyen, — Brutus , le seul Brutus , éMit digne de l'être !
Un autre. — Eh I quel prix à nos yeux n'a-t-il pas mérité !
Un autre. — Qu'il soit à sa demeure en triomphe porté !
Un autre. — Que, redit mille fois , son nom frappe la nue !
Un autre» — Qu'auprès de ses aïeux s'élève sa statue !
Le premier Citoyen. — Oui, qu'il soit fait César ! . . .
Mme AMABLfi TASTU.
Nous ne pouvons mieux terminer cette esquisse qu'en reproduisant la célèbre querelle de Brutus et de Gassius dans Tirnîtation suivante, que nous devons à robligeancé de U. Auguste Barbier :
Cassius. — Oui , tu m'as outragé ; voici comment j'appuie Ce que je dis : ta bouche a noté d'infamie
15i NOTICE
Et condamné Fella, pour K9oir accepté Quelques dons de§ Sardtens ; moi , j^ai flollîcité, Car je le oonnaissais , pour loi ton indulgence; Mais on a méprisé ma lettre et ma défense.
Brutus. — Tu te faisais injure en écrivant ponrhn.
Cassius, -— Il ne faut pas , au temps où Ton vit aujounfhui, Trop scruter et peser une fiiote légère.
Brutus. — Toi-même, Cassius, car Je ne puis me taire, On t'accuse partout d'avoir d'avides mains, De vendre les emplois à d'indignes Romains, De titrer pour de l'or à des hommes stttf»des Les charges du pays.
Cassius . — Moi , j 'ai des mains avides !
Ah! tu te connais hien en me parlant ainsi, Ou sinon c'eût été , Brutus , ton dernier ori I
Brutus. — Du nom de Cassius la bassesse s'honore; Aussi le châtiment n'ose paraître encore.
Cassius, >— Le châtiment!
Brutus, — O dieux! ne te souvient'-il plus
De nos ides de mars ? Ah ! le grand Julins N'a-t-il pas largement saigné pour la justice ? Quel misérable aurait tenté ce sacrifice , Osé toucher Gésar^ si ce n'eût pas été Pour la justice? Eh quoi! Ton aurait poignatdé Le premier des mortels^ le plus grand de ce monde , Pour soufïrir des voleurs! Dans une fange immonde Plongerons-nous nos doigts? vendrons-nous maintenant De nos faits glorieux le magnifique champ Pour le peu qu'une main tient de vile pécune ? Ah ! que je sois un chien aboyant à la lune Plutôt qu'un tel Romain !
Cassius. — N'aboyé pas à moi ;
Car je ne pourrais point l'endurer; songe k toi, A ne point t'oublier en voulant me reprendre ; Je suis un vieux soldat qui pourrait t'en apprendre Au métier de la guerre...
Brutus, Allons, parle plus bas;
Tu ne l'es point.
Cassius. — • Si fait.
Brutus. — Cassius , ce n'est pas.
Cassius. — Gesse de me pousser, car je sois irascible; Prends garde !
SUR JULBS GËSAR. 155
Brutus^ — « Homme l^r, arrière I
Cassius, — Eat^il possible !
Brutus. -* Écoute y car je Teox parler. Soii-je forcé
De iobir jaBCfa^au bout ton courroux insenié? Doifi-je aToir peur d'un fou (|m 6'a|$ite et murmure? '
Cassius* «^ O dieux ! dieux ! tout cela ( faut««l que je Tendure ?
Brutus, — Oui, tout, et plus encore... Éclate , 6 furieux, Juaqu^à briser ton cceur en ton sein orgueilleux ; Va montrer A tes gens juMpi^oà monte ta bile ; Fais trembler devant toi cette raœ serrile ) Ne crois pas que je bouge, au bien qu'en recelant le fobsenre de r«il; août ton emportement Je ne ilédiirai pas..« Par les dieux! tu peux boire Le fiel de ta colère et de ton humeur noire, Dùt^il te suffoquer; pour moi« dès ce moment Je veux de ta fureur faire un amuiement, !Jd passe-temps joyeux ; oui , de toi je ^eux rire.
Cassius. — En 8ommei*nou8 donc là ?
Brutus, — Ne Tiens*>tu pal de dire :
Je fuis meHUnr soldat yue udl Fais-le donc voir^ Prouye-le ; car vraiment je Toudraia recevoir Quelque» bonnes leçons d'un homme d'importance.
Cassius, — Tu me fais, ^ firutus , offense sur offense j
Je n'ai pas dit meilleur soldat, mais plus ancien ; Ai*' je dit un meilleur 1
Brutus, ^* Si tu l'as dil, eh bien.
Peu m'importe!
Cassius. -^ Jamais César, durant sa vie,
 ce point n'eût osé provoquer ma furie.
Brutus, -^ Paix ! tu ne l'avais pas osé faire non plus.
Cassius, — Je n'aurais pas osé...
Brutus, — {9on.
Cassius,-^ A^i?
Brutus, — Non, OsMius ;
Sur met jours j'en réponds.
Cassius, -^ De notre amitié chère
Ne présume paa trop* Yraiment je pourrais faire Ce qu'après je serais désolé d'avoir fait.
Brutus. -^ Ce que tu gémirais d'avoir pu faire... esi fait. Cassius, je crains peu ta bouillante menace ; La probité me garde et me sert de cuirasse i Sur eUe tes fureurs coulent, gVssent en vain.
Comme un souffle de Tair qa^à peine sent la main.
Je Tai fait demander une légère somme ,
Et tu m^as refusé , moi , qui suis honnête homme ,
Moi, qui ne puis avoir Targent qu^avec honneur j *
Car, 6 cid , j^aimerais mieux monnayer mon cœur
Et fondre tout mon sang en drachmes douloureuses ,
Que de ravir jamais aux mains laborieuses
Le plus mince denier. Je t^ai fait demander
De For pour mes soldats que je youlais payer,
Et tu m^as refusé. Dis, Gassius, était-ce
Agir en Cassins? A ta voix en détresse
Est-ce ainsi que la mienne eût jamais répondu ?
Non, non, quand ici-bas je serai devenu
Ladre assez pour tenir ces jetons misérables
Loin de mes chers amis , 6 vous, dieux redoutables,
Tonnez, sous vos carreaux anéantissez-moi !
Cassius. — Je n^ai point rejeté ta demande.
Brutus. — Si, toi,
Tu Tas fait.
Cassius, -— Ce n^est pas. Il était sans cervelle
Le messager qui fit une réponse telle.
Brutus m^a brisé Pâme ; un ami d'un ami Devrait mieux supporter les faiblesses ; et lui, Il les augmente encor.
Brutus. — Je ne vois tes faiblesses
Que quand tu me les fais sentir et'tu me blesses.
Cassius, — Va, tu ne m^aimes point.
Brutus, — Je t^aime, mais je hais
Tes défauts.
Cassius, — Mes défauts, Toeil d'un ami jamais
Ne les verrait.
Brutus, — Dis Pœil d'un flatteur méprisaUe,
Fussent-ils aussi gros qu'un vaste mont de sable, Aussi hauts que l'Olympe. . .
Cassius. — Accourez, venez tous ,
Antoine, jeune Octave j accourez, vengez-vous Sur moi seul ; Gassius est las de cette terre ; Haï de ce qu'il aime , insulté par son firère, Traité comme un esclave , on cherche ses défauts^ On les apprend par cœur, on en fait des tableaux, Pour les lui reprocher et jeter au visage !
f Vraiment je verserais par les yeux mon courage,
SUR JULES GËSAR. 157
Tant je pourrais pleurer ! liens, voici mon sein nu Et Yoici mon poignard ; dans ce sein méconnu Palpite un cceur plus riche en parcelles dÎTines Que tout Tor dont Piutus voit regorger ses mines. Si tu es un Romain, prends -le, prends-le sans peur ; Moi qui te refusai de Por, Toîci mon cœur ; Frappe comme autrefois tu frappas César même : Je sais que tu Taimais plus dans ta haine extrême, Que tu n^aîmas jamais Gassius.
Brutus. — Mets ce fer
Dans le fourreau , puis fais ce que tu veux j à l'air Exhale librement le poison qui te brûle ; Ton humeur ne sera qu'un objet ridicule. Tu marches, Gassius, à c6té d'un agneau Qui garde la colère au dedans de sa peau, Comme le dur caillou garde en son cœur la flamme. Resplendissant soudain sous le coup qui Pentame, Et puis redeyenant terne et froid.
Cassius. — Cassius
N'a>t-il vécu que pour amuser son Brutus , Quand la bile le ronge et le met mal à Taise?
Brutus, — Moi-même en te parlant j'avais l'humeur mauvaise.
Cassius. — Quoi! tu vas jusque-là? Ta main... donne ta main.
Brutus, — Voici mon cœur avec.
Cassius. — 0 mon Brutus !
Brutus. — Eh bien !
Cassius. — Ton cœur renferme-t-il un foyer de tendresses
Assez grand pour souffrir mes indignes faiblesses > Quand cette noire humeur, prise au sein maternel, Me porte à m'^oublier?
Brutus. — Oui, Cassius, ton fiel
Sur moi peut s'épancher ; je dirai, c'est ta mère Qui gronde, et désormais je te laisserai faire.
Le monologue prophétique de la guerre civile qui suivit la mort de César, prononcé par Antoine devant le corps mort du dictateur, est sublime et solennel :
Antoine — (sur le corps de César).
0 pardonne-le-moi , sanglant morceau d'argile , Si devant ces bouchers j'ai l'âme aussi tranquille ! M'es-tu pas le débris du plus noble mortel Que les temps aient roulé dans leur cours solennel?
15g NOTICE SUR JULB9 GÊ9AR.
MaHiear k qui rerm ton iMg ain ouàm fwtm ! Je wÛB pt<of hëtîser ici , sur tas blenaiei, Qui, laaettetf ouvraat l«an lètres à& rubis, Paraissent kAptoror le secoan de oses crisé IjM WÊtAèàMommt Vhmamt yi deseondre | Les ciritee fareors do roiiiesy de ceadre, Kaaembrefeiit les champe de Vltakm es plaur : W varaga et le saag, toaa les ebjet» d'hormr» Deviendront si coDsasaas, qna Ton ▼enra la mère Ne fair» qat saôrire aux deux mains de la Guerre Q*i loi déchireront ses eBfaals par meikié. L^habitttda du crioia Mtmârtt la pitié ; Et Tàme de Gésar, pour la venifeaBce eipaate. Traînant Até près d'elle, Até «oi^^upt brAlaaCe Des chaleon de Peafer, d'an tes de fourerain CHra partoeft : CamagB, et UiMeNr sans frais Aboyer et bondir les dognea do la guerre , Jusqu'à ce que lliorreur do ce fiiife nngninaire Plane dans Pair avec les miasmes infernaux Des sqoelettes fannaBi deaMadmt dos toaEd^eaift !
Auguste BAKBIER.
Dans la (ïotid^ite et Tactitm de ce drame , quoierae le cafactère et les évéïiemeats soient rapportés tels que Plotafqnfe fer a exposés dans la vie de Brotus, il n'en reste pas moîil^ an grand fonds d'ingénuité, et une habileté étonnantes pour Tes resserrer et les enchaîner; ce qui produit une liaison qui, sans altérer la vérité historique, en est, pour ainsi dire, l'écho.
L'exposé de la conspiration , la mort du dictateur, la harangue touchante d'Antoine et ses effets, la fuite de Brutus et de Gassius y leur querelle et leur réconciliation , enfin leur noble dévouement contre le sanguinaire triumvirat, sont liés avec un art admirable; et quoique > après la mort de César, la scène ne soit remplie que du patriotisme de BmtuS et de Gassius , Vintérét puissant que Ton éprouve pour leur sort se soutient et s'accrott môme jusqu'à la dernière scène. C'est là un des prestiges de Shakspeare, et ua des miracles de L'art*
I>. O'SULLIVAN