‹ Chefs-d'œuvre de ShakespeareChapitre 3 sur 153 · XII AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

XII AVANT-PROPOS

Analysant les ouvrages dus critiques anglais, M. de Chateaubriand a choisi et réuni les fragments et les citations qu'il a crus favorables au jugement qu'il portait contre Sbakspeare. Nous voudrions savoir ce qu'il répondrait au critique allemand qui, après avoir démontré l'absurdité des trois unités, et combien elles sont défavorables au progrès de l'art, a dit :

(( Otons de Nicomède les dix scènes de Laodice; d* Œdipe , les dix scènes de Dircé; de Poly$ucte, les scènes d'amour de Sévère; de la Phèdre de Racine, les six scènes d'Aricie; et nous verrons que non-seulemént l'action ne sera point in terrompue, mais qu'elle en sera plus vive : en sorte que l'on s'apercevra manifestement que ces scènes de tendresse n'ont servi qu'à ralentir faction de la pièce, à la refroidir, et à rendre les héros moins grands. Si, après ces tragédies françaises, on examine toutes les autres, ou connaîtra mieux encore cette vérité. Lorsque l'amour fait le sujet de la tragédie, ce sentiment, si intéressant par lui-même, occupe la scène avec raison: j'aime l'amour de Phèdre, mais de Phèdre seule. »

Le talent européen du patriarche de la littérature française, l'auréole de gloire que ses malheurs, son génie, sa noble indépendance, ont répandus sur lui, non moins que sa bienveillance à notre égard, nous font un devoir de restreindre ici nos réflexions. Ses belles productions ont fait le sujet de nos études et excité notre admiration pour l'auteur du Génie du Christianisme, qui , aussi bien que Guvier, opposant ses travaux impérissables à cette fausse philosophie qui dessèche l'àme , a si victorieusement défendu la religion de ses pères , la foi antique qui a enrôlé sous ses bannières sacrées Newton , Milton , Bossuet , Pascal, en un mot les plus beaux génies de tous les peuples et de tous les siècles.

Qui n'a plaint l'homme célèbre réduit , à la fin d'une brillante carrière , à se livrer à de rapides travaux , afin de subvenir à d'impérieux besoins ? C'est pourtant ainsi que l'on a vu sir Walter Scott, victime d'une spéculation mercantile, méconnaître, dans sa marche précipitée, les hauts faits de Napoléon , et M. de Chateaubriand se briser contre le génie colossal de l'Eschyle anglais; l'un et l'autre nous offrent d'éclat9nts mais tristes exemples, que les talents les plus transcendants ne sauraient impunément porter atteinte à ces renommées qui font la gloire des nations et leur plus brillant héritage.

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Nous n'augmenterons pas le nombre de ceux qui ont traité M. de Chateaubriand si sévèrement. Quand môme son dévouement et sa fidélité au malheur ne nous en auraient pas imposé Tobligation, nous croirions devoir nous taire devant ces plaintes touchantes : « Pourquoi ai- je survécu au êièele H aux homr mes auxquels j'appartenais par la date de Vheure oii ma mère m'infligea la vie ? Pourquoi n'ai-je pas disparu avec mes eonlemporains , les derniers d*une race épuisée ? Pourquoi suis-je demeuré seul à chercher leurs os dans les ténèbres et la poussière d*un monde écroulé? a Non moins que devant ces nobles paroles, où il dit que, pour conserver son indépendance d'homme, ail était venu se rasseoir à la table de son hôte{i), qui l'avait nourri jeune et vieux, et qu'il est plus noble de recourir à la §loire qu'à la puissance, » La meilleure réponse que nous puissions faire à sa sortie contre Shakspeare se trouve dans cette réunion de notabilités littéraires, qui ont bien voulu s'adjoindre à moi pour venger la mémoire du tragique anglais.

Le système adopté par Shakspeare diffère tellement de celui qu'ont suivi les auteurs du règne de Louis XIV, que l'on ne saurait établir aucune comparaison entre leurs productions, qui font la gloire de ces detix peuples.

Nous ne parlerons pas des injustes attaques de Voltaire; nous renvoyons nos lecteurs au Cours de Littérature de M. Villemain , et aux travaux de tant d'écrivains dont la critique éclairée a fait justice de la mauvaise foi de cet auteur, qui, dans ses traductions soi-disant littérales, a prêté à Shakspeare des imperfections, pour se donner le plaisir de les tourner en ridicule. Nous nous sommes déjà élevés conlre les prétentions exagérées de Vécàle dite romantique, qui a voulu couvrir du manteau de Shakspeare les écarts d'imagination à la fois brillants, nous dirons même extravagants, de ses adeptes ; nous nous bornerons ici à emprunter la citation suivante à la Vie de Shakspeare, par M. Guizot, œuvre consciencieuse, qui se distingue également par son érudition et son éloquence.

« Dans la secousse littéraire qui l'agite , l'Europe tourne les yeux vers Shakspeare. L'Allemagne l'a depuis longtemps adopté pour modèle... La littérature de l'Espagne, fruit naturel de la civilisation , possède déjà son caractère original et distinct... La France, patrie du classique moderne, s'est étonnée

(l>Milton.

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du premier ébranlement donné à ces opinions, qu'elle a établies avec la rigueur de la nécessité et soutenues avec l'orgueil delà foi... Ce trouble des esprits ne peut cesser tant qu'on s'obstinera à ne voir dans le système dont Shakspeare a tracé les premiers contours , qu'une liberté sans frein, une latitude indéfinie laissée aux écarts de Timagination comme à la course du génie. Si le système romantique a ses beautés , il a nécessairement ses règles et son art. Shakspeare a eu le sien. Il faut le découvrir dans ses ouvrages , examiner de quels moyens il se sert, à quels résultats il aspire...

» L'unité d'impression , ce premier secret de l'art dramatique , a été l'âme des grandes conceptions de Shakspeare , et l'objet de son travail assidu^ comme elle est le but de toutes les règles inventées par tous les systèmes. Les partisans exclusifs du système classique ont cru qu'on n'y pouvait arriver qu'à la faveur de ce qu'on appelle les trois unités (1). Shakspeare y est parvenu par d'autres moyens...

» La mobilité de notre imagination, la variété de nos intérêts, l'inconstance de nos penchants, ont donné aux temps, aux lieux même, une puissance que ne saurait méconnaître le poëte qui veut se servir des affections de l'homme pour exciter la sympathie de ses semblables... Dans cette condition de la nature humaine a été puisé le véritable motif des trois unités , si souvent et si mal à propos fondées sur une prétendue nécessité de satisfaire la raison en accommodant la durée et l'action réelle à celle de la représentation théâtrale ; comme si la raison pouvait consentir à ce que dans l'intervalle d'un entr'acte de quelques minutes on crût passer du soir au matin sans avoir dormi , ou du matin au soir sans avoir mangé, comme s'il était lilus aisé de prendre trois heures pour un jour, que pour une semaine ou même pour un mois...

» Mettez le spectateur en vue du but vers lequel vous aurez su porter ses désirs, et , dans son élan pour l'atteindre, il ne songera plus à mesurer l'espace que vous l'obligerez de franchir... Dans une lecture intéressante, l'attente fortement excitée nous transporte sans peine d'un temps à un autre; notre

(i) Gomme Pont démontré tant de critiques judicieux, entre autres le spirituel Ândrieux , les Grecs ne 'connaissaient même pas ces trois unités que Gorneille lui-même ne jugeait pas nécessaires.

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pensée se préoccupe de l'événement qu'on nous a promis, ne voit rien dans l'intervalle qui nous en sépare... C'est que la chaîne des impressions n'a point été rompue; le temps ne compte pour rien dans les sentiments que les personnages nous inspirent; il les retrouve, et nous avec eux, dans la même disposition d'âme ; et , ainsi les époques sont rapprochées par cette unité d'impression qui nous fait dire à la pensée d'un événement consommé depuis longtemps, mais dont rien encore n'a effacé la trace : « lime semble que c'était hier... » ShaUspeare» du moins dans ses plus belles compositions, s'empare, dès le premier instant, de la pensée; et, parla pensée, de l'espace. Hors du cercle magique qu'il a tracé, il ne laisse rien qui soit assez puissant pour venir altérer la seule unité dont liait besoin...

» Quand on veut produire l'homme sur la scène dans toute l'énergie de sa nature , ce n'est pas trop d'appeler à son aide l'homme tout entier, de le montrer sous toutes les formes, dans toutes les situations que comporte son existence... Facilement atteint chez les Grecs, dont la vie et les sentiments peu comphqués se pouvaient résumer en quelques traits larges et simples, l'idéal de la poésie dramatique , tel du moins que nous avons pu le concevoir jusqu'à ce jour, ne se présentait point aux peuples modernes sous des formes assez générales , assez pures pour recevoir l'application des règles tracées d'après les modèles antiques. La France , pour les adopter, fut contrainte de se resserrer, en quelque sorte, dans un coin de l'existence humaine. Nos poètes ont employé toutes les forces du génie à mettre en valeur cet étroit espace ; les abimes du cœur ont clé sondés dans toute leur profondeur, mais non dans toutes leurs dimensions. L'illusion dramatique a été cherchée à sa véritable source, mais on ne lui a pas demandé tous les effets qu'on en pouvait obtenir. Shakspeare nous offre un système plus fécond et plus vaste. Ce serait s'abuser étrangement que de supposer qu'il en a découvert et mis au jour toutes les richesses ; quand on embrasse la destinée humaine dans toutes les conditions de l'homme sur la terre , on entre en possession d'un trésor inépuisable

» Quelques hommes, même d'un talent supérieur, ont essayé de faire des pièces dans le goût de Shakspeare, sans s'ai>ercevoir qu'il leur manquait une chose; c'était de les faire comme lui, de les faire pour notre temps, comme celles de Shakspeare

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