XVI AVANT-PROPOS
furent faites poar te sien..... Avancez sans règle et sans art dans le système romantique , vous ferez des mélodrames propres à émouvoir en passant la multitude , mais la multitude seule , et pour quelques jours; comme, en vous traînant, sans originalité dans le système classique , vous ne satisferez que cette froide nation littéraire, qui ne connaît ^ dans là nature, rien de plus sérieux que les intérêts de la versification , ni de plus imposant que les trois unités. Ce n'est point là Tœuvre du poëte appelé à la puissance et réservé à la gloire ; il agit sur une plus grande échelle, et sait parler aux intelligences supérieures, comtne aux facultés générales et simples de tous les hommes.... Le système classique est né de la vie de son temps ; ce temps est passé: son image subsiste brillante dans ses œuvres, mais ne peut plus se reproduire. Près des monuments des siècles écoulés commencent maintenant J s'élever des monuments d'un autre âge. Quelle en sera la ftrme? Je l'ignore ; mais le terrain où peuvent s'asseoir leurs fondements se laisse déjà découvrir. Ce terrain n'est pas celui de Corneille et de Racine; ce n'est pas celui de Shakspeare, c'est le nôtre; mais le système de Shakspeare peut seul fournir, ce me semble , les plans d'après lesquels le génie doit travailler....
» La nature et la destinée de l'homme nous ont apparu sous leurs traits les plus énergiques comme les plus simples , dans toute leur étendue comme avec toute leur mobilité. Il nous faut des tableaux où se renouvelle ce spectacle , où l'homme
tout entier se montre et provoque toute notre sympathie
Jamais l'art dramatique n'a pu prendre ses sujets dans un ordre d'idées à la fois plus popidaires et plus élevées; jamais la liaison des plus vulgaires intérêts de l'homme avec les principes d'où dépendent ses plus hauts destins, n'a été plus vivement présente à tous les esprits Dans cet état de la société,
un nouveau système dramatique doit s'établir : il sera large et libre, mais non sans principes et sans lois. Il s'établira, comme la liberté, non sur le désordre et l'oubli de tout frein, mais sur des règles plus sévères, et d'une observation plus difficile, peutêtre que celles que l'on réclame encore pour maintenir ce qu'on appelle ordre , contre ce qu'on nomme licence.
F. GUFZOT.
AVANT-PROPOS* xvii
M. de Chateaubriand, qui a reproché aux femmes de Shakspeare d*étre inférieures à ses autres créations , et les a qualifiées de a sœurs jumelles qui se ressemblent^ et ont le môme son de voix, etc., » n*a pas remarqué que le poëte a toujours conservé entre les deux sexes le même rapport que la nature et la société avaient tracé; c'est précisément parce qu'elles restent femmes qu'elles sont inimitables. En effet, loin de n'avoir qu'un type pour ses femmes, aucun écrivain n'en a jamais créé autant de caractères ni les a introduites sur la scène dans une aussi grande variété de circonstances, en évitant les situations qui pourraient inspirer l'horreur et le dégoût ; et nulle part CD ne rencontre une appréciation aussi élevée de leur mérite. Les légendes auxquelles les auteurs dramatiques de la Grèce empruntaient leurs héroïnes dérogeaient à la dignité de la femme. L'adultère Clytemnestre, guidant de sa propre main le poignard qui va percer le sein de son époux couvert de lauriers , au retour d'une guerre longue et désastreuse ; Electre excitant son frère au meurtre de sa mère ; l'impitoyable Médée égorgeant ses enfants pour se venger d'un époux infidèle ; une épouse coupable cherchant à faire partager ses feux adultères au fils de son époux, que, pour punir de son refus, elle fait livrer au courroux de Neptune ; une mère unie à son propre fils parles liens d'un épouvantable inceste; voilà les héroïnes des tragiques grecs les plus renommés. Cependant» il faut bien le reconnaître, les soins tendres el assidus d'Antigone pour un père aveugle et infirme, sa ferme résolution de sacrifier son amour et sa vie môme, plutôt que de ne pas rendre à son frère les honneurs de la sépulture ; le dévouement d'Alceste consentant à mourir pour son époux, offrent de brillantes, mais bien rares exceptions. Les héroïnes du Tasse sont conçues dans un esprit de chevalerie romanesque ; mais notre attention est bientôt détournée par le cliquetis des armes, la description des camps, des bois et des jardins enchantés. II n'existe aucune littérature où les femmes soient plus maltraitées que dans la littérature romaine ; tandis que les pièces de Shakspeare n'offrent pas un seul trait contre la fidélité conjugale. Les personnages qui oublient ce qu'ils doivent aux femmes ne manquent jamais d'en recevoir le châtiment. Falstaff lui-même , l'inimitable Falstaff , est accueilli par l'insulte et le mépris , toutes.les fois que sa mauvaise étoile le porte à adresser des vœux coupables aux joyeuses bourgeoises de Windsor.
Xviit AVANT-PROPOS.
Tous ceux qui lisent sans prévention , ou qui voient représenter les pièces de Shakspcare, éprouvent la plus vive sympathie pour le caractère des femmes mises en scène par ce grand poëte. Le critique éclairé qui pèse les mots , le poëte romantique, dans les écarts de son imagination ^ le fashionable, dans sa loge, le tapageur incivil des troisièmes, sont^ comme Thabitué du parterre, touchés, chacun à sa manière, du dévouement conjugal et du triste sort de Desdemona , de Télévation d'âme et de la vertu sublime d* Isabelle et de Porcia , de l'amour enthousiaste et de la fin tragique de JulieUe , de la tendresse maternelle de Constance^ de l'héroïsme et de Tauslère énergie de Marguerite d'Anjou y du courage^ du dévouement, de la force d'affection et de la sublime conduite de Catherine d'Aragon , et d'Hermione, de l'esprit de Rosalinde, dont les pensées, à tra-
. vers la gaieté du langage , pénètrent jusqu'au cœur, de la coquetterie raffinée de Cléopâlre, coquetterie que rachète et sanctifie, pour ainsi dire, une mort, sublime dévouement de l'amour. La tendresse romanesque d'Imogène et de Viola , la folie et le désespoir d'Ophélie, l'affection filiale de Cordelia, l'innocence et la naïveté de Perdita et de Miranda , la vivacité d'esprit de Béalrix, la douceur d'Anna Page , la résignation dAnne Boleyn*, cruellement déchue des honneurs qu'elle n'a que trop désirés, la folâtre gaieté de Jessica; enfin
. les innombrables beautés de toutes ces créations si variées et si ravissantes offrent le tableau le plus enchanteur. Que dire de « Titania et de son peuple de fées, de ces esprits qui vivent » de fleurs, courent en effleurant le gazon, dansent dans les^ n rayons de la lune, se jouent avec la lumière du matin, et » s'enfuient à la suite de la nuit, mêlés aux douteuses lueurs » de l'aurore (1). »
Aux rivalités , aux jalousies, aux petites haines que tant d'aut eurs ont reprochées aux femmes , on peut opposer la belle peinture que Shakspeare a faite de leur amitié , de leurs affections généreuses. Combien il se plaH à rendre justice à leurs nobles penchants, à leur bienfaisance intarissable I Avec quelle force , quelle simplicité , quelle conviction , il peint l'amitié de Béalrix et de Héro , de Rosalinde et de Célie I Quelle vérité dans l'attachement enfantin d'Hélène et d'Hermia , dans
(1) M. Guizot.
AVANT PROPOS. xix
ce pur sentiment qui n'est pas paisé à la source ordinaire des passions ! Rapprochez de ces tableaux la générosité de Viola pour sa rivale Olivia , de Julie pour sa rivale Sylvie , et vous serez étonné de la souplesse de talent du génie qui les a créés.
C'est en vain que Ton chercherait dans les écrits des Romains eux-mêmes des portraits de femmes telles que les héroïnes des pièces de Jules César et de Coriolan.
Nous ne reviendrons pas ici sur le personnage étonnant de lady Macbeth , dans ce drame éminemment tragique, auquel on ne saurait trouver de parallèle qu*en remontant à cette scène effrayante où les furies se précipitent sur le théâtre , appelant avec des rugissements épouvantables la vengeance sur le fugitif Oreste 9 scène qui électrisa de terreur tout le peuple d'Athènes.
Gertrude^ la criminelle Qerirude n'est pas représentée comme ayant déshonoré la, couche de son premier époux. Toute criminelle qu'elle est , elle excite notre attendrissement en répandant des fleurs 'sur le corps û*Ophélie. ce Tarais es- » péré, s'écrie-t-elle, que tu serais la femme de mon Hamlet; je » pensais , aimable fille , que je sèmerais de fleurs ton lit nup- » tial y et non ton cercueil. »
Shakspeare aurait reculé devant les allusions qui se trouvent dans la plupart des productions du drame moderne, et nulle part nous ne voyons de scènes licencieuses.
Les limites que nous nous sommes imposées nous forcent à passer ici sous silence une partie des nombreuses créations que lepoôtea tracées avec tant de vérité. £n un mot , les femmes de Shakspeare sont douces et soumises quand le devoir ou l'affection le commande ; fermes et intrépides pour résister au mal , à la honte ou à la disgrâce ; constantes en amour; fidèles et dévouées dans toutes les grandes épreuves de la vie, comme épouses, sœurs, filles, mères ou amies; spirituelles ou fines, tendres ou romanesques, fières ou enjouées, leurs défeutssont ca'cfaés, et leurs bonnes et aimables^qualités mises en relief; elles paraissent, dans les œuvres du célèbre.tragfque anglais, comme les fiUes d'un tendre père, les fi3ncées d'un amanjt passionné.
En terminant, nous croyons devoir indiquer les sources où nous avons puisé; les principales sont : les œuvres de Schle- GEL, de TiECK, Lessing, Goethe, en Allemagne; de
MU. GUIZOT, ViLLEMAIN, LeMERCIER , M«»« DE StaEL ,