‹ Chefs-d'œuvre de ShakespeareChapitre 57 sur 153 · PIECES FANTASTIQUES · texte numérisé non relu

PIECES FANTASTIQUES

Le Kéxie à'MiM Nuit d*éU est la première pièce de Shakspeare qui nous révèle toute la force créatrice de son génie; Dans cet ouvrage , comme dans tous ses autres, on remarque cette unité de sentiments , cette vigueur et cette uniformité de caractères qui distinguent essentiellement notre poëte. Le Rêve d'une NuU d*éié est une invention amusante f un tissu léger, flottant pour ainsi dire entre la terre et Teau, et reflétant toutes les couleurs magiques de Tarc-en-ciel. Dans une pièce ainsi conçue, où toutes les visions fantastiques du rêve le plus étrange et le plus bizarre voltigent constamment sous nos yeux y où Taction principale est menée par des êtres plus légers que les fils de la Vierge et plus petits que le calice de la primevère , dont les éléments sont les rayons de la lune et Fatmosphère oclfiriférante des fleurs, sylphes gracieux qui se plaisent « à danser au souffle du zéphyr, » il fallait, pour donner à toutes les parties de ce drame, une sorte de consistance matérielle, que les êtres humains qui prennent part à Faction eussent aussi quelque chose de surnaturel et de fantastique. Aussi, les grands et les petits personnages y subissent Tinfluence de Fillusion et I. 21

de renchantement ; le plaisir et Tanioar, qai en forment toute l'intrigue , les perplexités d'une pa^ion momentanément contrariée, les aventures grotesques de la folie, tout cela est rœuvré d'un pinceau capricieux et badin» tout cela se lie admirablement aux tons sauvages et rembrunis de ces scènes où « sautillent des fées légères el d*aimables lutins. » En un mot , tout cela forme un ensemble aussi agréablement qu'beureusement varié; c*est à la Sois une composition forte , et dont les parties sont l^en encbatnées; on y trouve tant de grâce et de légèreté, tant d'éclat et de pompe, que ce poème est peut-être sans égal dans la littérature dramatique.

Quoique le sujet de ce charmant petit ouvrage repose sur une fiction^ il y ^i cependant des caractères fortement tracés» des alternatives de passion et de sentiments tendres , qui y répandent une variété agréable. Sans parler des personnages de Démétrius et de Lysandre , les caractères d'Hélène et d'Hermia sont habilement dessinés, et contrastent admirablement. Dans une grande partie du dialogue qui a lieu entre elles, les cordes de l'amour et de la pitié sont touchées avec le talent ordinaire du poëte. L'opposition entre ces deux caractères est bien marquée ; rien de plus touchant que la douceur , la modestie, le calme et la tranquillité qu'oppose Hélène aux menaces de son amie.

Hélène soupçonne Hermia d'avoir conspiré avec Lysandre et Démétrius pour se railler d*elle, et c'est en ces termes qu'elle exprime les angoisses d'une Ame aimante, brisée par la douleur de voir vme amitié rompue ; c>st l'expression même de la nature :

a Injuste Hermia! 0 la plus ingrate des femmes I tout est^l » donc fini entre noustet les conseils que nous nous plaisions » à notts donner , et les vœnx que nous formions ensemble, » conune deux scrani , pour le bonheur de la vie , les heures » SI agréaUci que nous passions en acoosant la rapidité du » temps qui noos forçait de nous séparer; oh t tout esi^ 0 donc oublié? Tu ne te souviens donc plus des beaux jours » de notre eafaoce? de ces beaux jours, Hermia, où toutes » deuX) raiguillB à la main , assises devant un modèle sur le » même tabouret , nos doigts légers travaillaient à la même » fleur, chantant toutes deux la même chanson sur le même » air ; on eût dit que nos mains , nos voix, nos esprits et nos

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» corps ne faisaient qu'un. C'est ainsi que nous avons grandi » ensemble , pareilles à la cerise double qui semble séparée , B quoique unie dans la séparation même ; pareilles à deux fraises » vermeilles qui croissent sur la même tige! nous avions deux » corps , mais nous n'avions qu'un cœur ! et tu veux briser » notre aBclen amour I «t tu veux te joindre aux hommes pour » railler ta pauvre amie I Oh I cela n'est pas généreux , cela » n'est pas digae d'une jeune fiUe. Maintenant, seule et trahie » par mon amie, l'ii^nre «st flûlk fois plus sensible à mon » cœur.»

Le fond de la pièce délieiettse sur laquelle nous reviendrons dans le cours de celte notice , reposant essentieUenant sur la mythologie des fées , il est nécessaire de ooonaitre le système sur lequel Shakspeare a appuyé cett« ingénienae création, nonseulement parce qu'il fait allusion aux superstitions de l'époque, mais parce qu*il peut en résulter pour le lectenr des détails curieux et intéressants.

Il est probable que les portes et les romanciers de l'Espagne, de l'Italie et de la France, ont tiré les êtres imaginaires qu'ils appellent Génies bons ou mauvais, de la mythologie des Perses et des Arabes (i). Les croisades et le séjour des Maures en

(i) Les créations fabuleuses, telles que géants, dragons et châteaux enchantés , gui forment Tassaisonnemenl des aventures de chevalerie, ont reçu le nom de fictions romanesques. On a imaginé différentes théories relatives à ces fictions ; on a successivement attribué aux scaldes du Nord, aux Arabes, aux peuples de TArmorique ou Bretagne, et aux contes classiques de l'antiquité , Forigine de ces fables extraordinaires qu'on a si étrangement défigurées dans les romans de chevalerie , et que la muse dltalie a si élégamment ornées.

Ce serait une recherche curieuse que de remonter à l'origine de ces fictions .ainsi qu'à la naissance de cet esprit de chevalerie qui donna lieu aux combats singuliers , qui fit courir le chevalier à la recherche des aventures , et lui imposa l'obligation de protéger et de venger sa dame. De même que cet esprit aventureux , qui fut appropûé à l'histoire des chevaliers en particulier , et surtout de ce qui a rapport à Arthur et à la Table-Ronde, et aux Pairs de Charlemagne , dont les exploits réels ou fabnleuxont fait le sujet du roman.

Mallet et Percy font dériver la fiction romanesque des scaldes du Nord, qui embellirent leurs récits de fictions merveilleuses, propres à séduire les esprits ignorants et crédules de leurs auditeurs. Longtemps avant

Espagne contribuèrent puissamment à entretenir et à alimenter le goût pour ces sortes de fictions, surtout depuis que la langue des peuples conquérants devint , pendant le moyen âge 9 le véhicule de la science et du gai savoir. De là cette

les croisades , on croyait à l'ensteDce des géants et des nains , aux sortilèges et aux enchantements.

Percy assure que les scaldes , qui prohablement suivirent l'armée de Kollon pendant sa migration du Nord dans la province de la Neustrie , y introduisirent ces fictions. A leurs ancêtres païens , les ménestrels substituèrent les héros de la chrédenté, dont ils embellirent les fêtes des ficdons scaldiques, de géants et d'enchanteurs. Ces histoires se propagèrent rapidement dans toute la France , et par une transition aisée passèrent en Angleterre après la conquête des Normands.

Saumaise et Warton attribuent aux Sarrasins la base de la fiction romanesque. Ce fut dans un temps une opinion reçue en Europe , que les merveilles des créations arabes furent d'abord communiquées à l'Occident par les croisés. Mais Warton, tout en avouant que ces expéditions contribuèrent beaucoup à propager ces fables, soutient que ces fictions furent introduites plus tôt par les Arabes, qui, au commencement du huidème siècle, s'établirent en Espagne. Les histoires idéales des conquérants d'Orient, remplies de descriptions brillantes et inconnues jusqu'alors aux babitaats des régions occidentales, se répandirent rapidement sur tout le continent d'Europe. De l'Espagne , elles passèrent en France par suite des communications commerciales établies eutre Toulon et Marseille. Elles furent reçues avec empressement dans l' Armorique ou Bretagne.

Warton soutient que, si l'Europe doit aux scaldes les histoires extravagantes de géants et de monstres , ces fables doivent toujours être rapportées à une origine orientale, d'où elles ont dû passer dans le nord de l'Europe avec une nation asiatique qui , après la défaite de Mithridate par Pompée , pour se soustraire à la domination des Romains , s'enfuit sous la conduite d'Odin , et vint s'établir en Scandinavie.

Mais cette hypothèse de Warton ne paraît pas reposer sur un fondement solide ; car les ficdons des Arabes et des scaldes sont totalement différentes. Les fables et les superstitions des bardes du Nord sont d'une couleur plus sombre, d'une nature plus sauvage que celles des Arabes. Il y a quelque chose dans leurs fictions qui glace l'imagination. Les spectacles sublimes de la nature avec lesquels ils étaient familiarisés dans leurs solitudes septentrionales, leurs précipices, leurs montagnes gelées et leurs forêts sombres, agirent sur leur imagination, et donnèrent à leurs images une teinte d'horreur. Les esprits qui envoient des tempêtes sur la mer, se réjouissent des cris inarUculés des matelots naufragés , ou répandent une peste à laquelle

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grande ressemblance entre les Péri et les Dives des Perses, les deux espèces de Génies des Arabes , les Fées et les Démons des poètes de FEurope méridionale. Les Péri ou Fairi des Perses sont représentées comme des

rien ne résiste ; les magiciens qui préservent du poison , qui émoussent les traits d*un ennemi, ou évoquent les morts de leurs tombeaux, voDà les ornements de la poésie du Nord. Les fictions arabes sont d'une nature plus splendide. Elles sont , il est vrai , moins terribles , mais elles ont plus de variété et de magnificence ; elles nous conduisent à travers des forêts délicieuses ; elles élèvent des palais brillants d'or et de diamants. Nous chercherions en vain , dans les premières poésies gothiques , plusieurs des fables qui ornent les ouvrages des romanciers. Cependant nous les trouvons facilement dans le vaste champ de la fiction orientale. Le griffon ou l'hippogriffe des écrivains italiens ressemble au fameux Simurgh des Persans, qui joue un si grand rôle dans les poëmes épiques de Saadi et de Ferdusi.

Les pèlerins, qui visitèrent la terre sainte , et qui , revenus de si loin, imposèrent toutes ces fictions à des auditeurs crédules, ainsi que les fabulistes de France , qui prirent les armes et suivirent leurs barons à la conquête de Jérusalem , les introduisirent en Europe.

Leyden dit qu'une colonie de Bretons se réfugia dans l'Armorique , au cinquième siècle, pour éviter la tyrannie des Saxons, et qu'elle emporta avec elle les archives échappées à la fureur des conquérants. La mémoire d'Arthur et de ses chevaliers fut ainsi conservée dans l'Armorique aussi bien que dans la province, de Galles ou le Goroouaille; et les habitants de l'Armorique furent en France le premier peuple avec lequel les Normands établirent des relations d'amitié. En un mot , selon Leyden , tous les romans français naquirent en Bretagne,'et toutes les nations d'Europe tirèrent leurs contes de chevalerie de France.

On a imaginé une quatrième hypothèse, qui représente les histoires des jardins enchantés , les monstres et les coursiers ailés , introduits dans les romans , comme tirés des auteurs classiques, des légendes grecques, greffées sur des mœurs modernes , et modifiées par les coutumes du jour. Il est vrai que les auteurs classiques étaient à peine connus au moyen âge. Mais les superstitions qu'ils avaient inculquées avaient fait une impression trop profonde sur les esprits, pour en être aisément effacées. Les idées mythologiques étaient répandues dans une foule d'ouvrages populaires. Les premiers pasteurs chrétiens , afin de faciliter la conversion des païens, ont toléré et même conservé des cérémonies païennes ; on ne peut guère douter que plusieurs ouvrages classiques n'aient été convertis en fictions romanesques. Dans plusieurs contes de chevalerie , on voit un chevalier retenu dans ses recherches par les enchantements d'une sorcière qui n'est autre que

femmes d'une beauté remarquable , constamment bonnes, ayant la forme humaine , et assujetties à la mort. Quoique la durée de leur vie ne fût pas fîmîtée comme la nôtre , on les supposait habitant une région particulière et pritîlégièe , se

la Galypso oa la drcé dISomère. VlàSkAtt d'Andromètle pemrrët avoir donné Heu aux fables des jeunes vierges sur le point cPétre dévorées pamn monstre marin et secourues par leur chevalier favori. Les héros de Fltiade et de TÉnéide ont fourni tous deux Tidée des armes enchantées , et X\mtoire de Polyphème , celle d'un géant et de sa caverne. Hérodote , dans son histoire , parie des Arimaspi , race de cyclopes qai hahitaient le Nord et faisaient perpétuellement la guerre à une tribu de griffons qui gardaient des mines d'or. L'expédition de Jason à la recherche de la toison d'or; les pommes des Hespérides , gardées par un dragon ; la fille da roi , cette enchanteresse qui s'éprend d'amour pour le chevalier et le sauve , tiennent au merveilleux de la fiction romanesque , surtout de celle qa'oo suppose introduite par les Arabes. Qaelqnes-unes des fables les moins familières de la mythologie classique, telle que, dans la tbéogaffrie d'Hésiode, Finage des prisons Obscures où les Titat» fiirent enferiftét par Jupiter, sont la garde des géants fortement armés , oift miè resiemlilartRe frappante afec les fictions gothiques les phis sauvages et les plus sublimes* Deptus, un grand nombre de ces fables regardées aujourd'hui tomine orientales , pa> raissent avoir été primitlvetnèùt des traditions greeques portées en Pêne du temps d'Alexandre le Grahd , et mtrodoiten ensuite en Europe avec les modifications qu'elle^ avaient reçues des idées orientales*

ft.itson a sticcessi vetbent tourné eti ridicule les systèmes gothique, arabe et classique, et il a soutenu que l'origine du roiUan, date tons les temps et dans tous les pays, doit être cherchée dans les dMfftiuites espèces de superstitions qui ont prévalu de temps en temps àdlâiârentes époques. Il prétend que c'est une vaine et ftitile entreprise que de diercher ailleurs l'origine de la fable. L'exagération ou la èraiute ont ettfanté la croyance dans des agents surnaturels de toutes sortes de tnotistres. H était nature ^ dans un temps d'ignorance, comme nous le voyous, ifiémededos Jours , chez les Turcs, que le vulgaire crût qu'un palais magnifique était l'ouvrage des enchanteurs. Il faut ajohler aux niervaill» surnaturelles , produit d'une imaginatioh superstitieuse ^ ks inérvdlles naturelles» exagérées par rignorance des phénomènes de la tiatare; Ainsi 4 ^l'on fleut attribuer aux illusions de la vue, produites par certaines dispositions de lumière et d'outre, au pouvoir qu'ont les brouillards et les nuages de réfléchir et d'amplifier les objets , une partie des histoires des spectres ei des géants dans les pays tnontueUx ou nuageux , entrecoupés de profondes vallées et de lacs, ou de bois, de rochers et de rivières. Ajoutez à cela les chimères produites

jouant dans les nuages , parées des. couleurs de rarc*>eB-cieU et se nourrissant des parfums de la rose et du jasmin. Les Dives, opposés à ces créatures délicieuses» sont représentés comme des hommes d'un aspect hideux et difforme, vicieux, cruels et impitoyables.

Les génies des Arabes, 6oii# ou mauvaù , étaient semblables aux premiers, quant à leurs attributs, mais avee moins d'éclat et de beauté. C'est de eette source qu'est venue la. fiction qui prévaut dans la littérature romantique des climats chauds de l'Europe ^ et c'est particulièrement des belles et charmantes conceptions de F Orient qu'elle est passée dans les féeries de Boyardo et de l'Arioste, dans les romances en vers et en prose de la France et de l'Espagne. C'est à ce genre de fiction empruntée à l'Orient que Spenser doit la forme et la couleur qu'il donne à ses fées , êtres cependant encore plus éloignés des fées populaires des Goths, que les agents surnaturels des bardes de l'Italie, dont les chants empreints d'orientalisme ne sont qu'une allégorie continuelle, et forment un caractère tout particulier.

Quant à l'origine des fées de Shakspeare et de la tradition populaire anglaise, il faut la chercher ailleurs ; il faut remonter vers le Nord et jusque vers la Scandinavie. Les farouches conquérants de l'Espagne , de la France et de TAngleterre imposèrent aux pays soumis leur langage et leurs superstitions ; et, comme ils dominèrent plus longtemps en Angleterre, ils forcèrent le peuple vaincu à embrasser leurs rites religieux , après avoir aboli ses coutumes et ses lois, et l'habituèrent à un idiome tout différent de celui que parlent les habitants de la Grande-firetagne , mais qui renferme encore aujourd'hui un vocabulaire de mots relatifs à leurs croyances poétiques ou superstitieuses.

Le génie de Shakspeare excella dans toutes ces fictions qui sont l'âme de la poésie, et qui, s'élevant à des inspirations di* vines , finissent par s'associer à la religion. Le poète ancien était

par une imagintUon qui m plait à des combinaisons pues et bizarres. Tels furent le chérub emblématique des Hébreux, les images composées des Égyptieus/^Le griffon était de même un composé du lion et de Taigle. Le serpent et le lézard peuvent avoir suggéré l'idée d*un dragon. Je re* viendrai sur ce sujet daus mon Essai sur la littérature irlandaise.

admis au conseil des dieux ; il discourait sur leur nature , assistait à leurs délibérations, et, sans être accusé d'impiété ou de présomption, divulguait leurs dissensions, faisait connaître leurs faiblesses et leurs vices; il peuplait les bois de nymphes, et les fleuves de divinités particulières, et, pour qu'il pût toujours avoir quelque être divin à appeler à son secours, il avait placé VÈcho dans les régions de l'air.

Dans l'enfance du monde, l'ignorance crédule recevait avec avidité tous les contes merveilleux; mais, à mesure que les . hommes , devenus moins grossiers par la civilisation , acquirent des connaissances, et lorsqu'une longue série de traditions eut établi une certitude mythologique et historique, il ne fut plus permis au poète de s'égarer sans contrôle dans le vaste champ de l'imagination ; il fut obligé de se restreindre dans les Umites des choses crues ou connues, et^ quoique le devoir du poëte fût toujours de plaire et d'intéresser, ses moyens varièrent avec l'âge du monde, et, dans ses nouvelles inventions, il fut obligé de se conformer aux vieilles traditions. L'esprit humain aime la nouveauté et se laisse captiver par le merveilleux ; mais, dans la fable même , il préfère ce qui est croyable. Le poëte qui peut donner à de brillantes inventions et à des fictions neuves et hardies l'air et le caractère de la réalité , et l'autorité du vrai , est sûr de captiver les suffrages de la postérité.

Recourir, comme font quelquefois les savants, à la mythologie et aux fables des autres temps et des autres pays, est toujours d'un pauvre effet. Jupiter, Minerve et Apollon n'embellissent plus L'histoire moderne que comme des médaillons qui ornent un frontispice ; nous admirons Tart du sculpteur qui sait donner de la grâce et de la majesté à ces figures ; mais nous restons froids et sans enthousiasme devant des personnages dont nous ne reconnaissons plus la divinité. Quand les temples païens cessèrent d'être révérés , et que le mont Parnasse fut désert, il fut alors difficile an poëte de conserver intacte la divinité de sa muse. Tant qu'il y a quelque superstition nationale que la crédulité a consacrée, quelque tradition vulgaire et longtemps révérée, le poëte peut recourir à cette ressource , et se réfugier dans ce sanctuaire ; qu'il marche avec respect sur ce sol sacré, qu'il adopte religieusement la croyance étabtie , qu'il observe exactement les rites accoutumés, et qu'il respecte les attributs de l'objet en vénération,

alors il n'invoquera pas en vain une divinité absente et inexorable.

Les sorcières , les fées , les esprits , les spectres , furent d'un grand secours à Shakspearey et donnèrent à ses fictions autant de sublime et de merveilleux, que les nymphes, les satyres et les faunes aux ouvrages des poètes anciens. Le nôtre ne place pas ses êtres surnaturels au delà des limites de la tradition populaire ; aussi judicieux que hardi , il sait se maintenir dans de justes bornes; il donne aux personnages qu'il évoque un langage, un caractère qui leur conviennent et qui sont en parfait accord avec les i^ées admises ; ses fées sont ou « des esprits j> bienfaisants., ou des esprits damnés qui empruntent leurs quan lités bienfaisantes au ciel, ou leur maligne influence à l'enfer.» Ses spectres sont chagrins , mélancoliques , effrayants. Les sentences de ses sorcières sont une prophétie ou un charme ; les cérémonies de leurs enchantements sont ce qu'il y a de plus horrible. Ariel est un esprit doux , pacifique , ayant un pouvoir surnaturel, mais soumis à un grand magicien. Ses fccs sont gaies et enjouées; leurs fraudes sont innocentes, leurs tromperies badines ; l'énumération que fait Puck de leurs fôtcs est le récit le plus agréable des jeux auxquels elles se livrent.

Les sorcières tenant leur sabbat sur la bruyère desséchée, à la clarté de la lune, les spectres murmurant des paroles de sang, tirent de la propriété du lieu et de l'action même , un degré de crédulité très-favorable aux plans du po(îte, et le reddere personœ convenientia cuique (conserver à chacun son propre caractère) n'est pas moins un devoir pour lui à l'égard de ces personnages métaphysiques et supérieurs, qu'à l'égard des personnages humains. ,

Le magicien Prospère excitant une tempête, d3s sorcièrcç pratiquant des cérémonies infernales, étaient des circonstançea que le vulgaire admettait aisément.

Les histoires populaires concernant le pouvoir des magiciens sont agréablement rappelées dans le discours de Prospero. Les enchantements des sorcières dans Macbeth sont plus solennels et plus terribles que ceux de FErichtho de Lucain et de la Ganidie d'Horace. On peut dire en effet que Sliakspeare a sur ses devanciers un avantage qu'il tire du caractère môme des superstitions nationales. Walpolea fait observer que les mœurs et les superstitions gothiques sont mieux adaptées aux usages de

la poésie que celles des Grecs» et il ne manqae pas de preuves pour justifier son assertion. Gomme les bardes, qui étaient les poètes et les philosophes de leur temps» prétendaient posséder seuls les noirs secrets de la magie et de la dirination • ils encourageaient l'ignorante crédulité du peiq)le , et entretenaient cette crainte salutaire à laquelle ces nobles imposteurs devaient leur succès et leur crédit. Les pratiques les plus solennelles de leur dévotion « leurs scènes mystérieuses , Taustérité et langueur de la discipline et de la juridiction druidique , les anathèmes terribles dont Teffet poursuivait le coupable jusqu'au delà du tombeau, terme où finit tout pouvoir humain, tout cela devait imprimer profondément dans Tesprit des peuples grossiers les croyances superstitieuses. Les bardes, qui étaieat au service des druides , les avaient mêlés à leurs chants héroïques , dans leurs annales historiques , dans leurs pratiques médicales ; les génies aidèrent les héros; les démons décidèrent du sort des batailles; les charmes guérirent les maladies et les blessures ; et, quand les grottes sacrées furent détruites et les autels druidiques démolis , les fables qui y avaient pris naissauce se conservèrent religieusement dans Tesprit des peuples. Le poëte se trouva heureusement placé au milieu des enchantements , des esprits et des spectres. Chaque élément était la résidence d'une divinité particulière ; le génie de la montagne, l'esprit du fleuve, le chêne qui avait le don de prophétie, tenaient les hommes dans une crainte continuelle de puissances invisibles au pouvoir desquelles rien ne pouvait résister* Les spectres irrités se promenaient sanglants sur les montagnes et dans les bois, tandis qu'au milieu des scènes les plus gaies et les plus agréables , même dans les habitations les plus riantes , et jusque dans les villages et dans les fermes, les fées et les lutins se livraient à mille jeux folâtres.

On peut voir aisément par là quel parti le poëte pouvait tirer de pareilles ressources. La scène générale de la nature, considérée comme inanimée , ne sert qu'à orner la partie descriptive de la poésie; mais, étant animée de toutes les fictions traditionnelles de la mythologie celtique , le barde pouvait mieux la faire servir à son but moral. Cette crainte de la présence immédiate de la divinité qui, chez le vulgaire des autres nations, se bornait exclusivement aux temples et aux autels, était ici répandue sur tous les objets. Le Celte ne passait qu'en trcm-

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blarot à crarers le» boiSi sur les montagne» e| près des lacs, qa'il croyait habités par des pii|ssaiiee8 iinrisibles. Le mur» mare des flots , une horreur plus sombre se répandant sur les forêts, devaient enfanter des craintes plus grandes, donner des accents plus tristes à chaque bruit des objets animés on manlmés , et prêter des terreurs à chaque ombre. C'est donc avec raison qu'on a prétendu que les barder de l'Occident avaient un avantage sur Homère, quant à leur manière de traiter leurs fictions. Les cérémonies religieuses de la Grèce étaient plus pompeuses que solennelles ; elles paraissent avoir fait partie de leurs institutioas civiles autant que des affaires spirituelles; elles n'inspiraient pas de la Divinité un sentiment aussi profond 4 ne préparaient pas l'esprit à partager l'enthousiasme du poëte , ou à recevoir ses ingénieuses fictions.

Le poôte anglais a un autre genre de supériorité sur les poètes grecs, qui, imbus de la science des Égyptiens, s'étaient abandonnés à Tallégorie. Sliakspeare , au lieu d'une fiction purement amusante, se sert des agents puissants de la fable sacrée ; il leur donne tant do grandeurj il les entoure d'un mystère si profondément effrayant , que, bien que les idées superstitieuses sur lesquelles repose son système aient disparu , la terreur que fait éprouver de nos jours la lecture ou la représentation de Macbeth est presque aussi grande qu'elle Tétait à l'époque où la pièce parut pour la première fois.

Quand il fait parler ses magiciennes entre elles , il met dans leur bouche un langage si particulier, si mystérieux, qu'il les rend des objets dignes de terreur et d'effroi. Lorsqu'il les représente tournant autour de leur chaudière magique dans le réduit obscur d'un caveau, et procédant à leurs incantations; quand on les entend chanter sur un ton sauvage qui ne ressemble à rien de terrestre, et que leurs voix se mêlent au bruit du tonnerre ; lorsque des feux rougeâtres et souterrains viennent projeter une lueur blafarde sur leurs traits hagards, les paroles qu'elles font entendre semblent alors sortir de l'enfer, et nous reculons d'effroi comme devant des êtres ennemis de l'humanité.

Les fées de Shakspeare ont été nommées avec raison les enfants de prédilection de son esprit romantique, et peut-ôtre dans aucune partie de ses ouvrages il n'a montré, comme dans le Rêve d*une Nuit d'été, un pinceau plus créateur et à la fois

pins fantastique , an ton d'enthousiasme plus élevé qu'en prêtant une forme à ces riens iiériens. Quoi de plus délicieux en effet que ces caractères donnés à des êtres qu*il évoque du trésor de son imagination , entourant ces enfants de la nuit des flots d'une lumière douce et pure , et les ornant des attributs de la bienveillance et de la douceur; car non-seulement il n'admet pas les fées d'une nature malfaisante , mais il donne à celles qu'il adopte un caractère de douceur plus séduisant ; il leur prête une gaieté plus enchanteresse, une plus grande bonté que ne l'ont fait les poètes qui l'ont précédé.

Le laboureur daus son asile ,

Oublieux du temps qui s^enfuit ,

Dort , heureux qu^un sommeil tranquille

L^empéche de compter minuit;

C'est Pheure où le feu , sous la cendre ,

Brille et se ranime soudain ;

L'Esprit follet, Padroit Robin ,

Sur le foyer Tient de descendre.

La lune est voilée à demi ;

Le loup hurle dans les ténèbres ;

Des vieux cimetières ami ,

Le hibou , sur leurs murs funèbres ,

Gémit ; à peine dans les airs

Glissent ses notes fugitives; -

Les ombres s'échappent plaintives

Du sein des tombeaux entr'ouverts.

Alors sur la grève des mers ,

Dai» les clairières du bois sombre,

Près des joncs qui bordent sans nombre

La rive des étangs déserts.

Le peuple aérien des fées,

Mystérieuses coryphées

Des chants magiques de la nuit,

S'éveille et s'assemble sans bruit ;

Leur danse , inconnue aux profanes ,

Dans ses rapides mouvements

Fait bientôt 2 en plis diaphanes ,

Flotter leurs légers vêtements.

Le pâtre égaré dans la plaine ,

Dont l'œil fatigué se promène

Sur ces brillantes visions ,

Croit que des nuits la p&le reine

A laissé tomber sur Parène

D'humides et tremblants rayons;

Et si quelque note lointaine

0e leurs mystérieux concerts ,

Lui parvint au souffle des airs ,

En vain son oreille incertaine

Écoute; elle entend seulement

Des rossignols le doux ramage,

Le bruit du sonore femllage,

Ou de la brise du rivage

Le monotone sifflement.

Le barde cependant sur Phumide prairie A surpris quelquefois la reine de féerie. De sa langue inconnue il a compris les sons y Et seul a recueilli ses magiques chansons.

M"»« Amable TASTU.

La féerie mythologique da Nord appartient évidemment à cette période éloignée de l'histoire où la domination des Ostrogoths et desYingoths s'établit au moyen de colonies venues de la Scandinavie, événement qui amena l'invasion et la conquête des provinces méridionales de l'empiré romain, et par la suite celle de l'Angleterre. La mythologie des Goths peut donc ré-> clamer.à juste titre une priorité de trois cents ans sur celle des Arabes. En effet l'invasion de l'Espagne par les Maures n'eut lieu qu'en 712, tandis que les Goths étaient en possession de ce pays dés l'an 409.

Le système fabuleux des Goths admet deux espèces d'êtres surnaturels : les €iprU$ hienfaUanis et les et^ts malfai$ant$. Les premiers étaient considérés comme la source de tout bien^ les seconds comme la source de tout mal ; les uns, remarquables par leur beauté, habitent la région la plus pure de l'éther; les autres, difformes et hideux, ont leur demeure dans les montagnes , les cavernes et les grottes les plus sombres. La mythologie des Perses et des Arabes ne différait cependant guère decelle des Goths que par les termes. Ainsi les Péri et les Divëê étaient représentés presque avec les mômes attributs que les Esprits luisants et les Esprits biisanés , quoique dans la féerie orientale on ne rencontre point d'esprit aussi triste et aussi malin que le Brownie d'Ecosse ou le Puck de Shakspeare.

334 NOTiCE

Oa s* est donné beavconp de |>ewe pour montrer de quelle mythologie, orientale ou gothique, le poète avait emprunté son système féerique. Nous répondrons hardimeiit que lui-même en est l'auteur. Les lectures 4e sa jeunesse et son imagination féconde lui avaient donné l'idée d*«n être aérien d'une nature intermédiaire entre les ongos et les homnes, d'm être assez en rapport avec l'humanité pour voltiger sur bous pendant nos occupations du jour, et présider à nos songes pendant la nuit, pour nous soutenir dans nos besoins, ou, suivant son humeur et son caprice , pour nous contrarier dans nos amusements, augmenter nos embarras , nous suivre , nous effrayer et nous tendre des pièges.

Mais, quelques années après, lorsqu'il voulut mettre en action les créatures de son imagination pour animer ses drames et répandre des charmes sur leurs scènes magiques , quoiqu'il n'eût retenu que de faibles lueurs de ce qui l'avait séduit dans sa jeunesse, les caractères de ses fées, comme tout ce qui porte l'empreinte de son génie, s'embeilirent , s'ornôrent «t s*earicbireat. Aiicaiie.mythokigie, soit du Nord, soit de l'Orient, ne pouvait produire un être compandile à Ariel. Son vrai Pack, son kmrdaud des esprits, celui q«d se plaît aux choses qoi tombent à ecmtre- temps edtre ses mains, n'est pas un esprit malin et grossier, c'est le joyeux rôdeur de nuit, le génie delà gaiefaé et du mal , mais du mal innocent. Titaniaméoie , dans sa folie, ne dit rien qui ne doive tomber des lèvres qui se nourrissent 4e rosée et de odel. IjOS esprits de Sbakspoare volt^ent parmi les violettes , les roses , les églantines ; leur oocupatiou «st de suspendre des peries de rosée lau haut des primevères pour entreoenir la fmlcèifiir du €<pete .nmgitne'Oii Jls dansent; toute leur existence se passe on fêtes de nuit.

CNa n'a pu découvrir encore lie quelle source Sbakspeare ,a tiré le Rêve «TiMitf Nuii d'été. On^ dté Sér Ekm de BwdeoMi, parce qu'Qbéron est le nom du roi des fées de Shak^eare^ ot de la fée qui donna la coupe enchantée à sir Huou , sans qu'il y ait le netoindre irait de ressemblance entre les deux buMoires. On a cité Ghaucer, d'après une induction semblable, parce qu'il lui a emprunté le nom d'un de ses personnages, le duc Thésée. Au reste, oe titne de duc est commun aux vieux dramatistes qui l'emploient pour des personnages du plus haut rang; et quelquefois sans assigner anoune domination locale à

leur personnage. Ce titre était peat-étre préféré à cause de sa rareté ; car , pendant la plus grande partie de la vie de Shakspeare, il n'y avait qu'un duc en Angleterre.

On en a découvert une autre source dans Ogier le Danois ; mais ^aventure de Morgana avec Ogier a trop peu de ressemblance avec celle de Tîtania avec Bottom , pour que notre poète l'ait eue dans l'esprit quand il écrivit sa pièce. L'analyse et les imitations ci-jointes sont dues à la plume élégante de H- Emile Deschamps:

« Nous sommes à Athènes ; deux noces vont se célébrer, celles de Thésée avec Hippolyte, reine des Amazones, celles de Démétrius avec Hermia, fille d'Egée; mais Hermia s'est prise d'amour pour Lysandre qui brûle aussi pour elle. Cependant Egée insiste pour que sa fille épouse Démétrins, qui a sa parole ; Hermia refuse, et leprinceTbésée lui annonceqne, d'après la loi d'Athènes, si elle n'obéit pas à son père, elle n*a qu'à choisir entre la mort et le cloître des Vestales. Les dedx jeunes gens quittent furtivement la ville pour aller chercher un secret hymen sur une rive étrangère. Ils se sont donné rendes-^ vous dans un bois voi* sîD au dédin du jour. La vengeance et l'amour poussent Démétrios sur leurs pas. Hélène y conrt aussi, Hélène que Démétrius avait aimée avant de voir Hermia , qui est restée fidèle à ce volage amant, et dont la douleur s'acerott encore de l'amitié qui l'imit à cette jeune Hermia, sa compagne d'enfance. Toutes deux déplorent la malice du destin , en se jurant de s'aimer toujours malgré cette rivalité involontaire* Démétrius, qui cherchait Hermia, rencontre Hélène et l'accable de dédains. La nuit arrive. Obéron et Titania, le roi et la reine des fées , reprennent possession de leur empire, et remplissent le bois de leurs sylphes et de leurs charmes magiques. Un sommeil inconnu s'empare des quatre amants; alors commence une action fantastique mêlée à l'action réelle; ce ne sont plus que méprises réciproques et échanges d'amours occasionnés par les philtres et les talismans des fées et des esprits ; car Obéron et Tîtania étaient en guerre cette nuit-là» Enfin ils se raccommodent et l'harmonie se rétablit aussi dans le cœur des mortels , ai bien qu'au réveil Démétrius retrouve en lui-même toute l'ardeur de son premier amour pour Hélène, qui n'a pas cessé de l'aimer ; il renonce à la main d'Hermia , et dégage ainsi la pa-

rolc d'Egée. Tout s'arrange ; Thésée n*a plus besoin de sévir ; les trois coaples sont heureax; et, pour fêter les belles noces, des artisans d'Athènes viennent représenter devant la cour une tragédie de Pyrame et Thisbé, sorte de prologue où Shakspeare s'est plu à exercer une spirituelle et judicieuse critique des ac> teur^ de son temps. Nous n'avons fait encore qu'indiquer les personnages chimériques de cette œuvre, et cependant ils y sont presque tout; ils en font la grâce et Toriginalité* Mais comment analyser ces natures aériennes t C'est dans les poésies mêmes de Shakspeare qu'il faut chercher à les connaître; lui seul peut toucher à leurs formes délicates sand les ofienser ; son imagination seule peut danser avec eux parmi les rayons de la lune et se coucher à leurs côtés dans le calice des roses. Qu'il nous suffise de dire que les amours d'Obéron et de Titania ont leurs quiproquos et leurs orages comme ceux des amants d'Athènes, et qu'il en résulte une double intrigue pleine de surprises et d'agréments. Le titre de cette pièce , ainsi qu'on l'a remarqué, en annonce toute Taction; ce n*est qu'un jeu léger, fugitif et vague, comme le songe d'une nuit d'été* Du reste l'ouvrage est rempli de traits anachroniques, de héros de rancienne Grèce conduits par les fées du moyen âge ; ces mêmes hommes rendus spectateurs d'un jeu théâtral qui a tout le caractère des pièces modemesy un mélange singulier de mœurs antiques et de mœurs ^actuelles, et le changement rapide et alternatif du monde vrai en un monde allégorique, présentent , au premier aspect, un ensemble bizarre ; mais comme chaque partie de l'œuvre est bien composée! que de charme et de vivacité dans le style de

cette fiction ! Au surplus n'oublions pas que c'est un rêve,

et qu'il n'y a de réel dans tout ceci que le génie de Shakspearob

» Qu'on se figure la grâce, la bonté et l'amour sous une forme de jeune fille avec des ailes de sylphe et une baguette de fée, et on aura presque Titania. Titania, c'est la personnification idéalisée de tout ce qui est charmant dans la nature ; c^est la puissance de la déesse avec la faiblesse de la femme. Elle commande avec douceur à tout un peuple d'esprits , et que leur commande- t-elle? c'est de tuerie ver caché dans le sein odorant des fleurs , ou de faire la guerre aux chauves-souris, pour avoir leurs ailes de peau , afin d'en habiller les petits sylphes ; ou d'écarter la chouette qui, dans la nuit, insulte par son cri

sinistre aux jeux aériens des fées ; c'est, enfin, démettre en faite tout ce qu'il y a de laid eu de malfaisant. Titania se plaît surtout à favoriser les chastes amours, à réunir les cœurs divisés par la méchanceté des hommes ou les rigueurs du sort. Et puis elle veut que tout soit musique et danse autour d'elle. Rien ne lui platt comme les rondes et les concerts de ses légères et tendres sylphides; sa vie immortelle se nourrit, minute par minute, de l'amour et des arts^ les deux seules belles choses dé la terre qu'on retrouvera sans doute au ciel. Titania parle une la ngue plus molle que la brise d'une nuit d'août ; Titania gliss e dans l'air, et à peine ses pieds ont-ils touché nos gazons, qu'elle s'étend voluptueusement sous un berceau de myrtes , pour y chercher un frais sommeil sans rêve, ou pour y rêver sans dormir.

D Cependant un grand chagrin a pénétré jusqu'au fond de sou cœur, comme un scorpion dans une rose. Obéron, son époux, le roi des fées« veut qu'elle lui cède son nain, jeune enfant dérobé à un roi de l'Inde. Titania aime cet enfant, dont la mère é tait une fée mortelle attachée à sa cour. De là des querelles inconnues qui font que tous les sylphes se cachent de frayeur dans les épis de blés. Obéron, pour se venger de la reine, appelle le lutin Puck, et lui ordonne de chercher une fleur magique, dont le sac exprimé sur les yeux endormis de Titania, les frappera d'aveaglement et son cœur aussi , d'une telle sorte qu'elle se prendra d'amour pour le premier objet qui frappera son révtil, fût-ce un Ane ou un singe, et qu'elle lui cédera son petit page sans savoir ce qu'elle fait. Le charme s'accomplit, et c'est sur le tisserand Bottom , à qui Obéron a prêté une tête d'ade, que tombe l'amour de l'aveugle Titania.

» Le pauvre Bottom, effarouché de cette bonne fortune à laquelle il ne comprend rien , cherche à s'enfuir de la forêt où Titania l'a rencontré à son réveil , et voilà comme Titania lui parle dans sa folie d'amour :

Titania» — Ne cherche pas , mon ange, à sortir de ce bois. De ma belle prison de mousses et de feuilles ; Tu resteras ici, morte), que tu le veuilles Ou non ; car mou oreille est ivre de ta voix, £t mes yeux, de' ta forme; et je commande en reine  ce peuple d^esprits qu'à ma suite je traioe. Sur mon empiie un seul être règne toujours; I. 22

^ Ta règnes sur oion cœor, toi ! Viens là, mes amours ; Viens, je te donnerai pour tes pages des fées Couvertes d^ambre et d^or, et de perles coiffées^ Elles tairont chercher, dans Tablme des eaux, Mille joyaux sacrés que n'ont point vus les hommes ; Puis elles chanteront, durant tes légers sommes Sur un doux lit de fleurs caressé de roseaux ; Et je saurai si bien, par ma toute-puissance, Ëpurer, en jouant, aux flammes d^un éclair, Les éléments grossiers de ton humaine essence, ( Que tu prendras le vol d^un jeune esprit de Pair !

Holà, Fleurs de pois, Mite, et Graine de moutarde. Et Toile d^araignée ! allons, et qu^on ne tarde !

(Quatre Fées se présentent.)

Prem, Fée. — Me voilà toute prête.

Deux. Fée, — - Et moi de même.

Trois. Fée. — Et moi.

Quatr, Fée, — Et moi, reine. Où faut-il aller ?

TiUmia. — Voilà mon roi

Et le vôtre. Soyez aimables et polies Pour ce fils de la terre, et faites-vous jolies ; Chantez autour de ioi \ dansez devant ses pas. D'abricots, savouteux, de la grappe des treilles. De mûres au sang noir et de pêches vermeilles, Et de figues toujours composez ses repas. Dérobez tout leur miel aux fécondes abeilles, Pour tempérer son vin de Crète ou de Naxos : Et dévalisez-les de. leurs cires pareilles, Dans leui' cuisse gonflée, à la moelie des os, Pour en faire un flambeau, nocturne météore. Que vous allumerez à Poeil du ver luisant, Et qui caressera d^un rayon complaisant Le songe ou le réveil du mortel que j^adore ! Des insectes, de l'ombre et du silence amis, Arrachez ((oucement les ailes bigarrées.

Pour écarter, avec leurs gazes colorées, Lee longs dards de Phœbé é& ses yeux endormis. Esprits, inclinez^ous comme devant un mage, Etd^im culte divin prodiguez-lui l'hommage.

Prem. Fée, —Salut, mortel, salut !

Deux, Fée. ^ Salut!

Trois, Fée.— Salut I

Quatr.Fèe— Salut!

Titania. — Maintenant, aux accords d'un invisible luth,

Portez-le sous mon myrte en berceau. .. Prenee ^arde... Bien... La lune d'un œil humide nousregarde^ Et, quand son chaste front laisse tomber des pleurs, C'est qu'elle plaint, hélas! la jeunesse des fleurs, Si rapide sourire, ou qu'elle se lamente Sur quelque vierge en peine et qui devient amante. Bors, mon enfant, je vais t'enfermer dans mes bras! Allons, dispersez-vous, sylphides, fuyez toutes. Ainsi le chévre-feuille en amoureuses voûtes Se courbe et s'entrelace... Oh ! va, tu m'aimeras ! - Ainsi dan» ses anneaax la liane avec force De son sauvage époux emprisonne l'écorce. Oh î j'ai soif de ton souffle embaumé. Laisse^moi' Boire ce pur nectar de ta lèvre chérie*. . Je donnerais, vois-tu, pour un baiser de toi, Toul mon royaume de féerie !

» On ne saurait croire comme toute cette poésie est déli- . cieuse dans Shakspeare ! Puissé-je du moins avoir donné Tenvie de Ty aller chercher à quelques personnes sagaces qui devinent une douce ressemblance à travers un portrait grossier, et une taille divine sous un informe domino!

» Enfin Obéron, après avoir obtenu son nain par subterfuge, lève le charme qui pesait sur les yeux de la reine et changeait son cœur. Ils reprennent l'un pour Tautre leur premier et immortel-amour, et vont hâter les trois noces athéniennes ; puis ils s'évaporent avec tout leur peuple de fées et d'esprits ; car le vent du matin se lève et le coq a chanté. »

ËJiiiLB DBSGHAUPS*

On a reproché à cette pièce le défaut dlntérôt. Mais n'at-elle pas tout celui qu'un conte de fées peut avoir? Il ne faut pas aller chercher dans les aventures d'Hermia et d'Hélène l'histoire d^une passion profonde, avec toutes les alternatives ' de la haine et de 1* amour, de la jalousie et de la vengeance ; • de pareils traits ne conviennent pas à des personnages qui figurent à côté de ces esprits vifs, enjoués et badins, qui se nourriêseni de rosée et se reposent sur la corolle des fleurs.

DaillearSy les malheurs aussi bien que le bonheur des amants sont en partie Fouvrage du génie Obéron, el l'on ne peut éprouver un sentiment d'intérêt profond pour la victime d'une misère humaine quelconque , quand Tauteur qui nous la représente est forcé, pour la soulager, de recourir à une intervention surhumaine. Chez Shakspeare , les événements purement humains sont abandonnés à leur cours naturel : le meurtrier traîne avec luises remords et son châtiment; le spectre dans Hamlet ,- et les sorcières dans Madbeth , quoique donnant l'impulsion principale à l'action , n'interviennent jamais dans le dénoûmcnt ; ils font agir leur héros ; ils le poussent et le dirigent , sans jamais seconder ou retarder ses entreprises ; les résultats seraient les mêmes avec ou sans leur intervention.

L'épisode où le poète nous représente tous ces artisans d'Athènes exerçant leur industrie est un caprice de l'imagination la plus enjouée. Peut-on concevoir en effet rien de plus grotesque et de plus bizarre que cette ti*oupe de comédiens, que Bottom et ses ridicules compagnons? Quoi de plus plaisant que ce tisserand histrion qui nous informe qu'il n'est point Pyrame, mais Bottom le tisserand, et que Snug le menuisier n'est point un lion , mais un homme comme les autres hommes? Ce n'est pas là le seul trait de satire que lance le poëte contre les chausseurs de cothurne et de brodequins : leur ignorance et leurs ridicules sont très-sévèrement critiqués dans HanUet ; leur présomption et leur vanité sont admirablement mises au jour par Bottom qui , en sa qualité de premier acteur pourrait seul remplir les rôles principaux, et qui, bien qu'il ait une figure douce , ayant les airs et les manières d'un gentilhomme aimable, peut également rugir comme un lion, et roucouler comme une colombe.

Obéron* — Je brûle de savoir si sur Pherbe émaillée Titania ravie au jour s^est éveillée \ Je brûle de savoir quel objet s^est offert A son premier regard , quand son œil s^est ouvert. Quel que soit cet objet, il faut qu^avec démence Elle Taime. Voici mon sylphe qui s'avance. Eh bien ! folâtre esprit y quels lieux as-tu hantés , Quels jeux pçépares-tu dans ces bois enchantés?... Puck^ — Le charme a réussi ; notre reine est éprise

D^un monBtre qu^elle croit un dieu dans sa méprise.

Tandis qu^elle dormait dans un calme profond ,

Des artisans grossiers , des malotrus qui Cbnt

Les travaux les plus vils aux échoppes d^Athènes,

Dans ces bois en plein air parodiaient les scènef

D^une pièce qu^on doit représenter le jour

Où Thésée à Phymen enchaînera Pamour.

Le plus lourd , le plus niais de ces joueurs de drame,

Celui qui doit remplir le rtÀe de Pyrame ,

Dans ce rAle un instant paraissant s'oublier^

Abandonnant la scène, a foi dans un hallier.

Je Pai suivi ; diaprés Parrét qui le condamne ,

J^ai planté sur sa tête une autre tête d^àne.

Cependant il a dû répondre à sa Thbbé,

Et sur la scène alors revenant absorbé,

L'acteur est apparu avec sa double tête ;

Tous ont fui consternés. Ainsi Poiseleur jette

LVpouvante au milieu d^ne troupe d'oisons ;

Ainsi, quand le chasseur traverse les moissons.

Au bruit de son fiisil dont leur troupe est frappée ,

Les corneilles des bois , à la tête huppée ,

Poussent un cri perçant , se lèvent , fendent Pair,

Et volent en désordre au champ où fuit Péclair.

Telle dans son effroi cette troupe bouffonne

Disparaît, Pun heurtant le fuyard qu'il talonne,

L'autre tombant sur l'autre en criant : Meurtre! ou bien

Invoquant le secours du peuple athénien.

Diterti par leur trouble et leurs fausses alarmes ,

Contre eux de chaque objet je me suis fait des armes ;

Les ronces des taillis , les buissons épineux

Déchirent leurs habits et s'acharnent sur eux ;

L'un n'a plus de chapeau , l'autre plus de ceinture ,

Tous laissent des lambeaux. Ainsi je les torture ,

Et les éloignant tous sur.Paile de la peur.

J'ai gardé seulement Pyrame , cet acteur

Dont la métamorphose a dissipé la bande.

Le hasard a voulu , car le hasard commande ^

Qu'alors Titania, rouvrant ses yeux au jour,

Vit ce monstre, et pour lui ressentit de Pamour.

M>ne Louise COLET.

Cette pièce a été reprise trois fois en Angleterre depuis 1763

au théàire de Cof^ênt-Oarâen , mais toujours sans succès. En effet , ce n'est point âne pièce écrite pour les yeux y mais pour rimagination ; ces êtres aériens échappent quand on veut les toucher. Il y a , dans la représentation d'une pièce bien jouée , un charme qui identifie en quelque façon dans notre esprit la scène et Tacteur qui la représente avec la pièce elle-même ; ce charme ne peut exister, pour le drame dont nous parlons , qu*autant que nous aimons à le contempler dans notre jeunesse 9 comme un conte de fée, ou, dans un âge plus avancé , comilie un beau poème dramatique. Le poëte peut donner à un « être aérien une habitation et un nom , » et nous pouvons le suivre dans ses diverses opérations ; mais jamais aucun acteur, quelque habile qu'il soit, ne pourra personnifier les aimables fées de Shakspeare ; elles sont trop vaporeuses, trop aériennes pour être représentées par les enfants de la terre ; toute tentative pour les faire vivre sur le théâtre, tout le talent d'un acteur pour l'entreprendre, quoi qu'il fasse, enfin tout l'art possible , ne pourront jamais donner un corps au Rêve d'une NuU d'été.

Quoique dépourvue de cet intérêt qu'inspire une peinture bien faite de la vie réelle , ce petit poëme de Shakspeare , ne le cède à aucune des plus célèbres productions de cet auteur. L'imagination y est d'un bout à l'autre captivée par des scènes d'une création puissante et d'une exquise poésie , entremêlée des sentiments les plus délicats et animées par la gaieté la plus folle et la bonne humeur la plus enjouée. C'est à la lettre un rêve d'une nuit d'été , une belle vision , qu'on peut supposer occuper l'esprit pendant une belle soirée.

Les principaux caractères du style sont, autant que le sujet l'exige, la douceur et la délicatesse; les comparaisons sont prises des fleurs, des étoiles, de la rosée, des fruits, en un mot de tout ce qui est aimable et riant dans la nature.

Shakspeare profite même de cette circonstance du milieu de la nuit pour faire sur la Vie,, sur les hommes, sur les mœurs, quelques-unes de ces observations profondes qui distinguent toutes ses productions. Qui n'admire ce commentaire qu'il fait sur cette passion qui maîtrise la jeunesse dans les vers pathétiquejs sur J' amitié des femmes, commençant par ces mots : Injurions Bermia ! que nous aimons à reproduire dans les beaux vers de madame Louise Golet f

Hélène» ^ Esk«ca là de iOD «œur oe que je dot attendre?... De notre oonfitnce illimitée et tendre Aft-tu donc publié les intimes douceurs? Kous devions nous aimer, hélas ! comme deux sœurs. Mos hemes de bonheur s^éooulérent mêlées. Quand on nous séparait, rebelles , désolées , Nous reprochions au temps de marcher sans pitié. Ah ! tout notre passé , Pas-tu donc oublié? Notre amitié d''école où notre double enfance A mêlé ses leçons , ses jeux , son innocence. L^amour n^eùt pas alors éteint notre amitié $ Nos plaisirs , nos travaux , tout était de moitié. Hermia , nous avons , tontes petites filles y Brodé la même fleur soas les mêmes aiguille^ ; Assises toutes deux sur le même coussin ^ Confondant mon haleine à celle de ton sein , Chantant sur le même air une chanson pareille, Afin qu^un seul accord vint frapper notre oreilfe. On eût dit cfu^à nous deux , mains , voix , âmes et corps , Formaient un être seul , mu des mêmes ressorts. Nous grandîmes ainsi , par un tendre prestige, Gomme deux fruits jumeaux nés sur la même tige. On voyait nos deux corps, et nous n'avions qu^un cœur. Ainsi que deux blasons de la même couleur Qui forment deux côtés et n^ont qu'une couronne! Et quand le désespoir m'accable et m'environne. Tu veux briser ces nœuds et les désavouer! Unie à mes tyrans , tu viens me baffouer , Tu tortures mon cœur, et sur ta pauvre amie, En place de pitié , tu jettes Tinfamie ! ! !

La belle description que fait Thésée de ses chiens de chasse est pleine de charme et de ravissante poésie:

Thésée. — Qu'on me cherche le garde de cette forêt I —Nous avons accompli les cérémonies d'usage ; et , avant la fin dn jour, vous entendrez, belle princesse, les cris de mes limiers. — Qu'ils soient découplés sur-le-champ dans la vallée. Allez et envoyez-moi le garde. — Maintenant, belle reine, gravissons ce coteau, et, de là, vous écouterez la musique confuse des chiens et des échos répondant à leur voix.

Hippolyte, — J'accompagnais un jour Hercule et Gadmus,

dans une partie de chasse qu'ils firent dans les bois de<la Crète; ils chassèrent Tours avec des chiens de Sparte , et jamais je n'entendis un bruit semblable : car les cieux, la forêt et tout le pays d'alentour ne paraissaient pousser qu^un seul et même cri. Non y certes, je n'entendis jamais un bruit plus fort , et eu même temps plus mélodieux.

Thésée. — Mes chiens sont aussi de Sparte ; ils ont la gueule large , le poil finement moucheté , l'œil vif , le nez bon , les oreilles si longues qu'elles balayent la rosée du matin de dessous rherbe ; leurs jarrets sont arqués, et leur fanon ressemble à ceux des taureaux qui paissent dans les plaines de la Thessalie; ils ne sont pas très-légers à la course, mais leur voix ressemble au bruit des cloches ; et jamais les fanfares n'accompagnèrent des cris plus harmonieux dans les bois de Crète ou de Laconie : vous allez en juger. Mais que vois-je? Quelles sont ces nymphes ?

ypici le plus célèbre passage que jamais poëte ait produit, et que Shakspeare lui-même n'a pas surpassé.

« Le Fou , V Amoureux et le Pofte sont tout imagination : » l'un voit plus de démons que l'enfer n'en peut contenir, c'est » le fou ; Tamoureux , non moins extravagant , voit la beauté » d'Hélène sur un front égyptien. L'œil du poète roulant dans D un brillant délire, lance son regard sublime du ciel à la terre, » et de la terre auxcieux. Et comme l'imagination féconde, qui » conçoit au delà de ce que la raison peut jamais comprendre, D donne un corps aux objets inconnus, la plume du poète leur » imprime de même des formes indélébiles , et assigne à un » fantôme aérien une demeure et un nom impérissables. »

Cet enthousiasme ainsi décrit reçoit de la description même du poëte son plus noble éclat , et Vimaginalion ail compact qui pouvait produire un morceau d'une si haute inspiration , peut bien prétendre à dominer sur toutes les autres jusqu^à la fin des temps.

Quoi de plus gracieux que la description des méprises et des espiègleries du joyeux rôdeur de la nuit?

Puck. — En vain j'ai parcouru cette forêt sauvage ; D'aucun Athénien je n'ai vu le visage.

Je n'^ai point rencontré cet homme sur lequel

Je doÎA preuer U flear qui touche un coeur cruet Et fait naître Vanfour où fut Pindifféreiice , . Mais j'aperçois quelqu'un dans l'ombre et le sfleoce. C'est Ini : mon maître ainsi me l'ayait désigné : n dort près de l'objet qu'il a tr»p dédaigné ; Et la jeune Athénienne , elle-même endomue , Ne dort pas «ur son sein comme eût fait une amie. De l'ingrat qu'elle adore elle n'ose approcher ; Elle l'aime, die souffre, et craint de le toodier. Sur la terre fangeuse elle a sa froide oouche!.... Repose , belle enfant , près de l'homme farouche. J'ai versé sur ses yeux le charme sans pareil Qui fait brûler le cœur et chasse le sommeil \ A tes charmes , enfant , le mien va le soumettre : Homme, réveille- toi. Je vais trouver mon maître. {Il sort*) TUtania. — Esprits , dispersez-vous, et laissez-nous heureux ! Dors , je vais t'enfwmer dans mes bras amoureux. Ainsi, dans le printemps, l'odorant chèvre-feuille Aux troncs d'arbres noueux entrelace sa feuille ; Ainsi l'on voit le lierre aux flexibles anneaux Presser avec amour l'écorce des ormeaux. Endors-toi sur mon sein , oh ! vois combien je t'aime ! Je t^adore, et m'oublie en cet instant suprême ' . . .

(Ils dorment Ohéron et Puck s'avancent,)

Ohéron. — De notre œuvre , mon sylphe , enfin sois réjoui , Admire ainsi que moi ce spectacle inouï. Ce spectacle est charmant , mais il est temps qu'il cesse, J'ai pitié malgré moi de sa folle tendres^. Tout à l'heure , en ce bois , tandis qu'elle passait. Cherchant de douces fleurs dont sa main enlaçait Ce monstre fabuleux dont elle s'est éprise , Dans son enivrement ici je l'ai surprise, Et pour elle honteux d'un amour aussi bas , Tout en la querellant j'ai marché sur ses pas. Elle avait ceint de fleurs les oreilles velues De cet âne odieux. Ces fleurs , je les ai vues, S'indignant de tomber sur un semblable front. Se pencher, se flétrir et pleurer leur affront; Les larmes,, s'échappant des yeux de leurs pétales Goutte à goutte , brillaient, perles orientales. Et quand elle est venue implorer mon pardon ,

346 NOTICB

Elle ne Pa reçil qu^eft échadge da don De son ntin |;radeux , esprit qil^eUe possède ^ Et c{ue depuis longtemps je veux qu'elle me cède. A mon désir pressant ne pouvant résister. Alors dans mon royaume elle Pa fait porter; Mxintsttant de Penfjlint étant derenn maître ^ Je vais ohasser Perreur qui sot me la soumettre. Yiens ^ mon aimable Pook^ mon sylphe aérien , Ote te cràné d'àne au rustre Athénien , Et fais quMtant sorti de sa métamorphote Il poisse en oublier et Peffet et la cause* Moi je vais rompre aussi le charme qui lia À ce bicarré amour notre Titania.

(Il s'approche (telle, et chante en touchant sesjreux auec des fleurs.

Reviens à toi) reine des.féetf , Vois «dnsi que tu savais voir , .

Et que tes terreurs étouffées Cèdent au souverain pouvoir Du bouton divin de Diane Et de la fleur de Gupidon-y ^

Dont la vertu céleste émane De ce Dieu qui m'en a fait don.

Chère Titania y chasse toute ombre vaine , Allons , rëveille-toi , ma douce souveraine. Titania, — Obéron, qu'ai-je vu dans mon égarement?

Un âne me charmait!...

Ohéron.t^ Oui, voilà votre amant!...

Titania, — Dequel charme^ Obéron, aviez*voufl fait usage?...

Oh ! muntenant mes yeux abhorrent son image. Obéron. *^ Silence !.*« . Et vous , mon sylphe , enlevés ce museau. 11 faut, Titania , par un charme nouveau , Endormir ces mortels d'un sommeil léthargique. Allons y Titania , rassemblez la musique. Titania, '^La musique , venez ! chantres puissants ^ jetex

Le sommeil le plus lourd sur leurs cosurs agités. Obéron, — Musique , commencez ; et vous ^ allons , ma reine , Unissez , pour danser^ votre main à la mienne ; Sbus le choc de nos pas , au bruit de nos claitteurs , Faisons trembler la terre où gisent ces dormeurs. Soyons heureux encore du jour qui nous rassemble , fit demain , à minuit , nous danserons ensemble.

SiJR LE RÊVE DTNE NUIT D'ÈTÈ. 3*7

Puck, — La briie soufTIe par «bouffées.

Sois atteotif à ce tigiial \

Écoute y écoute , 6 roi des fées y

Vàlonette au chant matinal.

Obéron. — Partons , c'est la lueur de l'aube,

Suivons les ombres de la nuit ,

Et faisons touITle tour du globe ' En suivant la lune qui fuit.

Titania. — En fuyant la terre éreiUëe ,

O non époux , dii-mei comment

J^ai pu y dans ma couche émaillée ,

Recevoir un teirestre amant.

Mï«« LouiSB COLET.

Quelle grâce, (Juel charme^ dans ce dialogue ravissant entre Lysaudre et Hermial

fysandre. — Que de maux attacha k Pamour véritable !

Dans tout ce que j'ai lu, roman, histoire ou fable, La douleur obstinée empoisonne son cours. Telle fille des rois s'abaisse en ses amours ! Hemda. — Que je la plains !

Lysandre» — Souvent l'insensible vieillesse

Vient de ses chaînes d'or accabler la jeuneàsé. Hermia, — Union déplorable!

Lysandre. — ... Où des parents cruels

Traînent, malgré ses pleurs, la victime aux autels ! Hertnia. — Nous, fuyons ce malheur... Que les dieux nous secondent! -

Lysandre, — Ou si deux cœurs aimants l'un à l'autre répondent, Leur bonheur passager semble irriter le sort : Il s'arme pour les perdre ; et la guerre et la mort De leur songe enchanteur brisent la faible trame. — Délices d'un instant! vain son ! rêve de l'àme ! Moins prompt vole l'éclair, lorsqu'^au sein de la nuit, Son caprice éclatant parait, brille et s'enfuit. C'est lui ! ... ce n'est plus rien ! . . . L'éclair, le ciel, le monde,' Retombent engloutis dans une ombre profonde. Ainsi les plus doux biens que nous puissions goûter, Nouô les entrevoyons. . . mais pour les regretter.

Philarètè CHASLES.

Il y a une belle leçon de philosophie dans ce passage, où des dtres diminutifa se rient des folies et des travers des mortels :

Puck, — Écoutez donc ces deux amanU ;

fliattre, ëcoatez-les, je yous prie.

Ils sont divins; et leurs accents Ont la doucear de l^élégie.

Pais Tiennent les emportements, Les ivresses et les serments, Les furears et la tragédie.

Suivis des raccommodements.

Pour nous, la bonne comédie 1 Que ces mcwtels sont amusants l

Philarète CHASLES.

C'est également à la plume élégante de M. Philarète Chasles que l'on doit la belle imitation suivante :

Enfoncements des bois, océans de verdure^

Dont le jeu du zéphyr vient caresser les flots,

Doux murmure des vents^ du feuillage, des eaux,

Sur rhumide gazon, théâtre de féerie,

Mille grains d'or semés comme une broderie,

La clochette d^albàtre au calice d^azur,

La fleur taillée en urne, et sa coupe d'or pur,

Et le rubis ardent des jeunes primevères,

Du peuple aérien parures éphémères.

Frêles et doux trésors dont Péclat fait le prix,

Par ces doigts délicats avec soin réunis ;

Enfin^ sous les halliers ce bruit qui se prolonge,

Doux comme un pur encens, et léger comme un songe,

La chanson de la fée et ses lointains échos,

Berçant la jeune reine, et charmant son repos.

Puck se fait remarquer par son adresse et son ingénuité :

Là fée, — « Si je ne me trompe, à vos termes, à votre air » età votre démarche aisée, je crois voir en vous ce démon » espiègle que l'on nomme dans les champs Robin le ban » Luron, » ajoute la fée, après lui avoir donné Tépithète ci-dessus. Puis elle continue, en le caractérisant par la spécialité de ses fonctions :

« Dites, n*est-ce pas vous qui le soir^ à la veillée, aimez à » lutiner nos jeunes Villageoises, qui volez, sans pouvoir être » pris sur le fait, le lin et la crème, qui troublez par cent tours » malins la bonne ménagère, et qui la mettez en colère? Tantôt » son beurre ne prend pas; tantôt son rouet tourne avec bruit.

» ou bien c'est sa boisson qui, privée de levain, n'a plus que le » goût de Teau. N'est-ce pas vous encore qui , dans les nuits D sombres, tirez le voyageur hors de son chemin, et qui, lors- » qu'il erre dans la plaine, vous riez de sa peine , en l'égarant » toujours davantage? Quant à ceux qui, charmés de votre » esprit malin, vous appellent le bon Puck, ou le joli démon, » vous leur portez bonheur, et vous faites leur ouvrage. Dites » donc, me trompé-je ? Oh I je parie que c'est bien vous, d

Interrogation à laquelle Puck répond dans les termes suivants :

a Oui, tu as bien dit, je suis ce feu-follet et boufiPon d'Obé- 2> roD, qui, la nuit , aime à faire éclater sa gaieté maligne. »

Shakspeare a donné au lutin et au démon malin des devoirs et des fonctions d'une espèce très-différente ; il est le messager et le serviteur affldé du roi des esprits qui , à cause de sa capacité, l'appelle bon et doux. Il réunit à ses qualités héréditaires la promptitude , la légèreté et le savoir intellectuel des esprits les plus élevés dans le monde des fées, comme le dit Obéron :

a Va me chercher cette herbe : et sois revenu avant que le » Lévialhan n'ait nagé l'espace d'une lieue.»

La distinction entre les deux espèces est exactement marquée quand Puck , d'après quelque appréhension , fait observer à Obéron que la nuit diminue vite ; que le messager de l'Aurore parait, et que tous les esprits infernaux voltigent vers leurs lits :

Puck* -^ Mon maître, hâtons-nous , car notre heure est venue, Les dragons de la nuit ont traversé la nue. Le jour va se lever, U jette en souriant Ses premières lueurs au bord de POrient. A son approche on voit les spectres se dissoudre , Du cimetière ib vont encore peupler la poudre. Les ombres des damnés , qui dans les carrefours Et sur les flots impurs , la nuit , errent toujours , Dans leur couche où les vers les tiennent enchaînées , Craignant Téclat du joUr, sont déjà retournées. lia lumière fait peur à ces ombres du soir, Ce sont les pâles soeurs de la nujit au front noir.

Obéron lui répond aussitôt :

^ous sommes des esprits d^une plus pure essence. Moi, j^ai souvent joué lorsque le jour commence, £n foulant les tapis des bois où court le vent, Avec Paube argentée et le soleil levant. Au seuil de l'Orient j'ai suivi la lumière, Jusqu'à Pheure où sa porte en s'ouvrant tout entière Jette , roi^e de feu, sur les flots de la mer Les rayons lumineux qui scintillent dans Pair, Changeant en vagues d'or son onde verte et sombre. Cependant bÀte-toi, mettons à profit Pombre. Nous pomTons achever Pouvrage commencé Avant qu'à POrient le jour ne soit versé.

M«^e Louise COLET.

Le roi et la reine desféesy qui, dans Ghaucer, soat identifiés avec le Pluton et la Prcâerpioe des enfers, sont, sous le nom d'Obéron et de Titania , représentés par Shakspeare sous un jour aimable ; car, quoique jaloux l'un de Pautre, ils sont ordinairement employés à alléger les malheurs des bons et des iùfortunéfl. Leur influence bénigne , parait en effet s'éteadre sur le$ pouvoirs physiques de la nature; car Titania dit à son époux que , d'après leurs querelles de jalousie , une étrange intempérie s'est emparée des éléments.

Aîn^ que tes Liôs-Alfar, ou e&prits brillants de^ Goths , les fées de Shakspeare se plaisent à donner des bénédictions , à faire prospérer les ménages. Car cette race bonne et douce^ entrant dans la maison de Thésée au milieu de la nu^t, i>9çoit les ordres suivants de leur bienveillant monarque :

Avant que le dernier feu meure , Que dans cette heureuse demeure La lumière brille en faisceau , Près des épouses attifées , Que les sylphes et que les fées Sautent comme fait un oiseau Lorsqu^il s'élance d'une épine.

Esprits , lutins , de mon ballet , Allons , répétez ce couplet , Chantez , dansez, troupe badine.

TitarUa, — Répétez ce couplet par cœur, A chaque mot une cadence , Et les doigts enlacés , en chœur Chantons et commençons la danse^

Ohiron, — Que chaque fée erre dans ce palais , Jusqu^aii lerer de Paube orientale ; Que des époux la couche nuptiale Soit visitée: esprits, béuissons-tes !

Et que toujours sincères et fidèles , Vivent heureux ces trois couples diamants, Qu^il naisse d'eux des rejetons charmants Qui serviront aux hommes de modèles.

Enivrons-les de bonheur et d^amour ; Que chaque alcôve à ton tour soit bénie ; Que leur sommeil, bercé par rharmonie , Glose leurs yeux jusqu^au leyer du jour.

En cadences ^

Allons , dansons ,

Formons des danses

A ces doux sons.

M>»« LouiSB GOLET.

Si le caractère moral et bienveillaol; de ces enfoats de l'imagination sont ea grande partie de la création de Shakâpeare, les images qu'il a employées dans la description de lettre personnes, de leurs mœurs et de leurs occupations, ne paraîtront pas inférieures en beauté, en nouveauté et en peinture naturelle, à celles que la magie de son pinceau a répandues sur toutes les autres parties de son monde imaginaire. Ainsi, pour nous donner une idée de 1a petitesse de ses fées » de quelles minuties pittoresques il a marqué son esquisse , en parlant de Taltercation entre Obéron et Titania , il dit , comme un de ses résultats, que cf tous leurs sylphes épouvantés se sauvent, et se » cachent dans les coupes des glands. »

Mais où rimagination badine et illimitée de notre poète se déploie de la manière la plus étonnante , c*est daos la des-» cription des emplois des fées auprès de leur reiiia y et dans l'exécution de ses ordres. L'emploi d'un de ses suivants était d'entretenir les riches primevères pour Tembellissement des pensionnaires de sa majesté. Une autre fonction non moins importante était d'endormir leur maîtresse 3ur le sein d'une violette ou d'une rose musquée :

Je connais un berceau semé de tliym sauvage :

La violette y croit sous l'odorant ombrage

Du chèvre-feuille en fleuri et de9 blancs églantiers ;

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