‹ Chefs-d'œuvre oratoires de BossuetChapitre 23 sur 42 · I. JOAN., V · texte numérisé non relu

I. JOAN., V

B'aNNÊ I)K GONZAGUt:. 1^5

Xi belltÈ coùiparaison de Faveugle , aux vérités de la reli- « gion et de l'autre vie : » ce sont ses mots que je vous rapporte. Dieu^ qui n'abesoin ni de temps, ni d'un long circuit de raisonnements > pour se faire entendre, tout à coup lui ouvrit les yeux. Alors, par une soudaine illumination > « elle se sentit si éclairée (c^est elle-même « qui continue à vous parl^), et tellement transportée «de la joie d^avoir trouvé ce qu'elle cherchait depuis « si longtemps, qu'elle ne put s'empêcher d'embrasser « Faveugle, dont le discours lui découvrait une plus « belle lumière que celle dont il était privé. Et, dit^elle, « il se répandit dans mon cœur une joie si douce et une a foi si sensible, qu'il n'y a point de paroles capables « de l'exprimer. » Vous attendez, chrétiens, quel sera le réveil d'un sommeil si doux et si merveilleu-^. Écoutez, et reconnaissez que ce songe est vraiment divin* « Elle « s'éveilla làrdessus , dit-elle , et se trouva dans le même « état où elle s'était vue dans cet admirable songe, c'est- « à-diretellementchangée>qu'elle avait peine aie croire. » Le miracle qu'elle attendait est arrivé : elle croit, elle qui jugeait la foi impossible : Dieu la change par une lumière soudaine , et par un songe qui tient de l'extase. Tout suit en elle de la même force* a Je me levai, pour- « suit-elle, avec précipitation : mes actions étaient mêlées « d'une joie et d'une activité extraordinaire. » Vous le voyez : cette nouvelle vivacité, qui animait ses actions, se ressent encore dans ses paroles. c< Tout ce que je lic< sais sur la religion, me touchait jusqu'à répandre des c( larmes. Je me trouvais à la messe dans un état bien « différent de celui où j'avais accoutumé d'être. » Car c'était de tous les mystères celui qui lui paraissait le plus incroyable, ce Mais alors, dit-elle, il me semblait sentir la « présence réelle de Notre-Seigneur,àpeuprès comme l'on « sent les choses visibles, et dont l'on ne peut doufrr. »

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Ainsi^ elle passa tout à coup d'une profonde obscurité à une lumière manifeste. Les nuages de son esprit sont dissipés : miracle aussi étonnant que celui où Jésui^ Christ fit tomber en un instant des yeux de Saul converti cette espèce d' écaille dont ils étaient couverts *. Qui donc ne s'écrierait à un si soudain changement : « Le « doigt de Dieu est ici* ! » La suite ne permet pas d'en douter, et l'opération de la grâce se reconnaît dans ses fruits. Depuis ce bienheureux moment^ la foi de notre princesse fut inébranlable : et même cette joie sensible iju'elle avait à croire, lui fut continuée quelque temps. Mais au milieu de ces célestes douceurs, la justice divine eut son tour. L'humble princesse ne crut pas qu'il lui fût permis d'approcher d'abord des saints sacrements. Trois mois entiers furent employés à repasser avec larmes ses ans écoulés parmi tant d'illusions, et à préparer sa confession. Dans l'approche du jour désiré où elle espérait de la faire, elle tomba dans une syncope qui ne lui laissa ni couleur, ni pouls , ni respiration. Revenue d'une si longue et si étrange défaillance, elle se vit replongée dans un plus grand mal ; et après les affres de la mort , elle ressentit toutes les horreurs de l'enfer. Digne effet des sacrements de l'Église, qui, donnés ou différés, {put sentir à l'âme la miséricorde de Dieu, ou tout le poids de ses vengeances. Son confesseur qu'elle appelle la trouve sans force, incapable d'application, et prononçant à peine quelques mots entrecoupés : il fut contraint de remettre la confession au lendemain. Mais il faut qu'elle vous raconte elle-même quelle nuit elle passa dans cette attente. Qui sait si la Providence n'aura pas amené ici quelque âme égarée , qui doive

' Acr., IX, 18.

' DigihiSl}eiesihic.{E\oi>., viii, 19.)

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être touchée de ce récit? « Il est, dit-elle, impossible de ' ce s'imaginer les étranges peines de mon esprit sans les o avoir éprouvées. J'appréhendais à chaque moment le « retour de ma syncope, c'est-à-dire ma mort et ma dam- « nation. J'avouais bien que je n'étais pas, digne d'une tf miséricorde que j'avais si longtemps négligée; et je « disais à Dieu, dans mon cœur, que je n'avais aucun « droit de me plaindre de sa justice; mais qu'enfin, chose « insupportable ! je ne le verrais jamais; que je serais « éternellement avec ses ennemis , éternellement sans « l'aimer, éternellement haïe de lui. Je sentais tendre- « ment ce déplaisir, et je le sentais même, comme je crois « (ce sont ses propres paroles) , entièrement détachée a des autres peines de l'enfer. » Le voilà, mes chères sœurs, vous le connaissez, le voilà ce pur amour, que Dieu lui-même répand dans les cœurs avec toutes ses délicatesses et dans toute sa vérité. La voilà cette crainte qui change les cœurs : non point la crainte de l'esclave, qui craint l'arrivée d'un maître fâcheux; mais la crainte d'une chaste épouse, qui craint de perdre ce qu'elle aime. Ces sentiments tendres, mêlés de larmes et de fcayeur,. aigrissaient son mal jusqu'à la dernière extré- .mité. Nul n'en pénétrait la cause, et on attribuait ces agitations à la fièvre dont elle était tourmentée. Dans cet état pitoyable , pendant qu'elle se regardait comme une personne réprouvée, et presque sans espérance de salut ; Dieu , qui fait entendre ses vérités en telle manière et sous telles figures qu'il lui plaît, continua de l'instruire, comme il a fait Joseph et Salomon; et durant l'assoupissement que l'accablement lui causa, il lui mit dans l'esprit cette parabole si semblable à celle de l'Évangile. Elle voitparaltre ce que Jésus-Christ n'a pas dédaigné de nous donner comme l'image de sa tendresse*;

* Matth., XXIII, 37.

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une poule devenue mère, empressée autour de$ petits qu'elle conduisait. Un d'eux s' étant écarté, notre malade le voit englouti par un chien avide. Elle accourt, elle lui arrache cet innocent animal. En même temps on lui crie d'un autre côté qu'il le fallait rendre au ravisseur , dont on éteindrait Fardeur en lui enlevant sa proie.. « Non , dit'-elle , je ne le rendrai jamais. » En ce moment elle s'éveilla; et Fapplication de la figure qui lui avait été montrée se fit en un instant dans son esprit, comme si on hii eût dit : a Si vous, qui êtes mauvaise \ ne pouvez (c vous résoudre à rendre ce petit animal que. vous avez « sauvé, pourqiK)i croyez-vous que Dieu infiniment bon « vous redonnera au démon , après vous avoir tirée de <csa puissance? Espérer, et prenez courage. » A ces mots elle demeura dans un cahne et dans une joie qu'elle ne pouvait exprimer, a comme si un ange lui eût appris a (ce sont encore ses paroles ) , que Dieu ne l'abandonnées rait pas*. » Ainsi tomba tout à coup la fureur des vents

' MArrn., vu, il.

' L'éloquence partage avec la poésie le privilège de revêtir d'expressions nobles des objets et des images qui, sans cet artifice, ne sauraient appartenir au genre oratoire. Boçsuet excelle dans ce talent ou dans cette magie d'assortir les récits les plus populaires à la majesté, de ses discours. Le songe de la princesse palatine eût embarrassé sans doute un autre orateur ; et il (aut avouer que Thistdre d'un poussin enlevé par \m chien sQus les ailes do sa mère n'était pas aisée à ennoblir dans une oraison funèbre , où la narration d'un pareil songe ne semblait pas pouvoir être admise. Bossuet lutte avec gloire coiiirc la difficulté, de son sujet, et d'abord il sa bâte d'imprimer ,un caractère religieux à son auditoire. Voyez avec qupl art admirable l'orateur rapproche toutes les allégories d'une imagination ricbe et brillante, l'intervention de la Divinité, la préparation oratoire d'un sommeil mystique , le songe de Joeepb , celui de Salomon , la parabole de l'Évangile ; il vous fapiiliarise d'avance avec le merveilleux dont il vous rapproche, en voujs environnant d'un borizon qui vous présente de tous côtés de pareils prodiges; et, par les ornements accessoires , il vous prépare, il vous amène ainsi à entendre sans surprise les détails d'un rêve où il n'est question que d'une poule, dont il semblait

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et des flots à la voix de Jésus-Christ qui tes menaçait ^ ; et iJ ne fit pas un moindre miracle dans FAme de notre sainte pénitente , lorsque^ parmi les frayeurs d'une conscience alarmée^ et « les douleurs de Tenfer*, ï> il lui fit sentir tout à coup par une vive- confiance , avec la irémission de ses péchés^ cette a paix qpl surpasse toute (& intelligence', d Alors une joie céleste saisit tous ses sens y a et les os humiliés tressaillirent ^ . » Souvenez-vous^ 6 sacré pontife^ quand vous tiendrez en vos mains la isainte victime qui 6te les péchés du mcmde,' souvenezvous de ce miracle de sa grft.ce. Et vous , saints prêtres^ venez; et vous^ saintes filles'; et vous ^ du^étiens; venez aussi ^ 6 pécheurs I tous ensemble commençons d'une même voix le cantique de la délivrance , et ne cessons de répéter avec David : a Que Dieu est bon ! que sa mi- « séricorde est éternelle * î »

U ne faut point manquer à de telles grâces, ni les recevoir avec mollesse. La princesse palatine change en un moment tout entière : nulle parure que la simplicité y nul ornement que la modestie. Elle se montre au monde à cette fois ; mais ce fut pour lui déclarer qu'elle avait renoncé à ses vanités. Car aussi quelle er^ , reur à une chrétienne , et encore à une chrétienne péni^

impossible, ou, pour mieux dire, ricticule de parler. Rien ne prouve mieux que cet exemple qu^un grand talent parviendra toujours à adapter avec succès au style de Téloquence presque tout ce qu'on pourrait ?e permettre dans les entretiens de la société. (M.) ' Marc, iv, 39. Luc, viii, 24. ' Doloret in/enti cireumiederunt me, (Ps. xvii, 6.) ' Pax Dei, quœ exiuperat omnem sensum. (Phiiip., iv, 7.) ^ Auditui meo dabis gaudium et lœtitiam; et exuUabunt ossa humiliata.

{ Ps. L, 10.)

* Les carmélites.

® Confitemini Domino , quoniam bonus , quoniçLm in œtermim^miscrk rordiaejus. (Ps. cxxxv, 1.)

tente , d'orner ce qui n'est digne que de son mépris? de peindre et de parer l'idole du monde? de retenir comme -par force , . et avec mille artifices autant indignes qu'inutiles, ces grâces qui s'envolent avec le temps? Sans s'effrayer de ce qu'on dirait, sans craindre comme autrefois ce vain fantôme des âmes infirmes, dont les grands sont épouvantés plus que tous les autres, la princesse palatine parut à la cour si différente d'elle-mtoie; et dès lors eâe renonça à tous les divertissements , à tous les jeux jusqu'aux plus innocents, se soumettant aux sévères lois de la pénitence chrétienne , et ne songeant qu'à restreindre et à punir une liberté qui n'avait pu demeurer dans ses bornes. Douze ans de persévérance , au milieu des épreuves les plus difficiles, l'ont élevée à un éminent degré de sainteté. La règle qu'elle se fit dès le premier jour fut immuable ; tbute sa maison y entra : chez elle on ne faisait que passer d'un exercice de piété à un autre. Jamais l'heure de l'oraison ne fut changée ni interrompue, pas même par les maladies. Elle savait que , dans ce commerce sacré, tout consiste à s'humilier souslamaindcDieu,etmoins àdonnerqu'àrecevoir : •ou plurt6;t, selon le précepte de Jésus-Christ^, son oraison fut perpétuelle pour ètra égale au besoin. La lecture de l'Évangile et des livres saints en fournissait la matière : si le travail semblait l'inteirompre, ce n'était que pour la continuer d'une autre sorte. Parle travail on charmait Tennui , on ménageait le temps, on guérissait la langueur de la paresse et les pernicieuses rêveries de l'oisiveté. L'esprit se relâchait pendant que les mains, industrieusement occupées, s'exerçaient dans des ouvrages dont la piété avait donné le dessein : c'était ou des habits pour les pauvres, ou des ornements pour les

' Oportet semper orarc, el non deficere. (Luc, xy4il, 1.)

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autels. Les psaumes avaient succédé aux cantiques des joies du siècle. Tant qu'il n'était point nécessaire de parler, la sage princesse gardait le silence : la vanité et les médisances, qui soutiennent tout le commerce du monde, lui faisaient craindre tous les entretiens; et rien ne lui paraissait ni agréable ni sûr que la solitude. Quand elle parlait de Dieu, le goût intérieur d'où sortaient toutes ses paroles se communiquait à ceux qui conversaient avec elle; et les nobles expressions qu'on remarquait dans ses discours ou dans ses écrits venaient de la haute idée qu'elle avait conçue des choses divines. Sa foi ne fut pas moins simple que vive : dans les fkmeuses questions qui ont troublé en tant de manières le repos de nos jours, elle déclarait hautement qu'elle n'avait autre part à y prendre que celle d'obéir à l'Église.. Si elle eût eu la fortune des ducs de Nevers ses pères, elle en aurait surpassé la pieuse magnificence, quoique cent temples fameux en portent la gloire jusqu'au ciel, «et que les « églises des saints publient leurs aumônes*. » Le duc son père avait fondé dans ses terres de quoi marier tous les ans soixante filles : riche oblation, présent agréable. La princesse sa fille en mariait aussi tous les ans ce qu'elle pouvait, ne croyant pas assez honorer les libéralités de ses ancêtres , si elle ne les imitait. On ne peut . retenir ses larmes quand on lui voit épancher son cœur sur de vieilles femmes qu'elle nourrissait. Des yeux si délicats firent leurs délices de ces visages ridés, de ces membres courbés sous les ans. Écoutez ce qu'elle en écrit au fidèle ministre de ses charités; et dans un même discours , apprenez à goûter la simplicité et la charité chrétienne, a Je suis ravie, dit-elle, que l'affaire de nos

' Eleemosxjnas illitis emrrabit omnis Ecclcsia sanctorum. (Ea.i»,

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