I. JOAN., IV
' Cor nostrum dilatatum est, . . Anqitstiamini autem in visceribtis vestris « (IL Cor., vi, U, 12.)
â08 ORAISON FUNÈBRE
que la foi et la charité n'ont pas assez dilatées pôUr comprendre toute l'étendue de l'amour d'un Dieu ! Pour nous^ croyons sans réserve, et prenons le remède en-^ tier, quoi qu'il en coûte à notre raison. Pourquoi veuton que les prodiges coûtent tant à Dieu? Il n'y a plus qu'un seul prodige que j'annonce aujourd'hui au monde. ciel, ô terre, étonnez-vous à ce prodige nouveau ! C'est que, parmi tant de témoignages de l'amour divin, il y ait tant d'incrédules et tant d'insensibles. N'en augmentez pas le nombre qui va croissant tous les
* jours. N'alléguez plus votre malheureuse incrédulité, et ne faites pas une excuse de votre crime. Dieu a des remèdes pour vous guérir, et il ne reste qu'à les obtenir par des vœux continuels. Il a su prendre la sainte princesse dont nous parlons par le moyen qu'il lui a plu * ; il en a d'autres pour vous jusqu'à l'infini; et vous n'a-
I vez rien à craindre , que de désespérer de ses bontés. Vous osez nommer vos ennuis, après les peines terribles où vous l'avez vue ! Cependant, si quelquefois elle désirait d'en être un peu soulagée , elle se le reprochait à elle-même : « Je commence, disait-elle, à m'apercevoir « que je cherche le paradis terrestre à la suite de Jésusce Christ, au lieu de chercher la montagne des Olives et « le Calvaire, par où il est entré dans sa gloire. » Voilà ce qu'il lui servit de méditer l'Évangile nuit et jour, et de se nourrir de la parole de vie. C'est encore ce qui lui fit dire cette admirable parole : a Qu'elle aimait « mieux vivre et mourir sans consolation que d'en cherce cher hors de Dieu. » Elle a porté ces sentiments jusqu'à l'agonie; et, prête à rendre l'àme, on entendit qu'elle disait d'une voix mourante : ce Je m'en vais voir c( comment Dieu me traitera ; mais j'espère en ses misé-
' Var. Première édition ; qui lui a plu.
d'anne de gonzague. 209
« ricordes. » Cette parole de confiance emporta son âme sainte au séjour des justes. Arrêtons ici, chrétiens : et vous , Seigneur, imposez silence à cet indigne ministre, qui ne fait qu'affaiblir votre parole. Parlez dans les cœurs , prédicateur invisible , et faites que chacun se parle à soi-môme. Parlez; mes frères , parlez : je ne suis ici que pour aider vos réflexions. Elle viendra cette heure dernière : elle approche , nous y touchons , la voilà venue. Il faut dire avec Anjîe de Gonzague : Il n'y a plus ni princesse , ni palatine ; ces grands noms dont on s'étourdit ne subsistent plus. Il faut dire avec elle : Je m'en vais, je suis emporté * par une force inévitable j tout fuit, tout diminue, tout disparait à mes yeux. Il ne reste plus à l'homme que le néant et le péché : pour tout fonds , le néant ; pour toute acquisition , le péché. Le reste, qu'on croyait tenir, échappe : semblable à de Teau gelée , dont le vil cristal se fond entre les mains qui le serrent, et ne fait que les salir*. Mais voici ce qui 1 glacera le cœur , ce qui achèvera d'éteindre la voix , ce qui répandra la frayeur dans toutes les veines : « Je « m'en vais voir comment Dieu me traitera ; » dans un moment je serai entre ces mains , dont saint Paul écrit en tremblant: « Ne vous y trompez pas, on ne se moque pas de Dieu ' : » et encore , c< C'est une chose horrible c( de tomber entre les mains du Dieu vivant * , » entre ces mains où tout est action , où tout est vie ; rien ne s'affaiblit, ni se relâche, ni ne se ralentit jamais. Je
* Var. Première édition : emportée.
' Quand Bossuet ne veut pas déployer œtte pompe de description qai
rend ses comparaisons si augustes sans qu'elles deviennent jamais trop poétiques, il se borne à un seul trait, dont son imagination fait un tableau qui suffit au développement de sa pensée. Ici il n'a besoin que d'une phrase pour peindre toute la misère des riches au lit de mort. (M.)
* Nolite errare; Deus non irridetur. (Gal., vi, 7.) 4 Horrendum es\ inàdere in manus Dei tiventis. (Hebr., x. 31.)
CBEFS-D*OELV. DE BOSS. — T. I. **
210 ORAISON FDNÉBBE
m'en vais voir si ces mains toutes-puissantes me seront favorables ou rigoureuses; si je serai éternellement, ou parmi leurs dons , ou sous leurs coups. Voilà ce qu'il faudra dire nécessairement avec notre princesse. Mais pourronsr-nous ajouter avec une conscience aussi tranquille : « J'espère en sa miséricorde ? » Car, qu'auronsnous fait pour la fléchir? Quand aurons-nous écouté « la voix de celui qui crie dans le désert : Préparez les « voies du Seigneui* \? » Comment? par la pénitence. Mais serons-nous fort contents d'une pénitence commencée à l'agonie , qui n'aura jamais été éprouvée , dont jamais on n'aura vu aucun fruit; d'une pénitence imparfaite , d'une pénitence nulle ; douteuse , si vous le voulez; sans forces , sans réflexion , sans loisir, pour en réparer les défauts ? N'en esirce pas assez pour être pénétré de crainte jusque dans la moelle des os? Pour celle dont nous parlons, ah! mes frères, toutes les vertus qu'elle a pratiquées se ramassent dans cette dernière parole, dans ce dernier acte de sa vie; la foi, le courage, l'abandon à Dieu, la crainte de ses jugements, et cet amour plein de confiance, qui seul efface tous les péchés. Je ne m'étonne donc pas si le saint pasteur qui l'assista dans sa dernière maladie, et qui recueillit ses derniers soupirs, pénétré de tant de vertus, les porta jusque dans la chaire, et ne put s'empêcher de les célébrer dans l'assemblée des fidèles. Siècle vainement subtil, où l'on veut pécher avec raison, où la faiblesse veut s'autoriser par des maximes, où tant d'âmes insensées cherchent leur repos dans le naufrage de la foi , et ne font d'effort contre elles-mêmes que pour vaincre, au lieu de leurs passions, les remords de leur conscience,
' Vox clamaniis in deserto : Parafe viam Domint... Facile ergo frnclus dignos p€enHentiœ, (Luc, m, 4, 8.)
d'anns de gonzague. 211
la princesse palatine t'est donnée « comme un signe et un prodige : » in signum et inportentum^. Tu la verras au dernier jour^ comme je t'en ai menacé^ confondre ton impénitence et tes vaines excuses. Tu la verras se joindre à ces saintes filles^ et à toute la troupe des saints : et qui pourra soutenir leurs redoutables clameurs? Hais que sera-ce quand Jésus-Christ paraîtra lui-même à ces malheureux; quand ils verront celui qu'ils auront percé ^ comme dit le prophète*; dont ils auront rouvert toutes les plaies ; et qu'il leur dira d'une voix terrible : « Pourquoi me déchirez-vous par vos a blasphèmes ^ » nation impie? Me configilis gens tota ^. Oa si vous ne le faisiez pas par vos paroles^ pourquoi le faisiez-vous par vos œuvres? Ou pourquoi avez-vous marché dans mes voies d'un pas incertain , comme si mon autorité était douteuse? Race infidèle^ me connaissez-vous à cette fois? Suis-je votre roi? suis-je votre juge? suis-je votre Dieu? Apprenez-le par votre supplice. Là commencera ce pleur éternel; là ce grincement de dents ^^ qui n'aura jamais de fin. Pendant que les orgueilleux seront confondus , vous fidèles , « qui trem- «blez à sa parole ^^ » en quelque endroit que vous soyez de cet auditoire , peu connus des hommes et connus de Dieu, vous commencerez à lever la tète*. Si, touchés des saints exemples que je vous propose , vous laissez attendrir vos cœurs; si Dieu a béni le travail par
' ISAI., VIII, 18.
' Aspicient ad me quem confixerunt. (Zacii.» xii, 10.)
' Malach., m, 9.
* M erit fletus et stridor dentium. (Matth., viii, 12.)
^ Ad quem autem respiciam, nisi ad pauperculum et contritum sptrtlii, et trementem sermones meos.,. Audite verbum Domini, qui tremitis ad verbum ejus. (IsAi., Lxvi, 2, 5.)
' Hespicite, et levate capila restra; quoniam appropinquat redemptio veslra. (Luc, xxi, 28.)
212 ORAISON FUN. d' ANNE DE GONZAGUE.
lequel je tâche de vous enfanter en Jésus-Christ; et que, trop indigne ministre de ses conseils, je n'y aie pas été moi-même un obstacle, vous bénirez la bonté divine, qui vous aura conduits à la pompe funèbre de cette pieuse princesse , où vous aurez peut-être trouvé le commencement de la véritable vie.
Et vous, prince*, qui l'avez tant honorée pendant qu'elle était au .monde , qui, favorable interprète de ses moindres désirs, continuez votre protection et vos soins à tout ce qui lui fut cher; et qui lui donnez les dernières marques de piété avec tant de magnificence et tant de zèle : vous , princesse , qui gémissez en lui rendant ce triste devoir, et qui avez espéré delà voir revivre dans ce discours , que vous dirai-je pour vous consoler? Comment pourrai^je, madame, arrêter ce torrent de larmes que le temps n'a pas épuisé, que tant de justes sujets de joie n'ont pas tari ? Reconnaissez ici le monde; reconnaissez ses maux, toujours plus réels que ses biens , et ses douleurs par conséquent plus vives et plus pénétrantes que ses joies. Vous avez perdu ces heureux moments où vous jouissiez des tendresses d'une mère, qui n'eut jamais son égale; vous avez perdu cette source inépuisable de sages conseils : vous avez perdu ces consolations qui, par un charme secret, faisaient oublier les maux dont la vie humaine n'est jamais exempte. Mais il vous reste ce qu'il y a de plus précieux ; l'espérance de la rejoindre dans le jour de l'éternité, et en attendant, sur la terre, le souvenir de ses instructions, l'image de ses vertus, et les exemples de sa vie.
' Son goriOre , le duc d'Enghien , fils du grand Condé.
DE