CHANCELIER DE FRANGE
Michel Lb Tellier , fils de Michel , sei^eur de Cbâville , près Meudon , et conseiller à la cour des aidies , naquit en 1603 , et entra de bonne heure dans la carrière de la magistrature. Il fut pourvu d'une chaige de conseiller au grand conseil^ n*étant encore âgé que de vingt et un ans , et s'y fit remarquer par beaucoup d'intégrité et d'application au travail. Il quitta cette diai^e en 1 631, pour exercer celle de procureur du roi au Ghâtelet. En 1639 il fut fait maître des requêtes, et un an après nommé intendant de l'armée de Piémont. Dans l'intervalle de ces deux dernières promotions, le cardinal Mazarin l'avait choisi pour accompagner le chancelier Séguier, qu'on envoyaitenNormandieramenerà la soumission les révoltés de cette province. Le chancelier avait à sa disposition des forces imposantes ; Le i'ellier et lui furent assez heureux et assez habiles pour pouvoir s'en passer. Enfin le cardinal I^razarin le proposa au roi pour remplir la charge de secrétaire d'État , vacante par la démission volontaire de M. Desnoyers ;. et Le Tellier commença dès lors à faire les fonctions de cette charge, dont il n*eut néanmoins le titre qu'après la mort de son prédécesseur.
Ce fut principalement sous la régence d'Anne d'Autriche, et pendant la minorité de Louis XIY, que Michel. Le Tellier signala son zèle pour l'autorité royale, et fit preuve à la fois de fermeté et de prudence dans les circonstances critiques où l'on se trouvait alors. Il eut la plus grande part au traité de Ruel, qui parut d'abord ramener le calme ; et ce fut à lui que la reine régente et le cardinal donnèrent leur confiance pendant les troubles qui suivirent de près ce traité.
Quand, en 1651, le cardinal Mazarin se vit obligé de céder à Torage, et de s'éloigner de la cour. Le Tellier crut devoir suivro son exemple : mais il ne tarda pas à être rappelé, et le fut même
avaut le retour du cardinal ; et, quaud celui-ci fut forcé de oouveati de quitter la cour, et de sortir même du royaume, tout le poids du ministère retomba alors sur Michel Le Tellieb, qui demeura constamment auprès de la reine régente et du jeune roi.
Le roi enfin étant rentré dans Paris , et le cardinal Mazarin étant revenue la cour avec plus d'autorité que jamais, Le Tellier fut, pour récompense de ses services , revêtu de la charge de trésorier des ordres du roi ; et eu 1654 il obtint, pour le marquis de I^avois son fils, la survivance de sa charge de secrétaire d'État, ce qui était alors une grâce fort singulière. Lorsqu'en 1659 le cardinal Mazarin partit pour aller négocier la paix avec TEspagne , et le mariage du roi avec Tinfante Marie-Thérèse , il laissa Michel Le Tellier auprès du roi , pour dresser les dépêches et instructions qu'il attendait de la cour ; et c'est à lui qu'il adressait la relation de ses conférences avec le ministre d'Espagne.
Le cardinal mourut en 1661 ; et Louis XIV, s'étant mis dès lors, à la tête des affaires, ne cessa pas d'accorder toute sa confiance à Michel Le Tellier, qui continua ses fonctions de secrétaire d'État jusqu'en l'année 1666, qu'il obtint ra permission d'en remettre les fonctions et le titre à son fils le marquis de Louvois : mais il n'en conserva pas moins la qualité de ministre, et comme tel ne manqua jamais d'assister régulièrement au conseil.* En 1677, le roi lui donna une nouvelle preuve de sa confiance et de son estime en l'élevant, après la mort de M. d'Aligre , à la dignité de chancelier et garde des sceaux de France>. IJ avait alors soixante-quatorze ans ; et dani une place si éminente , et dont les fonctions étaient si étendues, slmulti* pliées , il moQtra beaucoup de vigueur d'esprit , d'activité et d'application. H recommandait souvent à sa famille et à ses amis de l'avertir dès qu'on apercevrait en lui le moindre aHaiblissenient de tête, pour que ses infirmités naturelles ne devinssent pas préjudiciables au bien public. Mais il n'eut pas besoin de cet avertissement^ il mourut en 1685 y encore en possession de sa charge ; et jusqu'à ses derniers moments ,^ où il souffrit d£s douleurs aigucis, et où Bossuet l'assista, il montra , avec toutes les dispositions d'un chrétien résigné , une fermeté d'âme , une constance à souffrir ses maux , et une force de tête vraiment admirables.
Il avait été de tout temps fort zélé pour les intérêts de l'Église et pour la propagation de la foi catholique. En 1681 le roi convoqua une assemblée générale du clergé pour terminer l'affaire de la Rép;ale , qui , depuis quelques années , divisait la cour de France et celle de Rome. Le Tellier, alors chancelier, eut beaucoup de part aux
délibérations de cette assemblée , et à la rédaction des quatre fameux articles qu'elle dressa. Il ne contribua pas peu aussi à la révocation de redit de Nantes; et en scellant cette mémorable déclaration , qu'il regardait comme un des plus grands et des plus glorieux événements du règne de Louis XIY, il dit, en pleurant de joie, qu'après ce triomphe de la fol , qui mettait le comble à ses souhaits les plus ardents, il mourrait en paix et sans regret.
Il y avait à peine cinq mois que Bossuet venait de prononcer TOraison funèbre de la princesse palatine, qu'il se vit encore forcé, par des considérations puissantes sur son cœur, à rendre les mêmes honneurs à la mémoire d^un homme qui lui avait rendu des services importants dans sa jeunesse > et dont le fils avait également des droits à sa reconnaissance. Le chancelier Le Tellier avait été un des premiers auteurs de Pélévation de Bossuet par ces témoignages indirects qu'un ministre est à portée de rendre sans compromettre ni user son crédit, et qui souvent ont plus de succès que des sollicitations éclatantes. Sans sortir de ia circonspection naturelle de son caractère, il avait accoutumé dé bonne heure ToreUle de Louis XIV à entendre le nom de Bossuet comme celui de Pun des ecclésiastiques de son royaume qui devait le plus honorer le discernement et le choix d'un monarque digne d^apprécier son génie et ses talents. Les sermons de Bossuet à la cour avaient'ensuite fixé Topinion personnelle de ce prince, qui avait Tesprit aussi juste que les sentiments élevés. L^archevèque de Reims, fils du chancelier, avait ég^ement rendu un service très-important à Bossuet encore jeune, à Toccasion de son procès pour le prieuré de Gassicourt. Depuis cette époque l'archevêque de Reims s'était toujours honoré du titre d^ami de Bossuet, et plus souvent encore de celui de son admirateur.
Un amour-propre assez naturel faisait vivement déairer à Tarchevêque de Reims que lliomme le plus éloquent de son siècle fût Phistorien et le panégyriste de son père. Bossuet ne put refuser à Tamitié et à la reconnaissance un témoignage qu'on lui demandait comme une grâce, et qui lui parut un devoir. L'archevêque de Reims ne fut trompé ni dans ses conjectures ni dans ses espérances, et le chancelier Le Tellier est resté plus connu par l'Oraison funèbre de Bossuet que par son ministère.
Cette Oraison funèbre est une belle histoire , et Bossuet s'y montre en beaucoup d'endroits le rival de Tacite; il inspire même plus de confiance que Tacite; il juge les événements et les hommes sans amertume, comme sans amour et sans haine. On ne le voit jamais tourmenté de i'étude pénible de pdndre les hommes encore plus pervers qu'ils ne le sont, ii de supposer au crime plus de génie qu'il n'en a eu, peut-être même qu'il ne peut en avoir. Bossuet est toujours simple , parce qu'il est toujours vrai ; mais il sait allier cette simplicité à une finesse d'observation, à une profondeur et à ime connaissance des hommes, qui étonnent toujours dans un homme qui passa la plus grande partie de sa vie dans son cabinet.
On a peine à comprendre comment VOraison funèbre du chancelier Le Tellier n'a jamais été appréciée comme il nous semble qu'elle mérite de l'être. Cette espèce de prévention ne peut être attribuée qu'à la nature même du sujet. On est tellement accoutumé à voir Bossuet s'élever audessus des trônes et des grandeurs de la terre, et ébranler l'imagûiation par ces grandes catastiophes qui font trembler les peuples et les rois, (^'on se rend presque indifférent à l'histoire d'une vie qui n'offre que le mouvement régulier d'une longue suite d'années qui se succèdent et se res-
seinbieut par l^ordre, la sagesse, et un trayail paisible et uniforme. Il faut convenir en effet que le chancelier Le Tellier n^ayait, ni dans son caractère ni dans sa yie publique, cette énergie et cet éclat qui préparent lllinagination à un grand intérêt ou à de fortes émotions.
Mais c'était la difficulté même d'obtenir de grands effets d'un sujet aussi simple, aussi peu favorable aux mouvements oratoires, sans jamais en sortir, sans avoir jamais recours à des faits, à des personnages, à des ornements étrangers, qui demandait tout le talent de Bossuet. Son sujet lui traçait impérieusement les limites où il devait se renfermer. Le caractère de Thomme dont il avait à parler était donné et connu. La vérité et les convenances lui interdisaient toutes les fictions et toutes les exagérations mensongères. 11 était défendu, pour ainsi dire, à Bossuet de rien créer, de rien imaginer. Mais, par bonheur pour Bossuet et pour nous, le chancelier Le Tellier avait été associé à des événements et à des personnages célèbres ; et Bossuet a fait de l'histoire d'un homme sage, prudent et calme, Thistoire la plus fidèle d'un temps remarquable par de grands mouvements et de grandes vicissitudes. Il a donné à ce tableau historique toutes les eouleurs les plus propres à jeter un nouvel éclat sur un siècle que l'imagination est accoutumée à se représenter comme l'une des époques les plus brillantes par l'esprit, la valeur et les grâces. Bossuet a plus fait encore : s'élevant audessu» de ces dehors frivoles et séduisants, il a su donner à l'histoire son véritable caractère, en attachant à ses récits des réflexions aussi justes que profondes, aussi éclatantes par la pensée qu'énergiques et pittoresques par l'expression. Enfin Bossuet, toujours Bossuet, montre la Providence gouvernant et réprimant cette effervescence passagère des esprits et des passions, pour donner à Louis XIV la gloire d'affermir l'autorité royale par l'empire de la religion et des lois, et d'attacher son nom au plus beau siècle de la Qionarchie.
(Le cardinal uë Bausset, Histoire de Bossuet^ liv. vui. )
DE