‹ Chefs-d'œuvre oratoires de BossuetChapitre 27 sur 42 · CHANCELIER DE FRANCE · texte numérisé non relu

CHANCELIER DE FRANCE

i*o8side sapienitam, aequireprudentiam ; arripe illam, et exaltabiUe : gloriflca' beris ab ea, cum eamjéteris amplexatus. T'

Possédez la sagesse, et acquérez la prudence : si vous la cherchez ayec ardeur, elle TOUS élèvera, et vous remplira de gloire quand vous l'aurez embrassée. (Pbov., IV, 7, 8.)

Hesseigneurs ' ,

En louant Thomme incomparable dont cette illustre assemblée célèbre les funérailles et honore les vertus, je louerai la sagesse même : et la sagesse que je dois louer dans ce discours, n'est pas celle qui élève les hommes et qui agrandit les maisons ; ni celle qui gouverne les empires, qui règle la paix et la guerre, et enfin qui dicte les lois, et qui dispense les grâces. Car encore que ce grand ministre , choisi par la divine Providence pour présider aux conseils du plus sage de tous les rois, ait été le digne instrument des desseins les mieux concertés que l'Europe ait jamais vus ; encore que la sagesse , après l'avoir gouverné dès son enfance , Tait porté aux plus grands honneurs, et au comble des félicités humaines; sa fin nous a fait paraître que ce n'était pas pour ces

' A messeignéurs les évéques qui étaient présents en habit.

avantages qu'il en écoutait les conseils. Ce que nous lui avons vu quitter sans peine n'était pas l'objet de son amour. Il a connu la sagesse que le monde ne connaît pas; cette sagesse a qui vient d'en haut^ qui descend « du Père des lumières S » et qui fait marcher les hommes dans les sentiers de la justice. C'est elle dont la prévoyance s'étend aux siècles futurs, et enferme dans ses desseins l'éternité toute entière. Touché de ses immortels et invisibles attraits, il l'a recherchée avec ardeur, selon le précepte du Sage. « La sagesse vous élèvera, « dit Salomon, et vous donnera de la gloire quand vous a l'aurez embrassée : » mais ce sera une gloire que le sens humain ne peut comprendre. Comme ce sage et puissant ministre aspirait à cette gloire , il Ta préférée à celle dont il se voyait environné sur la terre. C'est pourquoi sa modération l'a toujours mis au-dessus de sa fortune. Incapable d'être ébloui des grandeurs humaines, comme il y parait sans ostentation , il y est vu sans envie ; et nous remarquons dans sa conduite ces trois caractères de la véritable sagesse : qu'élevé sans empressement aux premiers honneurs, il a vécu aussi modeste que grand; que dans ses importants emplois, soit qu'il nous paraisse, comme chancelier, chai'gé de la principale administration de la justice, ou que nous le considérions dans les autres occupations d'un long ministère, supérieur à ses intérêts, il n'a regardé que le bien public; et qu'enfin dans une heureuse vieillesse, prêt à rendre avec sa grande âme le sacré dépôt de l'autorité, si bien confié à ses soins, il a vu disparaître toute sa grandeur avec sa vie sans qu'il lui en ait coûté un seul soupir; tant il avait mis en lieu haut et inaccessible à la mort son cœur et ses espérances. De sorte qu'il

' Sapientia desursum descendens^ (Jac, m, 15.)

nous parait^ selon la promesse du Sage^ dans « une gloire <c immortelle , » pour s'être soumis aux lois de la véritable sagesse^ et pour avoir fait cé<}er à la modestie l'éclat ambitieux des grandeurs humaines^ l'intérêt particulier à Tamour du bien public, et la vie même au désir des biens éternels. C'est la gloire qu'a remportée très-haut et puissant seigneur messire Michel Le Tellier, chevalier^ CHANCELIER DE PRANCB.

Le grand cardinal de Richelieu achevait son glorieux ministère^ et finissait tout ensemble une vie pleine de merveilles. Sous sa ferme et prévoyante conduite, la puissance d'Autriche cessait d'être redoutée ; et la France , sortie enfin des guerres civiles, commençait à donner le branle ^ aux affaires de l'Europe. On avait une attention particulière à celles d'Italie, et sans parler des autres raisons, Louis XUl , de glorieuse et triomphante mémoire, devait sa protection à la duchesse de Savoie sa sœur, et à ses enfants. Jules Mazarin, dont le nom devait être si grand dans notre histoire, employé par la cour de Rome en diverses négociations , s'était donné à la France ; et, propre par son génie et par ses correspondances à ménager les esprits de sa nation, il avait fait prendre un cours si heureux aux conseils du cardinal de Richelieu , que ce ministre se crut obligé de l'élever à la pourpre. Par-là il sembla montrer son successeur à la France ;

* Ce mot, qui est bas aujourd'hui, ne Tétait nullement alors; il était employé en prose et en vers par les écrivains les plus élégants. Boileau disait , en parlant de la Fortune :

On me verra dormir au branle de sa roue.

Ce mot est fréquent dans Massillon même , qui écrivit longtemps après cette époque, et dans les vingt premières aimées du dix-huitième siècle. Ce n'est que de nos jours que, dans le style noble , ce terme a été remplacé par celui de mouvement, qui, en lui-même, ne vaut pas miexa, pour la prose , et vaut beaucoup moins pour la poésie. (L. H.)

22i ORAISON FUNÈBRE

et le cardinal Hazarin s'avançait secrètement à la première place. En ces temps Michel Le Tellier, encore maître des requêtes, était intendant de justice en Piémont. Mazarin, que ses négociation^ attiraient souvent à Turin , fut ravi d'y trouver un homme d'une si grande capacité , et d'une conduite si sûre dans les affaires : car les ordres de la cour obligeaient l'ambassadeur à concerter toutes choses avec l'intendant, à qui la divine Providence faisaitfaire ce léger apprentissage des affaires d'État. Il ne fallait qu'en ouvrir l'entrée à un génie si perçant, pour l'introduire bien avant dans les secrets de la politique. Mais son esprit modéré ne se perdait pas dans ces vastes pensées; et renfermé, à l'exemple de ses pères, dans les modestes emplois de la robe, il ne jetait pas seulement les yeux sur les engagements éclatants, mais périlleux, de la cour. Ce n'est pas qu'il ne parût toujours supérieur à ses emplois. Dès sa première jeunesse tout cédait aux lumières de son esprit, aussi pénétrant et aussi net qu'il était grave et sérieux. Poussé par ses amis, il avait passé du grand conseil, sage compagnie où sa réputation vit encore , à l'importante charge de procureur du roi. Cette grande ville se souvient de l'avoir vu, quoique jeune, avec toutes les qualités d'un grand magistrat, opposé non-seulement aux brigues et aux partiahtés qui corrompent l'intégrité de la justice, et aux préventions qui en obscurcissent les lumières , mais encore aux voies irrégulières et extraordinaires, où elle perd avec sa constance la véritable autorité de ses jugements. On y vit enfin tout l'esprit et les maximes d'un juge qui, attaché à la règle, iie porte pas' dans le tribunal ses propres pensées, ni des adoucissements ou

' Var. Première édition. Ne porte pas ses propres pensées, ni des adoucissements ou des rigueurs arbitraires , dans le tribunal ; et qui veut , etc.

des rigueurs arbitraires ; et qui veut que les lois gouvernent^ et non pas les hommes. Telle est Tidée qu'il avait de la magistrature. Il apporta ce même esprit dans le conseil^ où Tautorité du prince, qu'on y exerce avec un pouvoir plus absolu, semble ouvrir un champ plus libre à la justice; et, toujours semblable à lui*mème, il y suivit dès lors la même règle qu'il y a établie depuis, quand il en a été le chef.

Et certainement, messieurs, je puis dire avec confiance que l'amour de la justice était comme né avec ce grave magistrat, et qu'il croissait avec lui dès son enfance. C'est aussi de cette heureuse naissance que sa modestie [ se fit un rempart contre les louanges qu'on donnait à ; son intégrité; et l'amour qu'il avait pour la justice ne * lui parut pas mériter le nom de vertu, parce qu'il le portait, disait-il, en quelque manière dans le sang. Mais Dieu, qui Favait prédestiné à être un exemple de justice dans un si beau règne, et dans la première charge d'un si grand royaume, lui avait fait regarder le devoir déjuge, où il était appelé, comme le moyen particulier qu'il lui donnait pour accomplir l'œuvre de son salut. C'était la sainte pensée qu'il avait toujours dans le coeur; c'était la belle parole qu'il avait toujours à la bouche; et par là il faisait assez connaître combien il avait pris le goût véritable de la piété chrétienne. Saint Paul en a mis l'exercice, non pas dans ces pratiques particulières que chacun se fait à son gré , plus attaché à ces lois qu'à celles de Dieu; mais à se sanctifier dans son état, et « chacun dans les emplois de sa vocation : » UntiSiquisque in quavocatione vocatus est^. Mais si , selon la doctrine de ce grand apôtre , on trouve la sainteté dans les emplois les plus bas, et qu'un esclave s'élève à

' I, Cor., VII, 20.

CIlEFS-n'aEl'V. DE BOSS. — T. I. <3

la perfection dans le service d'un maître mortel , pourvu qu'il y sache regarder l'ordre de Dieu; à quelle perfection Tàme chrétienne ne peut-elle pas aspirer dans l'auguste et saint ministère de la justice^ puisque^ selon l'Écriture , « Ton y exerce le jugement , non des hommes^ «•mais du Seigneur môme* ? » Ouvrez les yeux, chrétiens ; contemplez ces augustes tribunaux où la justice rend ses oracles; vous y verrez avec David, a les dieux de a la terre, qui meurent à la vérité comme des hommes % » mais qui cependant doivent juger comme des dieux, sans crainte , sans passion , sans intérêt ; le Dieu des dieux à leur tète, comme le chante ce grand roi d'un ton si sublime dans ce divin psaume : a Dieu assiste, « dit-il ', à l'assemblée des dieux, et au milieu il juge « les dieux. » juges, quelle majesté de vos séances! quel président de vos assemblées ! mais aussi quel censeur de vos jugements ! Sous ces yeux redoutables, notre sage magistrat écoutait également le riche et le pauvre; d'autant plus pur et d'autant plus ferme dans Fadministration de la justice , que sans porter ses regards sur les hautes places, dont tout le monde le jugeait digne, il n^ettait son élévation comme son étude à se rendre parfait dans son état. Non, non, ne le croyez pas, que la justice habite jamais dansles âmes où Tambition domine. Toute àme inquiète et ambitieuse est incapable de règle. L'ambition a fait trouver ces dangereux expédients où , semblable à un sépulcre blanchi, un juge artificieux ne garde que les apparences de la justice. Ne parlons

» A'ou en'nn hominis exeiretis jndinmn y sed Domint. (II, Paral., XIX, 6.)

' Ego dixi : Diiesiis; vosautem sicnt Uomines monetnim. (Ps. Lxxxi, 6-, 7.)

* Deus stelH in stjnagoga deonnn : in medio autem deos dijiidicat.

(Ibid., Iv)

DE MICUKL LE TELLIKB. 227

pas des corruptions qu'on a honte d'avoir à se reprocher. Parlons de la lâcheté ou de la licence d'une justice arbitraire qui^ sans règle et sans maxime^ se tourne au gré de Tami puissant. Parlons de la complaisance qui ne veut jamais ni trouver le fil, ni arrêter le progrès d'une procédure malicieuse. Que dirai-je du dangereux artifice qui fait prononcer à la justice, comme autrefois aux démons, des oracles ambigus et captieux? Que dirai-je des difficidtés qu'on suscite dans l'exécution , lorsqu'on n'a pu refuser la justice à un droit trop clair ? ce La loi est ce déchirée, comme disait le prophète S ^t le jugement « n'arrive jamais à sa perfection. » Non pervenit usque ad finemjudidum. Lorsque le juge veut s'agrandir, et qu'il change en une souplesse de cour le rigide et inexorable ministère de la justice , il fait naufrage contre ces écueUs. On ne voit dans ses jugements qu'une justice impau'faite, semblable, je ne craindrai pas de le dire, à la justice de Pilate : justice qui fait semblant d'être vigoureuse , à cause qu'elle résiste aux tentations médiocres , et peut-être aux clameurs d'un peuple irrité ; mais qui tombe et disparait tout à coup , lorsqu'on allègue, sans ordre même et mal à propos , le nom de César. Que dis-je, le nom de César? Ces âmes prostituées à l'ambition ne se mettent pas à si haut prix : tout ce qui parle, tout ce qui approche, ou les gagne, ou les intimide, et la justice se retire d'avec elleâ. Que si elle s'est construit un sanctuaire étemel et incorruptible dans le cœur du sage Michel Le Tellier , c'est que , libre des empressements de l'ambition, il se voit élevé aux plus grandes places, non par ses propres efforts, mais par la douce impulsion d'un vent favorable; ou plutôt ^ comme l'événement l'a justifié, par un choix particulier de la divine

' IIabac, 1, 4.

Providence. Le cardinal de Richelieu était mort ^ peu regretté de son maître qui craignit de lui devoir trop. Le gouvernement passé fut odieux : ainsi , de tous les ministres^ le cardinal Mazarin^ plus nécessaire et plus important; fut le seul dont le crédit se soutint; et le secrétaire d'État ^ chargé des ordres de la guerre, ou rebuté d'un traitement qui ne répondait pas à son attente, ou déçu par la douceur apparente du repos qu'il crut trouver dans la solitude, ou flatté d'une secrète espérance de se voir plus avantageusement rappelé par la nécessité de ses services , ou agité de ces je ne sais quelles inquiétudes dont les hommes ne savent pas se rendre raison à eux-mêmes , se résolut tout à coup à quitter cette grande charge. Le temps était arrivé que notre sage ministre devait être montré à son prince- et à sa patrie. Son mérite le fit chercher à Turin sans qu'il y pençàt. Le cardinal Mazarin, plus heureux', comme vous verrez, de l'avoir trouvé, qu'il ne le conçut alors, rappela au roi ses agréables services; et le rapide moment d'une conjoncture imprévue, loin de donner lieu aux sollicitations*, n'en laissa pas même aux désirs. Louis XIII rendit au ciel son âme juste et pieuse; et il parut que notre ministre était réservé au roi son fils. Tel était l'ordre de la Providence , et je vois ici quelque chose de ce qu'on lit dans Isaïe. La sentence partit d'en haut, et il fut dit à Sobna , chargé d'un ministère principal : « Je f ôterai de ton poste, et je te déposerai de ton mî- « nistère : » Expellam te de siatione tua, et de ministerio tuo deponam te. a En ce temps j'appellerai mon servi-

I En 1651, le parti de Condé força Mazarin à quitter le royaume. En son absence, Le Tellier fut chargé des soins du ministère, que la situation des afCedres rendait très-pénible.

' ViR. Première édition. A la sollicitation,... au désir.

DE MICHEL lE TËLLIER. 229

« teur Éliakim^ et je le revêtirai de ta puissance ^ » Hais tin plus grand honneur lui est destiné : le temps viendra que^ par Tadministration de la justice^ « il sera le <c père des habitants de Jérusalem et de la maison de « Jttda : ïi Erit pater habitantibits Jérusalem, a La clef «c de la maison de David^ c'est-à-dire de la maison ré- «c'gnante^ sera attachée à ses épaules; il ouvrira, et per- <c sonne ne pourra fermer; il fermera, et personne ne « pourra ouvrir ' ; » il aura la souveraine dispensation de la justice et des grâces.

Parmi ces glorieux emplois , notre ministre a fait voir à toute la France que sa modération durant quarante ans était le fruit d'une sagesse consommée. Dans les fortunes médiocres, Tambition encore tremblante se tient si cachée, qu'à peine se connait-elle elle-même. Lorsqu'on se voit tout d'un coup élevé aux places les plus importantes, et que je ne sais quoi nous dit dans le cœur qu'on mérite d'autant plus de si grands honneurs , qu'ils sont venus à nous comme d'eux-mêmes, on ne se possède plus; et si vous me permettez de vous dire une pensée de saint Chrysostome , c'est aux hommes vulgaires un trop grand effort que celui de se refuser à cette éclatante beauté qui se donne à eux. Mais notre sage ministre ne s'y laissa pas emporter. Quel autre parut d'abord plus capable des grandes affaires? Qui connaissait mieux les hommes et les temps? Qui prévoyait de plus loin , et qui donnait des moyens plus sûrs pour éviter les inconvé-r nients dont les grandes entreprises sont environnées? Hais, dans une si haute capacité et dans une si belle

' Et erit in die Ula : vQcabo servum meum Eliadm , filium Helciçe , et , inàwim illum tunica tua;,,, et potestatem tuam dabo %n manu ejus. (Isai., XXII, 19, 20, 21.)

' Et dabo clavem domus David super humerùm ejus ; et aperiet , et non erit qui claudat; et claudei , et non erit qui aperiat. (Isai., xxii, 21, 22.)

réputation , qui jamais a remarqué ou sur son visage un air dédaigneux^ ou la moindre vanité dans ses paroles? Toujours libre dans la conversation, toujours grave dans les affaires, et toujours aussi modéré que fort et insinuant dans ses discours, il prenait sur les esprits un ascendant que la seule raison lui donnait. On voyait et dans sa maison et dans sa conduite, avec des mœurs sa^ns reproche, tout également éloigné des extrémités, tout enfin mesuré par la sagesse. SMl sut soutenir le poids des affaires , il sut aussi les quitter, et reprendre son premier repos. Poussé par la cabale, Chàville le vit tranquille durant plusieurs mois , au milieu dePagitation de toute la France . La cour le rappelle en vain ; il persiste dans sa paisible retraite, tant que Tétat des affaires le put souffrir, encore qu'il n'ignorât pas ce qu'on maobir nait contre lui durant son absence; et il ne parut pas moins grand en demeurant sans action, qu'il Favait paru en se soutenant au milieu des mouvements les plus basardeux. Mais dans le plus grand calme de TÉtat , aussitôt qu'il lui fut permis de se reposer des occupations de sa charge sur un fils* qu'il n'eût jamais donné au roi , s'il ne l'eût senti capable de le bien servir ; après qu'il eut reconnu que le nouveau secrétaire d'État savait, avec une ferme et continuelle action, suivre les desseins et exécuter les ordres d'un maître si entendu dans l'art de la guerre : ni la hauteur des entreprises ne surpassait sa capacité;, ni les soins infinis de l'exécution n'étaient au-dessus de sa vigilance; to.ut était prêt aux lieux destinés; l'ennemi également menacé dans toutes ses places; les troupes aussi vigoureuses que disciplinées n'at-: tendaient que les derniers ordres du grand capitaine , et l'ardeur que ses yeux inspirent; tout tombe sous ses^

' Ce fils était le fameux Louvois.

])K MICHEL LE TKLLIER. 231

coups ^ et il se voit l'arbitre du monde : alors le zélé ministre^ dans une entière vigueur d'esprit et de corps ^ crut qu'il pouvait se permettre une vie plus douce'. L'épreuve en est hasardeuse pour un homme d'État; et la retraite presque toujours a trompé ceux qu'elle flattait de l'espérance du repos. Celui-ci fut d'un caractère plus ferme. Les conseils où il assistait lui laissaient presque tout son temps; et après cette grande foule d'hommes et d'affaires qui l'environnait , il s'était lui-même réduit à une espèce d'oisiveté et de solitude : mais il la sut soutenir. Les heures qu'il avait libres furent remplies de bonnes lectures^ et ce qui passe toutes les lectures^ de sérieuses réflexions sur les erreurs delà vie humaine^ et sur les vains travaux des politiques^ dont il avait tant d'expérience. L'éternité se présentait à ses yeux, comme le digne objet du cœur de l'homme. Parmi ces sages pensées, et renfermé dans un doux commerce avec ses amis aussi modestes que lui , car il savait les choisir de ce caractère, et il leur apprenait à le conserver dans les emplois les plus importants et de la plus haute confiance, il goûtait un véritable repos dans la maison de ses pères , qu'il avait accommodée peu à peu à sa fortune présente, sans lui faire perdre les traces de l'ancienne simplicité , jouissant, en sujet fidèle, des prospérités de l'État et de la gloire de son maître. La charge de chancelier vaqua, et toute la France la destinait à un ministre si zélé pour la justice.

' Cette Ipngue phrase est remarquable par son irrégularité. Bossuet s'y permet une hardiesse contre la syntaxe eUe-méme ; il interrompt sa remarque par un récit , puis il la reprend. Je ne |irétends pas louer cette espèce de licence plus qu'oratoire : mais je ferai observer que , dans ce désordre , il ne s'embarrasse pas un moment ; il court toujours , il mêle le récit des grandes qualités du fils à l'opinion qu'en avait le père : puis , se retrouvant tout d'un coup , il reprend la marche de sa phrase abandonnée, alors le ièlc ministre. (Y.)

232 ORAISON funèbr'e

Hais , comme dit le Sage ^ : « autant que le ciel s'élève, « et que la terre s'incline au-dessous de lui , autant le <c cœur des rois est impénétrable. » Enfin le moment du prince n'était pas encore arrivé; et le tranquille ministre, qui connaissait les dangereuses jalousies des cours y et les sages tempéraments des conseils des rois , sut encore lever les yeux vers la divine Providence , dont les décrets éternels règlent tous ces mouvements. Lorsqu'après de longues années il se vit élevé à cette grande charge, encore qu'elle reçût un nouvel éclat en sa personne, où elle étaitjointe à la confiance du prince; sans s'en laisser éblouir, le modeste ministre disait seulement que le roi , pour couronner plutôt la longueur que l'utilité de ses services , voulait donner un titre à son tombeau , et un ornement à sa famille. Tout le reste de sa conduite répondit à de si beaux commencements. Notre siècle, qui n'avait point vu de chancelier si autorisé, vit en celui-ci autant de modération et de douceur, que de dignité et de force; pendant qu'il ne cessait de se regarder comme devant bientôt rendre compte à Dieu d'une si grande administration. Ses fréquentes maladies le mirent souvent aux prises avec la mort : exercé par tant de combats , il en sortait toujours plus fort et plus résigné à la volonté divine. La pensée de la mort ne rendit pas sa vieillesse moins tranquille ni moins agréable. Dans la môme vivacité' on lui vit faire seulement de plus graves réflexions sur la caducité de son âge, et sur le désordre extrême que causerait dans l'État une si grande autorité dans des mains trop faibles. Ce qu'il avait vu arriver à tant de sages vieillards,

* Coelum $ur$um^ et terra deorsum ; et corregum incrusîabile, (Prov., XXV, 3.)

* Cette expression ne peut pas être approuvée , et n*a pas même pour excuse d'être ancieime ; c'est une négligence. (V.)

qui semblaient n^étre plus rien que leur ombre propre, le rendait continuellement attentif à lui-même. Souvent il se disait en son cœur, que le plus malheureux effet de cette faiblesse de Fàge était de se cacher à ses propres yeux; de sorte que tout à coup on se trouve plongé dans l'abîme , sans avoir pu remarquer le fatal moment d'un insensible déclin : et il conjurait ses enfants , par toute la tendresse qu'il avait pour eux , et par toute leur reconnaissance, qui faisait sa consolation dans ce court reste dévie, de l'avertir de bonne heure, quand ils verraient sa mémoire vaciller, ou son jugement s'affaiblir, afin que, par un reste de force , il pût garantir le public et sa propre conscience des maux dojit les menaçait rinfirmité de son âge. Et lors même qu'il sentait son esprit entier, il prononçait la même sentence, si le corps abattu n'y répondait pas; car c'était ^ la résolutionqu'il avait prise dans sa dernière maladie : et plutôt que de voir languir les affaires avec lui, si ses forces ne lui revenaient, il se condamnait, en rendant les sceaux, à rentrer dans la vie privée , dont aussi jamais il n'avait perdu le goût ; au hasard de s'ensevelir tout vivant, et de vivre peut-être assez pour se voir longtemps traversé par la dignité qu'il aurait quittée : tant il était au-dessus de sa propre élévation et de toutes les grandeurs humaines !

Hais ce qui rend sa modération plus digne de nos louanges, c'est la force de son génie* né pour l'aètion , et la vigueur qui durant cinq ans lui fit dévouer sa tête AUX fureurs civiles. Si aujourd'hui je me vois contraint

• Var. première édition ; c'est.

' Ce que dit madame de Motteville contredit ces éloâ;es : « La reine me parut persuadée que Le Tellier était un homme habile en sa charge, homme de bien, assez à elle; mais peu capable de la première place. »

de retracer l'image de nos malheurs^ je n'en ferai point d'excuse à mon auditoire ^ où ^ de quelque côté que je me tourne , tout ce qui frappe mes yeux me montre une fidélité irréprochable ; ou peut-être une courte erreur réparée par de longs services ^ Dans ces fatales conjonctures^ il fallait à un ministre étranger un homme d'un ferme génie et d'une égale sûreté > qui^ nourri dans les compagnies^ connût lesordresduroyaumeetl'esprit de la nation. Pendant que la magnanime et intrépide régente était obligée à montrer le roi enfant aux provinces , poui*dissiper les troubles qu'on y excitait de toutes parts^ Paris et le cœur du royaume demandaient un homme capable (^e profiter des moments^ sans attendre de nou* veaux ordres^ et sans troubler le concert de l'État. Hais le ministre lui-même^ souvent éloigné de la cour ^ au milieu de tant de conseils que Tobscurité des affaires , l'incertitude des événements , et les différents intérêts faisaient hasarder^ n'avaitril pas besoin d'un homme que la régente pûtcroire? enfin il fallait un homme qui , [)our ne pas irriter la haine publique dédarée contre le ministère^ sût se conserver de la créance dans tous les partis ; et ménageries restes de l'autorité. Cet homme si nécessaire au jeune roi, à la régente, à l'État, aux ministres , aux cabales mêmes , pour ne les précipiter pas aux dernières extrémités par le désespoir; vous me prévenez, messieurs, c'est celui dont nous parlons. C'est donc ici qu'il parut comme un génie principal. Alors nous le vîmes s'oublier lui-même ; et , comme un sage pilote, sans s'étonner ni des vagues, ni des orages, ni de son propre péril , aller droit comme au terme

' Bossuet ayant à raconter ces événements singuliers dont les contemporains existaient encore, rien n'est plus admirable que la manière franche et mesurée dont il entre dans son récit. (B.)

unique d'une si périlleuse navigation , à la conservation du corps de l'État^ et au rétablissement de l'autorité royale. Pendant que la cour réduisait Bordeaux ^ et que Gaston , laissé à Paris pour le maintenir dans le devoir^ était environné de mauvais conseils ^ Le Tellier fut le Ghusal^ qui les confondit^ et qui assura la victoire à l'Oint du Seigneur. Fallut-il éventer les conseils d'Espagne, et découvrir le secret d'une, paix trompeuse que Ton proposait , afin d'exciter la sédition pour peu qu'on l'eût différée? Le Tellier en fit d'abord accepter les offres : notre plénipotentiaire partit, et l'archiduc, forcé d'avouer qu'il n'avait pas de pouvoir, fit connaître lui-même au peuple ému , si toutefois un peuple ému connaît quelque chose, qu'on ne faisait qu'abuser de sa crédulité. Mais s'il y eut jamais une conjoncture où il fallût montrer de la prévoyance et un courage intrépide , ce fut lorsqu'il s'agit d'assurer la garde des trois illustres captifs*. Quelle cause les fit arrêter : si ce fut ou des soupçons , ou des vérités , ou de vaines terreurs, ou de vrais périls; et dans un pas si glissant, des précautions nécessaires : qui le pourra dire à la postérité? Quoi qu'il en soit, l'oncle du roi est persuadé; on croit pouvoir s'assurer des autres princes, et on en fait des coupables, en les traitant comme tels. Mais où garder des lions* toujours prêts à rompre leurs chaînes, pendant que chacun s'efforce de les avoir en sa main , pour les retenir ou les lâcher au gré de son ambition ou de

' Chusaï était ami de David. Ce fut par ses conseils que ce prince triompha de son fils Absalon. (II, Reg., xvii.) (F.)

» Ils furent arrêtés le 16 janvier 1650, conduits à Vincennes, à Marcoussi , et ensuite au Havre, où ils restèrent treize mois enfermés.

* Il n'y avait qu'un lion , le prince de Condé. On connaît le mot de Monsieur sur l'arrestation des trois princes Condé, Conti et Longueville : « Voilà, dit-il, un beau coup de filet ; on vient de prendre un lion, un singe , et un renard. »

ses vengeances? Gaston^ que la cour avait attiré dans ses sentiments, était-il inaccessible aux factieux? Ne voisje pas, au contraire, autour de lui des âmes hautaines qui, pour faire servir les princes à leurs intérêts cachés, ne cessaient de lui inspirer qu'il devait s'en rendre le m^tre ? De quelle importance , de quel éclat, de quelle réputation au dedans et au dehors , d'être le maître du sort du prince de Gondé? Ne craignons point de le nommer , puisqu'enfin tout est surmonté par la gloire de son grand nom et de ses actions immortelles. L'avoir entre ses mains , c'était y avoir la victoire même qui le suit éternellement dans les combats. Hais il était juste que ce précieux dépôt de l'État demeurât entre les mains du roi , et il lui appartenait de garder une si noble partie de son sang. Pendant donc que notre ministre travaillait à ce glorieux ouvrage , où il y allait de la royauté et du salut de l'État, il fut seul en butte aux factieux. Lui seul, disaient-ils, savait dire et taire ce qu'il fallait. Seul il devait épancher et retenir son discours : impénétrable, il pénétrait tout; et pendant qu'il tirait le secret des cœurs, il ne disait, maître de lui-même, que ce qu'il voulait. Il perçait dans tous les secrets , démêlait toutes les intrigues, découvrait les entreprises les plus cachées et les plus sourdes machinations. G'était ce sage dont il est écrit : « Les conseils se recèlent dans le c( cœur de l'homme à la manière d'un profond abîme, « sous une eau dormante : mais l'homme sage les « épuise ; Y> il en découvre le fond : Sicut aquaprofundaj sic consilium in corde viri : vir sapiens exhauriet illud ^ Lui seul réunissait les gens de bien, rompait les liaisons des factieux, en déconcertait les desseins, et allait recueillir dans les égarés ce qu'il y restait quelquefois de

' Prok., XX, 5.

bonnes intentions. Gaston ne croyait que lui; et lui seul savait profiter des heureux moments et des bonnes dispositions d'un si grand prince, m Venez ^ venez ^ faisons c( contre lui de secrètes menées : )> Veniie, et cogitemus adversus eum cogitationes. Unissons-nous pour le discréditer; tous ensemble a frappons-le de notre langue^ et «nesouffronsplusqu'onécoutetous ses beaux discours : » Percutiamus eum litigua , neqm attendamus ad universos sermones ejus^. Maison faisait contre lui de plus funestes complots. Combien reçut-il d'avis secrets, que sa vie n'était pas en sûreté ! Et il connaissait dans le parti de ces fiers courages dont la force malheureuse et Tesprit extrême ose tout , et sait trouver des exécuteurs. Hais sa vie ne lui fut pas précieuse , pourvu qu'il fût fidèle à son ministère. Pouvait-il faire à Dieu un plus beau sacrifice que de lui offrir une âme pure de l'iniquité de son siècle* , et dévouée à son prince et à sa patrie ? Jésus nous en a montré l'exemple : les Juifs mêmes le reconnaissaient pour un si bon citoyen, qu'ils crurent ne pouvoir donner auprès de lui une meilleure recommandation à ce centenier, qu'en disant à notre Sauveur : « Il aime notre nation*. » Jérémie a-t-il plus versé de larmes que lui sur les ruines de la patrie ? Que n'a pas fait ce Sauveur miséricordieux pour prévenir les malheurs de ses citoyens? Fidèle au prince comme à son pays , il n'a pas craint d'irriter l'envie des Pharisiens en défendant les droits de César * : et lorsqu'il est mort pour nous sur le Calvaire, victime de l'univers, il a voulu que le plus chéri de ses évangélistes remarquât

* Jerem.,xviii, 18.

' Trait d'exagération. Le parallèle euU'e Le Tellier et Jesas-Ghrist a justement provoqué les critiques de M. de Vauxcelles. (G.) ' Diligit enim gentem nosiram. (Luc, vu, 5.) *MaTTH., XXII, 51.

238 ORAISON FUNÉBBE

qu'il mourait spécialement « pour sa nation : » quia moriiurus erat pro gente\ Si notre zélé ministre^ touché de ces vérités^ exposa sa vie^ craindrait-il de hasarder sa fortune? Ne sait-on pas qu'il fallait souvent s'opposer aux inclinations du cardinal son bienfaiteur? Deux fois ^ en grand politique^ ce judicieux favori sut céder au temps j et s'éloigner de la cour. Mais il le faut dire; toujours il y voulait revenir trop tôt. Le Tëllier s'opposait à ses impatiences jusqu'à se rendre suspect ; et sans craindre ni ses envieux^ ni les défiances d'un ministre également soupçonneux et ennuyé de son état, il allait d'un pas intrépide où la raison d'État. le déterminait. Il sut suivre ce qu'il conseillait. Quand Téloignement de ce grand ministre eut attiré celui de ses confidents; supérieur par cet endroit au ministre même, dont il admirait d'ailleurs les profonds conseils , nous l'avons vu retiré dans sa maison, où il conserva sa tranquillité parmi les incertitudes des émotions populaires et d'une cour agitée; et résigné à la Providence, il vit sans inquiétude frémir à l'entour les flots irrités. Et parce qu'il souhaitait le rétablissement du ministre comme un soutien nécessaire de la réputation et de l'autorité de la régence, et non pas, comme plusieurs autres, pour son intérêt, que le poste qu'il occupait lui donnait assez de moyens de ménager d'ailleurs; aucun mauvais traitement ne le rebutait. Un beau^-frère * , sacrifié malgré ses services, lui montrait ce qu'il pouvait

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