JOAN., XI
^ Gabriel de Gassagnet, seigneur de Tilladet, qui avait épousé Madeleine Le Tellier, sœur du chancelier. Étant capitaine aux gardes sous Louis XIIλ il fut disgracié en 1642, lors de la conspiration de Cinq-Mars. Depuis, il devint lieutenant général et gouverneur de Bapaume. Ce que dit ici Bossuet pourrait faire conjecturer qu'il essuya quelque nouvelle disgrâce sous la régence d*Anne d'Autriche ; on n'a rien pu découvrir à ce sujet.
craindre. Il savait ^ crime irrémissible dans les cours, qu'on écoutait des propositions contre lui-même, et peut-être que sa place eût été donnée , si on eût pu la remplir d^un homme aussi i^r : mais il n'en tenait pas moins la balance droite. Les uns donnaient au ministre des espérances trompeuses; les autres lui inspiraient de vaines terreurs; et en s' empressant beaucoup, ils faisaient les zélés et les importants. Le TellierIuI montrait la vérité, quoique souvent importune; et industrieux à se cacher dans les actions éclatantes, il en renvoyait la gloire au ministre , sans craindre , dans le même temps , de se charger des refus que l'intérêt de rÉtat rendait nécessaires. Et c'est de là qu'il est arrivé qu'en méprisant par raison la haine de ceux dont il lui fallait combattre les prétentions, il en acquérait l'estime, et souvent même l'amitié et la confiance. L'histoire en racontera de fameux exemples : je n'ai pas besoin de les rapporter; et content de remarquer des actions de vertu dont les sages auditeurs puissent profiter, ma voix n'est pas destinée à satisfaire les politiques ni les curieux. Mais puis^je oublier celui que je vois partout dans le récit de nos malheurs? cet homme* si fidèle aux particuliers, si redoutable à l'État; d'un caractère si haut, qu'on ne pouvait ni l'estimer, ni le craindre, ni l'aimer, ni le haïr à demi; ferme génie que nous avons vu en ébranlant l'univers s'attirer une dignité qu'à la fin il voulut quitter comme trop chèrement achetée, ainsi qu'il eut le courage de le reconnaître dans le lieu le plus éminent de la chrétienté, et enfin comme peu capable de contenter ses désirs : tant il connut son erreur, et le vide des grandeurs humaines. Mais pendant qu'il vou- j
* Le cardinal de Retz. — Dans le portrait qu'il en donne , Bossuet se montre égal , si ce n'est supérieur, à Tacite et à Salluste même. (B.)
lait acquérir ce qu'il devait un jour mépriser , il remua tout par de secrets et puissants ressorts; et après que tous les partis furent abattus ^ il sembla encore se soutenir seul^ et seul encore menacer le favori victorieux , de ses tristes et intrépides regards ^ La religion s'intéresse dans ses infortunes; la ville royale s'émeut; et Rome même menace. Quoi donc^ n'est-ce pas assez que nous soyons attaqués au dedans et au dehors par toutes les puissances temporelles? Faut-il que la religion se mêle dans nos malheurs^ et qu'elle semble nous opposer de près et de loin une autorité sacrée? Mais^ par les soins du sage Michel Le Tellier^ Rome n'eut point à reprocher au cardinal Mazarin d'avoir terni l'édat de la pourpre dont il était revêtu ; les affaires ecclésiastiques prirent une forme réglée : ainsi le calme fut rendu à l'État; on revoit dans sa première vigueur l'autorité affaiblie ; Paris et tout le royaume , avec un fidèle et admirable empressement ^ reconnaît son roi gardé par la Providence, et réservé à ses grands ouvrages; le zèle des compagnies, que de tristes expériences avaient éclairées, est inébranlable; les pertes de l'État sont réparées ; le cardinal fait la paix avec avantage*. Au plus haut point de sa gloire, sa joie est troublée par la triste ap-
* îl s'agit de la paix des Pyrénées , conclue en 1659.
' Ce dernier trait eût été envié de Tacite. On ne pouvait peindre avec plus d'énergie et de vérité la haine implacable que le cardinal de Retz, trop fier pour se réconcilier avec son ennemi premier ministre, manifesta toujours contre Mazarin tout-puissant sur les marclies du trône. C'est ainsi qu'ayant à peindre un factieux sans objet, doué d'un génie remuant et d'un grand caractère , Bossuet n'a besoin que de quelques lignes pour le juger avec la sagacité d'un moraliste, la vertu d'un orateur, la pro* fondeur d'un publidste, et l'impartialité d'un historien. Je préfère de beaucoup ce portrait à celui de Cromwell , et je ne connais rien de plus parfait en ce genre parmi les anciens et parmi les modernes. (M.)
DE ttiGHËL LE TELLtER. â4t
parltion de la mort; intrépide, il domine jusqu^entre ses bras et au milieu de son ombre : il semble qu'il ait entrepris de montrer à toute l'Europe que sa faveur, attaquée par tant d'endroits y est si hautement rétablie que tout devient faible contre elle , jtisqu'à une mort prochaine et lente. Il meurt avec cette triste consolation ; et nous voyons conmiencer ces belles années dont on ne peut assez admirer le cours glorietix. Cependant la grande et pieuse Anne d'Autriche rendait un perpétuel témoignage à l'inviolable fidélité de notre ministre, où , parmi tant de divers mouvements, elle n'avait jamais remarqué un pas douteux. Le roi , qui dès son enfance l'avait vu toujours attentif au bien de l'État, et tendrement attachée sa personne sacrée, prenait confiance en ses conseils ; et le ministre conservait sa modération , soigneux surtout de cacher Fimportant service qu'il rendait continuellement à l'État , en faisant connaître les hommes capables de remplir les grandes places > et«n leur rendant à propos des offices qu'ils ne savaient pas. Car que peut faire de plus utile un zélé ministre, puisque le prince, quelque grand qu'il soit, ne connaît sa force qu'à demi, s'il ne connaît les grands hommes que la Providence fait naître en son temps pour le seconder? Ne parlons pas des vivants dont les vertus non plus que les louanges ne sont jamais sûres dans le variable état de cette vie. Mais je veux ici nommer par honneur le sage , le docte et le pieux Lamoignon, que notre ministre proposait toujours comme digne de prononcer les oracles de la justice dans le plus majestueux de ses tribunaux. La justice ; leur commune amie, les avait unis; et maintenant ces deux âmes pieuses, touchées sur la terre du même désir de faire régner les lois , contemplent ensemble à découvert les lois éternelles d'où les nôtres sont dérivées; et si
CIIEFS-D'oeUY. 1>E BOSS. — T. I. *6
3^2 ORAISON FUNb'BUE
I quelque légère trace de noà faibles distinctions parait ) encore dans une si simple et si claire vision ^ elles ado- \ rent Dieu en qualité de justice et de règle*.
Ecce in jmtitia regnabit rex , el principes injwlicio prœerunt * ; « Le roi régnera selon la justice , et les « juges présideront en jugement'. » La justice passe du prince dans les magistrats, et du trône elle se répand sur les tribunaux. C'est dans le règne d'Ézéchias le modèle de nos jours. Un prince zélé pour la justice nomme un principal et universel magistrat capable de contenter ses désirs. L'infatigable ministre ouvre des yeux attentifs sur tous les tribunaux : animé des ordres du prince, il y établit la règle, [la discipline, le concert, l'esprit de justice. Il sait que , si la prudence du souverain magistrat est obligée quelquefois , dans les cas extraordinaires , de suppléer à la prévoyance des lois , c'est toujours eu prenant leur esprit; et enfin qu'on ne doit sortir de la règle qu'en suivant un fil qui tienne, poui ainsi dire , à la règle même. Consulté de toutes parts , il
' On serait tenté de croire en général , sur la foi d'un vers charmant de La Fontaine, que
L*or se peat partager, mais non pas la louange.
L^évèque de Meoux prouve le contraire dans son fameux parallèle entre Turenne et le grand Condé , et peut-être encore mieux dans son Omisim funèbre du chancelier Le Tellier^ au moment où il célèbre la 'liaison intime. de ce chef de la magistrature, auquel Thistoire a fait deux diverses réputations, avec le premier président de Lamoignon, qui, heureusement pour sa gloire, n*ai a jamais eu qu*une seule. (M.)
Ghréti^-^François de Lamoignon , fils de Guillaume de Lamoignon, premier président du parlement de Paris, mourut en 1706 , à soixant<»quatre ans , et eut pour petit-fils le vertueux Maleshei'bes.
' ISAI., XXXIT, 1.
3 En admirant cette pensée si ingénieusement noble et élevée, on appliquerait volontiers à Bossuet ce que Virgile disait du prince des poètes : qu'il serait plus difficile d'emprunter un vers d'Homère que de prendre à Hercule sa massue. (M.)
SE MiCBEL LE TELLIER. 2k3
donne des réponses courtes^ inaisdécisives> aussi pleines de sagesse que de dignité ; et le langage des lois est dans son discours. Par toute Tétendue du royaume cha> can peut faire ses plaintes , assuré de la protection du prince; et la justice ne fut jamais ai si éclairée ni si secourable. Vous voyez comme ce s5^<î magistrat modère tout le corps de la justice. Voulex^vous voir ce qu'il fait dans la sphère où il est attaché^ et qu'il doit mouvoir par lui-même? Combien de fois s'est-on plaint que les affaires n'avaient ni de règle ni de fin ; que la force des choses Jugées n'était presque plus connue ; que la compagnie ^ où l'on renvei*sait avec tant de facilité les jugements de toutes les autres ne respectait pas davantage les siens ; enfin que le nom du prince était employé à rendre tout incertain^ et que souvent Tiniquité sortait du lieu d'où elle devait être foudroyée? Sous le sage Michel Le Telueb y le conseil fit sa véritable fonction ; et l'autc^ité de ses arrêts^ semblable à un juste contrepoids^ tenait par tout le royaume la balance égale. Les juges que leurs coups hardis et leurs artifices faisaient redouter furent sans, crédit : leur nom ne servit qu'à rendre la justice plus attentive. Au conseil comme au sceau^ la multitude^ la variété^ la difficulté des affaires^ H^étounèrent jamais ce grand magistrat : il n'y avait rien de plus difficile, ni aussi de plus hasardeux, que de le surprendre; et, dès le commencement de son ministère , cette irrévocable sentence sortit de sa bouche , que le crime àe le tromper serait le moins pardonnable . De quelque belk apparence que l'iniquité se couvrit, il en pénétrait les détours; et d'abord il savait connaître, même sous les fleurs, la marche tortueuse de ce serpent. Sans chAtiment, sans rigueur, il couvrait l'injus-
* Ixî conseil d'État.
2kh ORAISON FUNÈBRE
tice de confusion' en lui faisant seulement sentir qu'il la connaissait; et Texemplede son inflexible régulai*! té lut rinévital)le censure de tous les mauvais desseins. Ce fut donc par cet exemple admirable^ plus encore que par ses discours et par ses ordres^ qu'il établit dans le conseil une pureté et un zèle de la justice qui attire la vénération des peuples^ assure la fortune des particuliers, affermit Tordre public^ et fait la gloire de ce règne.
Sa justice n'était pas moins prompte qu'elle était exacte. Sans qu'il fallût le presser, les gémissements des malheureux plaideurs, qu'il croyait entendre nuit et jour, étaient pour lui une perpétuelle et vive sollicitation. Ne dites pas à ce zélé magistrat qu'il travaille plus que son grand âge ne le peut souffrir : vous irriterez le plus patient de tous les hommes. Est-on, disait-il, dans les places pour se reposer et pour vivre? Ne doiten pas sa vie à Dieu, au prince et à l'État? Sacrés aiitels , vous m'êtes témoins que ce n'est pas aujourd'hui , par ces artificieuses fictions de l'éloquence, que je lui mets en la bouche ces fortes paroles! Sache la postérité, si le nom d'un si grand ministre fait aller mon discours jusqu'à elle, que j'ai moi-même souvent entendu ces saintes réponses. Après de grandes maladies causées par de grands travaux, on voyait revivre cet ardent désir de reprendre ses exercices ordinaires, au hasard de retomber dans les mêmes maux ; et, tout sensible qu'il était aux tendresses de sa famille, il l'accoutumait à ces i^ourageux sentiments. C'est, comme nous Favons dit, qu'il faisait consister avec son salut le service particulier qu'il devait à Dieu dans une sainte administration de la justice. 11 en faisait son culte perpétuel, son sacrifice du matin et du soir, selon cette parole du sage : a La justice vaut mieux devant Dieu que de lui offrir des
« victimes ^» Car quelle plus sainte hostie^ quel encens plus doux^ quelle prière plus agréable , que de faire entrer devant soi la cause de la veuve^ que d'essuyer les larmes du pauvre oppressé^ et de faire taire l'iniquité par toute la terre? Combien le pieux ministre était touché de ces vérités^ ses paisibles audiences le faisaient paraître! Dans les audiences vulgaires, l'un, toujours précipité j vous trouble Fesprit; l'autre, avec un visage inquiet et des regards incertains , vous ferme le cœur : celui-là se présente à vous par coutume ou par bienséance, et il laisse vaguer ses pensées sans que vos discours arrêtent son esprit distrait; celui-ci, plus cruel encore, a les oreilles bouchées par ses préventions, et , incapable de donner entrée aux raisons des autres, il n'écoute que ce qu'il a dans son cœur. A. la facile audience de ce sage magistrat, et par la tranquillité de son favorable visage, une âme agitée se calmait. C'est là qu'on trouvait c< ces douces réponses qui apaisent la « colère^, » et ce ces paroles qu'on préfère aux dons. » Yerhum me/ttis. guam daium '. Il connaissait les deux viv sages de la justice : l'un facile dans le premier abord ; l'autre sévère et impitoyable quand il faut conclure. Là elle veut plaire aux hommes, et également contenter les deux partis ; ici elle ne craint ni d'offenser le puissant, ni d'af&iger le pauvre et le faible. Ce charitable magistrat était ravi d'avoir à commencer par la douceur, et dans toute l'administration de la justice il nous paraissait un homme que sa nature avait fait bienfaisant, et que la raison rendait inflexible. C*est par où il avait gagné les cœurs. Tout le royaume faisait des vœux
' Faceremxsericordiameijudïcmm, magiSTplacelBomiwyqnaw, ricûm/e.