‹ Chefs-d'œuvre oratoires de BossuetChapitre 29 sur 42 · PROV., XXI · texte numérisé non relu

PROV., XXI

' Uesponsxo mollis frangii iram. (Pnuv., xy, i^)

' liCÇLES., XVIll, 16.

2^6 OfiAISOUr FUNÈBRE

pour la prolongation de ses jours : on se reposait sut* sa prévoyance; ses longues expériences étaient pour FÉtat un trésor infaisable de sages conseils > et sa justice^ aa prudence^ la facilité qu'il apportait aux affaires^ lui méritaient la vénération et Tainour de tous les peuples. Seigneur ! vous ave» fait, comme dit le sage S « Tceil « qui regarde, et Toreille qui écoule. » Vous donc qui donnez aux juges ces regards bénins , ces oreilles attentives, et ce cœur toujours ouvert à la vérité^ écouteznous pour celui qui écoutait tout le monde; et vous,^ doctes interprètes des lois, fidèles dépositaires de leurs secrets, et implacables vengeurs de leur sainteté méprisée, suivez ce grand exem^de de nos jours. Tout Tuaivers a les yeux sur vous : affranchis des intérêts et des passions » sans yeux comme sans tnains^ vous marchez sur la terre semblables aux esprits célestes ; ou plutôt y images de Dieu, vous en imitez Tindépendance ; comme lui > vous n'avez besoin ni des hommes ni de leurs présents; comme hii, vous faites justice à la veuve et au pupille ; l'étranger n'implore pas en vain votre secours ', et, assurés que vous exerces la puissance du juge de Tûnivers , vous n^épargnez persoûRe dans vos jugements. Puisse4-il avec ses lumières et avec son esprit de force vous donner cette patietwe , cette attention , et cette dociUté toujours accessiUe à la raison , que Salomon lui demandait pour juger son peuple' ! Mais ce que cette chaire, ce que ces autels, ce que

' FA aurem audïenkm, et ocnlum videnUm, Daminus fedt utrumque,

(PROV., XX, lî.)

^ Dominus Deus vester ipse est Deus deorum, et Dominus dominantium : Deus magnus et pokns^ et territnUs, qui j)ersoitavii non accipkt nec muneia, Faeit judicium pupillo et viduœ: amat. peregrlnum , et dai ci victum ac icstilum. (Deut., X, 17, 18,)

* III, RiiG., III, 9.

DE MiCflrfiL LE TELLIER. 2^7

rÉvangile que j'annonce^ et l'exemple du grand ministre dont je célèbre les vertus , m'oblige à recommander plus que toutes choses^ c'est les droits sacrés de rÉglise. L'Église ramasse ensemble tous les titres par où Ton peut espérer le secours de la justice. La justice doit une assistance particulière aux faibles , aux orphelins, aux épouses délaissées^ et aux étrangers. Qu'elle est forte cette Église^ et que redoutable est le glaive que le Fils de Dieu lui a mis dans la main ! Mais c'est un glaive spirituel , dont les superbes et les incrédules ne ressentent pas- le c double tranchante ^ Elle est fille du Tout-Puissant : mais son père^ qui la soutient au dedans^ l'abandonne souvent aux persécuteurs; et^ à l'exemple de Jésus-Christ^ elle est obligée de ciier dans son agonie : a Mon lUeu , mon Dieu , pourquoi m'avea&ttvous délaissée'?» Son époux est le plus puissant comme le plus beau et le plus par&it de tous les enfants des hommes ' ; mais elle n'a entendu sa voix agréable , elle n'a joui de sa douce et désirable présence, qu'un moment ^ : tout d'un coup il a pris la fuite avec une iX)acse rapide ; ^el, plus vite qu'un faon de biche , il (( s'est âevé au*dessuA des plus hautes montagnes*. » Semblable & une épouse désolée, l'Église ne fait que gémir, et le chant de la tourterelle délaissée * est dans sa

' De^reejusglaâlusutrtbque parie aaUus^ exibaU (Apoc., 1, 16.) Vitfus est sermo Dei et effiçax^» et penetrabiHor omni gladio anâpitû (Heb., •IV, 12.)

' Elit EU, Umma sabacthani : hoc est, Deas meus, Ùeus meus, ut quid dtnUquisHmef (MAorn., x]&yiiy.46.)

^ Speciosus forma prœ ^ishomiwtm, (Ps. xiiv, 3.)

^ Amiens sponsi, qui stat et audit eum^ gaudio gaudet propter vocem sponsi, ( JoAN., 111, 29.)

^ Fuge, dUecte mi, et assimilartcapreœ^ kinwUoque cervorum super, montes aromatum, {Camt., vin, 14.)

* Vox turturisjnudita est. in terra nostra. (Ibid., u, .12.)

^l^S OBAISON FCKÈBEE

bouche. Enfin elle est étrangère et comme errante sur la terre, où elle vient recueillir les enfants de Dieu sous ses ailes; et le monde^ qui s'efforce de les lui ravir, ne cesse de traverser son pèlerinage. Mère affligée , elle a souvent à se plaindi*e de ses enfants qui Toppriment : on ne cesse d'entreprendre sur ses droits sacrés ; sa puis^ sance céleste est af&iblie , pour ne pas dire tout à fait éteinte.. On se venge sur die de quelques-uns de ses mi^ nistres, trop hardis usurpateurs des droits temporels : à son tom? la puissance temporelle a semblé vouloir tenir l'ÉgUse captive , et se récompenser de ses pertes sur Jésus-€hrist même : les tribunaux séculiers ne retentissent que des affaires ecclésiastiques : on ne songe pas au don particulier qu'a reçu Tordre apostolique pour les décider; don céteste que nous ne recevons qu'une fois (( par l'imposition des main9> » mais que saint Faul nous ordonne de ranimer^, de renouveler, et de rallumer sans cesse en nous-mêmes comme un feu divin , afinqu&la vertu en soit immortelle*. Ce don nous estil seulement accordé pour annoncer la sainte parole, ou pour sanctifier les âmes par les sacrements? N'est-ce pas aussi pour policer les églises , pour y établir la discipline, pour appliquer les canons inspirés de Dieu à nos saints prédécesseurs , et accon^lir tous les devoirs du ministère ecclésiastique ? Autrefois et les canons et les lois, et les évèques et les empereurs, concouraient ensemble à empêcher tes ministres des autels de paraître, pour les affaires même temporelles, devant les juges de la terre : on voulait avoir des intercesseurs purs du commerce des hommes, et on craignait de les

' Adtnoneo te ut ressuscites grattant Dei quœ est in te per impositionemmanuum mearum. (Il, Tim.» 1, 6.)

* Var. Première édition ; en soit immortelle dans Tordre sacré. Ce don, etc.

DE MICHEL LE TELLlËR. 2i9

rengager dans le siècle d'où ils avaient été séparés pour être le partage du Seigneur. Maintenant c'est pour les affaires ecclésiastiques qu'on les y voit entraînés : tant le siècle a prévalu, tant l'Église est faible et impuissante ! Il est vrai que l'on commence à l'écouter : l'auguste conseil et le premier parlement donnent du secours à son autorité blessée; les sources du droit sont révélées; les saintes madmes revivent. Un roi zélé pour l'Église, et toujours prêt à lui rendre davantage qu'on ne l'accuse de lui ôter, opère ce changement heureux : son sage et intelligent chancelier seconde ses désirs : sous la conduite de ce ministre , nous avons comme un nouveau code favorable à l'épiscopat; et nous vanterons désormais, à l'exemple de nos pères, les lois unies aux canons. Quand ce sage magistrat renvoie les affaires ecclésiastiques aux tribunaux séculiers , ses doctes arrêts leur marquent la voie qu'ils doivent tenir, et le remède qu'il pourra donner à leurs entreprises. Ainsi la sainte clôture , protectrice de l'humilité et de l'innocence , est établie ; ainsi la puissance séculière ne donne plus ce qu'elle n'a pas ;^ et la sainte subordination des puissances ecclésiastiques, image des célestes hiérarchies et lien de notre unité, est conservée; ainsi la cléricature jouit par tout le royaume de son privilège; ainsi siu» le sacrifice des vœux, et sur « ce grand sacrement de » l'indissoluble ce union de Jésu&-Christ avec son Église * » les opinions sont plus saines dans le barreau éclairé et parmi les magistrats intelligents que dans les livres de quelques auteurs qui se disent ecclésiastiques et théologiens. Un grand prélat * a part à ces grands ouvrages ;

' Sacramentum hoc magnum est : ego atitem dico in Christo et in Ecclesia. (Ephes.^ v, 32.)

• Charles-Maurice Le Tellier, archevêque d« Reims, fils du chancelier. C'est de lui que Boilcau disait : « Monseigneur m'estime bien davantage

250 ORAISON FUNÈBRK

habile autant qu'agréable intercesseur auprès d'un l)ère porté par lui-même à favoriser TÉglise , il sait ce qu'il faut attendre de la piété éclairée d'un grand ministre, et il représente les droits de Dieu sans blesser ceux de César. Après ces commencements, ne pourronsnous pas enfin espérer que les jaloux de la France n'auront pas éternellement à lui reprocher les libertés de l'Église toujours employées contre elle-même? Ame pieuse du sage Michel Le Tellier , après avoir avancé ce grand ouvrage, recevez devant ces autels ce témoignage sincère de votre foi et de notre reconnaissance, de la bouche d'un évèque trop tôt obligé à changer en sacrifices pour votre repos ceux qu'il offrait pour une vie si précieuse. Et vous, saints évêques, interprètes du ciel, juges de la terre, apôtres, docteurs, et serviteurs des églises ; vous qui sanctifiez cette assemblée par votre présence, et vous qui, dispersés par touf l'univers, entendrez le bruit d'un ministère si favorable à l'Église, offrez à jamais de saints sacrifices pour cette àme pieuse. Ainsi puisse la discipline ecclésiastique être entièrement rétablie ! ainsi puisse être rendue la majesté à vos tribunaux , l'autorité à vos jugements, la gravité et le poids à vos censures! Puissiez-vous , souvent assemblés au nom de Jésus-Christ, l'avoir au milieu de vous, et revoir la beauté des anciens jours I Qu'il me soit permis du moins de faire des vœux devant ces autels , de soupirer après les antiquités devant une compagnie si éclairée , et d'annoncer la sagesse entre les parfaits * ! Mais , Seigneur, que ce ne soit pas seulement des vœux inutiles ! Que ne pouvons-nous obtenir de votre bonté> si,

depuis qu'il me croit riche. » Il mourut en 1710, à soixante-dix-huit ans, laissant aux chanoines de Sainte-Geneviève sa bibliothèque, composée de cinquante mille volumes ^iviron.

* Sapicntiam fogieimtir inter perfecîos. (l. Cor., m, 6.)

comme nos prédécesseurs, nous faisons nos chastes délices de votre Écriture^ noire principal exercice de la prédication de voire parole^ ei noire félicité de la sanctification de votre peuplé ; si, attachés à nos troupeaux par un saint amour, nous craignons d'en être arrachés ; si nous sommes soigneur de former des prêtres que Louis puisse choisir pour remplir nos chaires ; si nous lui donnons le moyen de décharger sa conscience de cette partie la plus périlleuse de ses devoirs ; et que , par une règle inviolable , ceux-là demeurent exclus de l'épiscopai qui ne veulent pas y arriver par des travaux apostoliques*? Car aussi comment pourrons-nous sans ce secours incorporer tout à fait à l'Église de Jésus-Christ tant de peuples nouvellement convertis, et porter avec confiance un si grand accroissement de notre fardeau? Ah ! si nous ne sommes infatigables à instruire , à reprendre , à consoler, à donner le lait aux infirmes, et le pain aux forts ; enlm à cultiver ces nouvelles plantes , et à expliquer à ce nouveau peuple la sainte parole, dont, hélas ! on s'est tant servi pour le séduire, « le fort armé « chassé de sa demeure reviendra » plus furieux que jamais, « avec sept esprits plus malins que lui, et notre « état deviendra pire que le précédent*! » Ne laissons pas cependant de publier ce miracle de nos jours; faisons-en passer le récit aux sièclesfuturs. Prenez vos plumes sacrées, vous qui composez les annales de l'Église ; agiles instruments « d'un prompt écrivain et d'une « maijQ diligente *, » hâtez-vous de mettre Louis avec

' Ces derniers mots ont rapporta la règle sollicitée parBossuet, et établie par le roi, de ne nommer aux évéchés que ceux qui auraient travaillé dans le ministère. (V.)

» Tune vadit, et assumil sepiem alips spiritus secum . nequiorcs se ; et ingressi habitant ibi ; et fiiint novissiina hominis illixis pejora pnoribus. (Luc, XI, 21, 24, 25, 26.)

' Lingua mea calamiis scribœ vclocUer scribeniis. (Ps. XLiv, 1 .)

252 oRAisœr funèbre

les Gonstantins et les Théodoses. Ceux qui vous ont précédés dans ce beau travail racontent ' « qu'avant « qu'il y eût eu des empereurs dont les lois eussent ôté <c les assemblées aux hérétiques^ les sectes demeuraient (( unies ; et s'entretenaient lon^emps. Mais, poursuit ' <i Sozomène, depuis que Dieu suscita des princes chré- « tiens^ et qu'ils eurent défendu ces conventicules, la « loi ne permettait pas aux hérétiques de s'assembler en a public; et le clergé^ qui veillait sur eux^ les empêchait « de le fair« en particulier. De cette sorte , la plus « grande partie se réunissait; et les opini&tres mouraient (( sans laisser de postérité^ parce qu'ils ne pouvaient ni <i communiquer entre eux ni enseigner librement leurs « dogmes. » Ainsi tombait l'hérésie avec son venin; et la discorde rentrait dans les enfers , d'où elle était sortie. Voilà, messieurs, ce que nos pères ont admiré dans les premiers siècles de l'Église. Mais nos pères n'avaient pas vu, comme nous, une hérésie invétérée tomber tout à coup; les troupeaux égarés revenir en foule, et nos églises trop étroites pour les recevoir; leurs faux pasteurs les abandonner sans même en attendre l'ordre, et heureux d'avoir à leur alléguer leur bannissement pour excuse ; tout calme dans un si grand mouvement ;

* Nam superiorum imperatorum temporihus, quicumque Christum coUhmi, iicel opiniimih(« Mer se dissentirent^ a GentUihus tamen pro usdem hab^Hintur,,, Quam oh caïuam sïngtUi facUe in ununi cùwenientes . separatim collectas ceM)rabant» et assidue secum mutuo colloquentes , lametsi pauci numéro essent , nequaquam dissipati sunt, Post hanc vero icgem nec publice collectas agere eis Ucuitt leqe id prohïbente : nec clanculo , cum singularum cimtatum episcopi ac cUrici eos soUidte observarent. Unde facium est utplerique eorum metu perculsif Ecclesiœ catholicœ sese adjunxerint, AIH vero, lUet in eadem sententia perseverarint , nullis tamen opinionis suœ successoribus post se relictis, ex hac vita migrarunt : quippe qui nec in unum coire permitterentur, nec opinion» suœ consortes libère ac sine metu docere possent. (Sozom., Wst., liber, ii^

l'univers étonné de voir dans un événement si nouveau la marque la plus assurée comme le plus bel usage de rautorité , et le mérite du prince plus reconnu et plus révéré que son autorité même. Touchés de tant de merveilles y épanchons nos cœurs sur la piété de Louis ; poussons jusqu'au ciel nos acclamations ; et disons à ce nouveau Constantin^ à ce nouveau Théodose ^ à ce nouveau Marcien , à ce nouveau Gharlemagne , ce que les six cent trente Pères dirent autrefois dans le concile de Chalcédoine* : « Vous avez affermi la foi ; vous avez ex- « terminé les hérétiques : c'est le digne ouvrage de « votre règne : c'en est le propre caractère. Par vous « riiérésie n'est plus. Dieu seul a pu faire cette merveille. « Roi du ciel, conservez le roi de la terre : c'est le vœu « des Églises; c'est le vœu des évèques. »

Quand le sage chancelier reçut l'ordre de dresser ce pieux édit qui donne le dernier coup à l'hérésie, il avait déjà ressenti l'atteinte de la maladie doyt il est mort. Hais un ministre si zélé pour la justice ne devait pas mourir avec le regi*et de ne l'avoir pas rendue k toi]fô ceux dont les affaires étaient préparées. Malgré cette fatale faiblesse qu'D commençait de sentir, il écouta, il jugea, et il goûta le repos d'un homme heureusement dégagé, à qui ni TÉglise, ni le monde, ni son prince, ni sa patrie, ni les particuliers, ni le public, n'avaient plus rien à demander. Se;ulement Dieu lui réservait l'accomplissement du grand ouvrage de la religion; et il dit, en scellant la révocation du fameux édit de Nantes,

. ' /fore digna restro impfrio : horc |)roprta vestri rc^ni... Ver te orihodoxa fides firmata est ; per te hœresis non est. Calestis rex, terrenum atstodù Per te firmata fides est.,. Unus Veus qui hoc fecit... Rex cœlestis, Augustam çustodi^ dignam pacis... Hœc oraiio Ecclesiarwn; fcopc oratio pastorum. (Concil. Chalced., Act. vi.)

25 i ORAISON FUNÈBRE

qu'après ce triomphe de la foi^ et un si beau.inonument de la piété du roi y il ne se souciait plus de finir ses jours. C'est la dernière parole qu'il ait prononcée dans la fonction de sa charge; parole digne de couronner un si glorieux ministère. En effets la inort se déclare; on ne tente plus de remède contre ses funestes attaques; dix jours entiers il la considère avec un visage assuré ; tranquille, toujours assis, comme son mal le demandait , on croit assister jusqu'à la fin ou à la paisible audience d'un ministre , ou à la douce conversation d'un ami commode. Souvent il s'entretient seul avec la mort : la mémoire, le raisonnement, la parole ferme, et aussi vivant par l'esprit qu'il était mourant par le corps*, il semble lui demanderd'où vient qu'on la nomme cruelle. Elle lui fut nuit et jour toujours présente; car il ne connaissait plus le sommeil, et la froide main delà mort pouvait seule lui clore les yeux. Jamais il ne fut si attentif : « Je suis, disaiiril, en faction. » Car il me semble que je lui vois prononcer encore cette courageuse parole, il n'est pas temps de se reposer : à chaque attaque il se tient prêt, et il attend le moment de sa délivrance. Ne croyez pas que cette constance ait pu naître tout à coup entre les bras de la mort : c'est le fruit des méditations (jue vous avez vues, et de la préparation de toute la vie,

\ La mort révèle les secrets des cœurs. Vous , riches , vous qui vivez dans les joies du monde, si vous saviez avec

; quelle facilité vous vous laissez prendre aux richesses que vous croyez posséder; si vous saviez par combien d'imperceptibles liens elles s'attachent et pour ainsi dire elles s'incorporent à votre cœur, et combien sont forts et pernicieux ces liens que vous ne sentez pas,

< « Sa fermeté sert d'exemple , dit madame de Sévigné , à tous ceux «< qui veulent mourir en grands hommes , et sa piét(> à ceux qui vnulout « iriourir chrétiennement. » {LcUre 88î), du 5!8 octobre IfiK'».;

VOUS entendriez la vérité de cette parole du Sauveur * : c< Malheuf: à vous, riches !» et ce vous pousseriez^ c< comme dit saint Jacques *, des cris lamentables et des a hurlements â la vue de vos misères. » Mais vous ne sentez pas un attachement si déréglé. Le désir se fait mieux sentir, parce qu'il a de l'agitation et du mouvement. Mais , dans la possession, on trouve, comme dans un lit, un repos funeste ; et on s'endort dans l'amour des biens de la terre, sans s'apercevoir de ce malheureux engagement. C'est, mes frères, où tombe celui qui met sa confiance dans les richesses ; je dis même dans les richesses bien acquises. Mais l'excès de l'attachement, que nous ne sentons pas dans la possession , se fait, dit saint Augustin ', sentir dans la perte. C'est là qu'on entend ce cri d'un roi malheureux, d'un Agag outré contre la mort, qui lui vient ravir tout à coup, avec la vie, sa grandeur et ses plaisirs : Siccine separcU amara mors * ? « Est-ce ainsi que la mort amère vient rompre tout à coup c< de si doux liens? » Le cœur saigne; dans la douleur de la plaie, on sent combien ces richesses y tenaient; et le péché que l'on commettait par un attachement si excessif se découvre tout entier : Quantton amando deliquerint , perdendo smserunt- Par une raison contraire, un homme dont la fortune protégée du ciel ne connaît pas les disgrâces; qui, élevé sans envie aux plus grands honneurs, heureux dans sa personne et dans sa famille,

' Vœvobis divitibwî (Luc, vi, 24.)

' Agite nunc, ditites, plorate ululantes in mtsenis vesths , qua adre- »n«it i'o6i«. (Jac, V, 1.)

Ilti autem infirmiores , qui terrenis his bonis , quamris ea non prœponerent Christo , aliquanlula tamen rupiditate cohœrcbant, quantum liœc amando peccnverint , pcrdendo senserunt. Tantiim quippe doluerinit , quantum se doloribns inseruerunt. (Auc, de Civit. Dei, lil). |. c. X,.u. 2.)

4 I, Rkc, XV, 32.

25G OBAISON FUNÈBRE

pendant qu'il voit disparaître une vie si fortunée ^ bénit la mort^ et aspire aux biens éternels^ ne fait-il pas voir qu'il n'avait pas mis « son cœur dans le trésor que les <( voleurs peuvent enlever* , » 'et que , comme un autre Abraham , il ne connaît de repos que « dans la cité périt manente' ? » Un fils , consacré à Dieu , s'acquitte courageusement de son devoir comme de toutes les autres parties de son ministère , et il va porter la triste parole à un père si tendre et si chéri : il trouve ce qu'il espérait, un chrétien préparé à tout, qui attendait ce dernier office de sa piété. L'Extréme-Onction , annoncée par la même bouche à ce philosophe chrétien , excite autant sa piété qu'avait fait le saint Viatique. Les saintes prières des agonisants réveillent sa foi : son àme s'épanche dans les célestes cantiques; et vous diriez qu'il soit devenu un autre David, par l'application qu'il se fait à lui-même de ses divins Psaumes. Jamais juste n'attendit la grâce de Dieu avec une plus ferme confiance ; jamais pécheur ne demanda un pardon plus humble, ni ne s'en crut plus indigne. Qui me donnera le burin que Job désirait , pour graver sur l'airain et sur le marbre cette parole sortie de sa bouche en ces derniers jours, que, depuis quarante-deux ans qu'il servait le roi, il avait la consolation de ne lui avoir jamais donné de conseil que selon sa conscience , et , dans un si long minis* tère, de n'avoir jamais souffert une injustice qu'il put empêcher? La justice demeure constante, et, pour ainsi dire , toujours vierge et incorruptible parmi des occasions si délicates, quelle merveille de la grâce! Après ce témoignage de sa conscience , qu'avait-il besoin

I liolxie ïhesauTïzare vohis thefauros in terra,,,, ubi fures effodiunt et fnranlur, Thesaurizale aulem tobts ikesauros in cœlo, (Matth., vi, 19« . 20^ 21.)

' Expectahat fundamenlahabentem civiintem. (Heb., xi, 10.)

de nos éloges? Vous étonnez-vous de sa tranquillité? Quelle maladie ou quelle mort peut troubler celui qui porte au fond de son cœur un si grand calme ? Que vois-je durant ce temps ? des enfants percés de douleur ; car ils veulent bien que je rende ce témoignage à leur piété, et c'est la seule louange qu'ils peuvent écouter sans peine. Que vois-je encore? une femme forte, pleine d'aumônes et de bonnes œuvres , précédée , malgré ses désirs , par ceJ ui que tant de fois elle avait cru devancer : tantôt elle va offrir devant les autels cette plus chère et plus précieuse partie d'elle-même; tantôt eUe rentre auprès du malade, non par faiblesse, mais, dit-elle, « pour apprendre à mourir, et profiter de cet exemple. » L'heureux vieillard jouit jusqu'à la fin des tendresses de safamilJe, où il ne voit rien de faible ; mais, pendant qu'il en goûte la reconnaissance , comme un autre Abraham, il la sacrifie, et en l'invitant à s'éloigner : «Je <i veux, dit-il, m'arracher jusqu'aux moindres vestiges « de l'humanité. » Reconnaissez-vous un chrétien qui achève son sacrifice , qui fait le dernier effort afin de rompre tous les liens de la chair et du sang, et ne tient plus à la terre ? Ainsi , parmi les souffrances et dans les approches de la mort, s'épure, comme dans un feu, l'âme chrétienne ; ainsi elle se dépouille de ce qu'il y a de terrestre et de trop sensible , même dans les affections les plus innocentes : telles sont les grâces qu'on trouve à la mort. Mais qu'on ne s'y trompe pas , c'est quand on Ta souvent ■ méditée , quand on s'y est longtemps préparé par de . bonnes œuvres : autrement la mort porte en elle-même ( ou l'insensibilité, ou un secret désespoir, ou, dans ses jiAtes frayeurs, l'image d'une pénitence trompeuse, et enfin un trouble fatal à la piété. Mais voici , dans la perfection de la charité, la consommation de l'œuvre de Dieu. Un peu après, parmi ses langueurs et percé de

aiEFS-D'OEUV. DE.BOSS. — T. I. <7

douleurs aiguës , le courageux vieillard se lève , et les bras en haut ^ après avoir demandé la persévérance: « Je ne désire points dit-il^ la fin de mes peines; mais c( je désire de voir Dieu. » Que vois-je ici , chrétiens? la foi véritable y qui ^ d'un côté , ne se lasse pas de souffrir ; vrai caractère d'un chrétien : et ^ de l'autre , ne cherche plus qu'à se développer de ses ténèbres ^ et^ en dissipant le nuage y se changer en pure lumière et en claire vision. moment heureux où nous sortirons des ombres et des énigmes ' pour voir la vérité manifeste ! Courons-y, mes frères , avec ardeur ; h&tons^nous de « purifier notre a cœur , afin de voir Dieu y » selon la promesse de l'Évangile '. Là est le terme du voyage; là se finissent les gémissements; là s'achève le travail de la foi, quand elle va, pour ainsi dire, enfanter la vue. Heureux moment encore une fois ! qui ne te désire pas n'est pas chrétien. Après que ce pieux désir est formé par le Saint-Esprit dans le cœur de ce vieillard plein de foi , que reste-t-il , chrétiens, sinon qu'il aille jouir de l'objet qu'il aime? Enfin, prêt à rendre Tàme : «Je rends grâces à Dieu, dit-il^ « de voir défaillir mon corps devant mon esprit. x> Touché d'un si grand bienfait, et ravi de pouvoir pousser ses reconnaissances jusques au dernier soupir , il com- ^ mença l'hymne des divines miséricordes : MUericordias Dominiin œtemum cantabo^. «Je chanterai, dit-il, éter- « nellement les miséricordes du Seigneur. » 11 expire en disant ces mots , et il continue avec les anges le sacré cantique *.

I Fidemtu nuncper spéculum in œnigmate, (I, GOR., xiii, 12.)

* Beati mtindo corde, quoniam ipsi Deum viMunt. (Matth., v,^8.)

" Ps. LXXXVIII, 1.

* Image douce et touchante qui montre le ciel et tout ce qui Thabite attentif à recueillir les dernières paroles et les derniers soupirs du juste. (B.)

Reconnaissez maintenant que sa perpétuelle modération venait d'un cœur détaché de l'amour du monde ; et réjouissez-vous en Notre-Seigneur de ce que riche il a mérité les grâces et la récompense de la pauvreté . Quand je considère attentivement dans l'Évangile la parabole ou plutôt l'histoire du mauvais riche , et que je vois de quelle sorte JéiSus-Christ y parle des fortunés de la terre , il me semble d'abord qu'il ne leur laisse aucune espérance au siècle futur. Lazare , pauvre et couvert d'ulcères , « est porté par les anges au sein d'Abraham*, »' pendant que le riche , toujours heureux dans cette vie , a est ente seveli dans les enfers. » Voilà un traitement bien différent que Dieu fait à l'un et à l'autre. Mais comment est-ce que le Fils de Dieu nous en explique la cause ? <( Le riche, dit-il % a reçu ses biens, et le pauvre ses « maux dar^s cette vie. » Et de là quelle conséquence ? écoutez, riches, et tremblez :« Et maintenant, poursuit- « il, l'un reçoit sa consolation, et l'autre son just€ sup- <( plice. » Terrible distinction ! funeste partage pour les grands du monde ! Et toutefois ouvrez les yeux : c'est ( le riche Abraham qui reçoit le pauvre Lazare dans son sein; et il vous montre , ô riches du siècle ! à quelle gloire vous pouvez aspirer, si, «pauvres en esprit'» et détachés de vos biens, vous vous tenez aussi prêts à les quitter qu'un voyageur empressé à déloger de la tente où il passe une courte nuit. Cette grâce, je le confesse, est rare dans le Nouveau Testament, où les afflictions et la pauvreté des enfants de Dieu doivent sans cesse représen-

' Factum est (mtem ut moreretur mendicus , et portaretur ab angelis in sinum Âbràhœ. Mortuus est antem et dives, et sepuUus est in infemo. (Luc, XVI, 22. )

> Et dixitilli Abraham : Fili, recordare quia reeepisti bona in vita tua; et Lazarus similiter mata. Kunc autem hic consolatur; tu vero cruciaris.

(Luc, XVI. 25.)

^ Beati pnuperes spihtu. (Matitt., v, 3.)

260 ORAISON FUNÈBAE

ter à toute l'Église un Jésus-Christ sur la croix. Et cependant^ chrétiens^ Dieu nous donne quelquefois de pareils exemples^ afin que nous entendions qu'on peut mépriser les charmes de la grandeur, même présente ; et que les pauvres apprennent à ne désirer pas avec tant d'ardeur ce qu'on peut quitter avec joie. Ce ministre si fortuné et si détaché tout ensemble leur doit inspirer ce sentiment. La mort a découvert le secret de ses affaires; et le public, rigide censeur des hommes de cette fortune et de ce rang, n'y a rien vu que de modéré. On a vu ses biens accrus naturellement par un si long ministère et par une prévoyante économie; et on ne fait qu'ajouter à la louange de grand magistrat et de sage ministre celle de sage et vigilant père de famille, qui n'a pas été jugée indigne des saints patriarches. Il a donc, à leur exemple, quitté sans peine ce qu'il avait acquis sans empressement : ses vrais biens ne lui sont pas ôtés, et sa justice demeure aux siècles des siècles. C'est d'elle que sont découlées tant de grâces et tant de vertus que sa dernière maJadie a fait éclater. Ses aumônes, si bien cachées dans le sein du pauvre, ont prié pour lui' : sa main droite les cachait à sa main gauche ; et, à la réserve de quelque ami qui en a été le ministre ou le témoin nécessaire, ses plus intimes confidents les ont ignorées : mais « le Père, qui les a vues dans le secret, lui en a c( rendu la récompense'. » Peuples , ne le pleurez plus ; et vQus qui, éblouis de l'éclat du monde, admirez le tranquille cours d'une si longue et si belle vie, portez plus haut vos pensées. Quoi donc î quatre-vingt-trois ans passés au milieu des prospérités, quand il n'en fau-

' Conclude eleemosynam in corde pauperis : et hœc pro te exorabit. (ECCL., XXIX, 15.)

= Te faciente eleemosynam nesciat sintstra iua qnid fanal dejfera tua... Kl Pater ttiiis, qui videl in abscondito, reddel tibi. (Maitii., vi, a, 'i.)

ne MICHEL LE TELLIER. 261

drait retrancher ni Tenfance où Thomme ne se connaît pas^ ni les maladies où Ton ne vit points ni tout le temps dont on a toujours tant de sujet de se repentir^ paraitront-ils quelque chose à la vue de Tétemitê où nous avançons à si grands pas ? Après cent trente ans de vie, Jacob, amené au roi d'Egypte, lui raconte la courte durée de son laborieux pèlerinage, qui n^égale pas les jours de son père Isaac, ni de son aïeul Abraham ^ Hais les ans d'Abraham et d'Isaac, qui ont fait paraître si courts ceux de Jacob, s'évanouissent auprès de la vie de Sem, que celle d'Adam et de Noé efface. Que si le temps comparé au temps, la mesure à la mesure , et le tertne au terme, se réduit à rien, que sera-ce si l'on compare le temps à l'éternité, où il n'y a ni mesure ni terme? Comptons donc comme très-court, chrétiens, ou plutôt comptons comme un pur néant tout ce qui finit, puisque enfin , quand on aurait multiplié les années au delà de tous les nombres connus , visiblement ce ne sera rien quand nous serons arrivés au terme fatal. Mais peut-être que, prêt à mourir, on comptera pour quelque chose cette vie de réputation , ou cette imagination de revivre dans sa famille, qu'on croira laisser solidement établie. Qui ne voit, mes frères, combien vaines, mais combien courtes et combien fragiles sont encore ces secondes vies, que notre faiblesse nous fait inventer pour couvrir en quelque sorte l'horreur de la mort ? Dormez votre sommeil, riches de la terre*, et demeurez dans votre poussière. Ah ! si quelques générations, que dis-je ?si quel-

' Respondit (Jacob) : Dies peregrinationis meœ centum iriginta annorum suntf parti et malt; et non pervenerunt usque ad diespatrum meorum, quitus peregrinati sunf. (Gènes., xlvii, 9.)

' Bossuet traduit ici le roi prophète : Dormierunt somnum suum ; et nihil invenerunt omnes viri divitiarum in manibus suis. (Ps. Lxxv> 6.) (F.)

ques années après votre mort vous reveniez, hommes f oubliés, au milieu du monde, vous vous hanteriez de rentrer dans vos tombeaux, pour ne voir pas votre nom terni , votre mémoire abolie , et votre prévoyance trompée dans vos amis, dans vos créatures, et plus encore dans vos héritiers et dans vos enfants. Est-ce là le fruit du travail dont vous vous êtes consumés sous le soleil , vous amassant un trésor de haine et de colère éternelle au juste jugement de Dieu? Surtout, mortels, désabusez-vous de la pensée dont vous vous flattez, qu'après une longue vie la mort vous sera plus douce et plus far cilq^ Ce ne sont pas les années , c'est une longue préparation qui vous donnera de l'assurance. Autrement un philosophe vou^ dira en vain que vous devex être rassasiés d'années et de jours, et que vous avez assez vu les saisons se renouveler et le monde rouler autour de vous, ou plutôt que vous vous êtes assez vu rouler vous-même et passer avec le monde. La dernière heure n'en sera pas moins insupportable , et l'habitude de vivre ne fera qu'en accroître le désir. C'est de saintes méditations , c'est de bonnes œuvres, c'est ces véritables richesses, que vous enverrez devant vous au siècle futur, qui vous inspireront de la force ; et c'est par ce moyen que vous affermirez votre courage. Le vertueux Michel Le Tel- LiER vous en a donné l'exemple : la sagesse , la fidélité,, la justice , la modestie, la prévoyance, la piété, toute la troupe sacrée des vertus, qui veillaient pour ainsi dire autour de lui, ea ont banni les frayeurs, et ont fait du jour de sa mort le plus beau , le plus triomphant , le plus heureux jour de sa vie.

DE

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