‹ Chefs-d'œuvre oratoires de BossuetChapitre 4 sur 42 · SUR BOSSUET · texte numérisé non relu

SUR BOSSUET

OU diacre de TÉglise de Rome, que pour être Toracle de celle de France, et rinstituteur de l'héritier d*ua grand empire.

Avec une âme noble , active , pleine de force et de chaleur , avec un caractère ferme et impétueux, et surtout avec des talents éminents , on peut juger si Bossuet eut des ennemis. Peut-être avait-il le défaut de faire trop sentir aux talents médiocres cette supériorité qui les écrasait : trop sûr de terrasser pour se croire obligé de plaire , il négligeait de tempérer Téclat de sa gloire par une modestie qui la lui aurait fait pardonner. Mais Bossuet , dont Tâme était assez grande pour être simple, réservait sans doute la simplicité pour le fond de son cœur , et croyait trop au-dessous de lui de se parer , aux yeux de ses ennemis, d'une vertu qu'ils auraient accusée de n'être que le masque de l'orgueil. Sa noble fierté reçut plus d'une fois à la cour, non des coups violents que la calomnie n'eût osé lui porter, mais des attaques indirectes , moins hasardeuses pour la main lâche de l'envie. Il présentait un jour à Louis XIV le père Mabillon comme le religieux le plus savant de son royaume.... ajoutez, et le plus humble, dit l'archevêque de Reims , Le Tellier, qui prétendait faire une épigramme bien adroite contre la modestie du prélat. Cependant le même archevêque, quelque humilié qu'il se sentit par la force et la grandeur du génie de Bossuet, était assez juste pour ne pas souffrir qu'on le méconnût. Un jour que de jeunes aumôniers du roi , dont l'un a depuis occupé de très-grandes places , parlaieiit en sa présence , avec la légèreté française, des talents et des ouvrages de l'évêque de Meaux , qu'ils osaient vouloir rendre ridicule : Taisezvous, leur dit Le Tellier; respectez votre maître et le nôtre.

La circonstance de la vie de Bossuet qui dut être la plus affligeante pour lui est l'obligation qu'il crut devoir s'imposer de combattre dans la personne de Fénelon la vertu.même , et la vertu qui s'égarait. Mais les opinions de l'archevêque de Cambray sur le quiétisme lui parurent d'autant plus dangereuses , que celui qui les répandait était bien propre à séduire parula douceur de ses mœurs et par le charme de son éloquence : on disait de lui, en le comparant à l'évêque de Meaux, que ce dernier prouvait la religion, et que Fénelon la faisait aimer. Bossuet, inexorablement attaché à la saine doctrine , y sacrifia sans balancer l'amitié qu'il avait témoignée jusqu'alors à l'archevêque de Cambray. Il écrivit contre lui avec toute la force que l'intérêt de la foi devait inspirer à son défenseur; peut-être même l'ardeur religieuse l'emporta-t-elle quelquefois à des expressions peu ménagées contre son vertueux adversaire : celui-ci du moins se crut offensé , et s'en plaignit avee cette douceur qui ne l'abandonnait jamais. Moins mode-

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rés et moins équitables que Fénelon , les ennemis de Bossuet osaient ajouter qu'il n'avait montré tant de chaleur dans cette querelle que par un motif de jalousie, et pour éloigner de la cour un concurrent aussi propre par ses talents à faire des enthousiastes que digne par son caractère d'avoir des amis. En même temps les partisans de l'évêque de Meaux accusaient Fénelon de mauvaise foi, de manège, et de fausseté. Ces imputations odieuses étaient bien plus l'ouvrage des deux partis que des deux chefs , trop grands l'un et l'autre pour s'attaquer avec tant de fiel et de scandale. Il faut mettre sur la même ligne toutes ces productions mutuelles de la passion et de la haine, et déplorer la méchanceté des hommes.

Les protestants , et surtout le fanatique Jurieu , dont les calomnies auraient déshonoré la meilleure cause, ont aussi taxé Bossuet de barbarie à leur égard , et d'avoir autorisé par ses conseils la persécution violente , si contraire au christianisme , à l'humanité , à la politique même , que Louis XIV eut le malheur d'ordonner ou de permettre contre les réformés. Personne n'ignore que des hommes alors très-accrédités , et plus ennemis encore de Bossuet vivant que de Calvin , qui n'était plus , furent les détestables auteurs de cette persécution , dont ils voulaient faire retomber la haine sur l'évêque de Meaux ; mais il se défendit hautement d'être leur complice. Il ne craignit point de prendre les nouveaux convertis à témoin de ses réclamations contre ces expéditions militaires et cruelles, si connues sous le nom de mission dragonne. Accoutumé à ne soumettre que par les armes de la persuasion ses frères égarés , « il ne pouvait , di- « sait- il , se résoudre à regarder les baïonnettes comme des instru- « ments de conversion. »

Plein du désir sincère de réunir par la conciliation les protestants à rËglise^ il eut un commerce de lettres avec le célèbre Leibnitz sur (;et objet , si digne d'occuper ces deux grands hommes. Mais Leibnitz , plus tolérant que controversiste , et plus philosophe que protestant, traitait cette grande affaire de religion comme il eût traité une négociation entre des souverains. Peu instruit ou peu touché de la rigueur inflexible des principes catholiques en matière de foi , il croyait que chacune des parties belligérantes devait faire à la paix quelques sacrifices, et céder un point pour en obtenir un autre: Bossuet, inébranlable dans sa croyance , voulait , pour préliminaire , que les protestants commençassent par se soumettre à tout ce que le concile de Trente exigeait d'eux. On croira sans peine que le négociateur théologien ne put s'accorder avec le négociateur accommodant. En vain , dans un écrit public , un ministre réformé exhorta

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Bossuet à la condescendance : « C'est en bon français, disait Bayle, « Teihorter à se faire protestant : il n'en fera rien : on peut rassurer « sans être prophète. »

On ne s'est pas borné à taxer de cruauté son zèle : on a voulu le rendre suspect de fausseté. On a dit qu'il avait des sentiments philosophiques différents de sa théologie , semblable à ces avocats qui , dans leurs déclamations au barreau , s'appuient sur une loi dont ils connaissent le faible : ainsi la haine a voulu le rendre tout à-la fois criminel et ridicule , en l'accusant ( ce sont les termes de ses détracteurs) d'avoir consumé sa vie et ses talents à des disputes dont il sentait la futilité. La meilleure réponse à cette accusation est celle que Bossuet lui-même y a faite , par le ton dont il osa parler à Louis XIV dans le temps de ses démêlésavec l'archevêque de Cambray. « Qu'auriez-vous fait, lui dit le monarque étonné de son ardeur , si j'avais été pour Fénelon contre vous ? Sire , répondit Bossuet, j'aurais crié vingt fois plus haut. » il connaissait trop l'empire de la foi sur l'esprit du monarque pour,craindre que cette réponse l'offensât ; mais on a beau , dans ces occasions , être sûr de la piété du prince , il faut encore du courage pour oser la mettre à pareille épreuve. Bossuet était convaincu que la vraie pierre de touche d'un amour sincère pour la religion n'est pas toujours de déclamer avec violence contre ses ennemis lorsqu'ils sont sans appui et sans pouvoir, mais de réclamer ses droits avec courage, lorsqu'il est dangereux de les rappeler à un roi qui les oublie. Il ne craignait point de dire que tout ministre de l'Être suprême qui, placé près du trône, recule ou hésite dans ces circonstances redoutables, est indigne du Dieu qu'il représente par son caractère , et qu'il outrage par son silence. Il donna , dans une autre occasion , une preuve plus éclatante encore de sa grandeur d'âme épiscopale, par la force avec laquelle il s'éleva contre des moines aussi vils que coupables, qui, dans la dédicace d'une thèse, avaient eu la basse impiété de. mettre leur roi à coté de leur Dieu ; « de manière , dit madame de Sévigné, qu'on voyait clairement que Dieu n'était que la copie. » Bossuet en porta ses plaintes au monarque même , si indignement célébré : la pieuse modestie du roi rougit du parallèle, et il ordonna la suppression de la thèse.

L'évêque de Meaux était néanmoins trop éclairé pour compromettre la religion en outrant son zèle. Il savait que , si la vérité ne doit pas redouter l'approche du trône , elle ne doit aussi s'en approcher qu'avec cette fermeté prudente qui prépare et assure son triomphe. Comme il avait écrit avec beaucoup de force contre les spectacles , il fut un jour consulté sur ce cas de conscience par Louis XIV, qui

n'avait pas encore renoncé à voir les chefs-d*œuvre du théâtre , et à qui peut-être ce délassement si noble était nécessaire pour apprendre quelques-unes de ces vérités qu'on n'ose pas toujours dire aux rois. « Sire, répondit Bossuet au monarque, il y a de grands exem^ « pies pour, et de fortes raisons contre. » Si la réponse n'était pas décisive , elle était du moins aussi adroite que noble. Ce prélat avait lui-même été au théâtre dans sa jeunesse , mais uniquement pour se former à la déclamation ; c'était une leçon qu'il se permettait.de prendre , pour s'enrichir , disait-il , comme les Israélites , des dépouilles des Égyptiens ; mais il n'avait usé que rarement de ce dangereux moyen de s'instruire, et depuis qu'il fut dans les ordres il y renonça pour toujours. Il refusa même d'aller voir la tragédie d'Est/ier, à laquelle toutes les personnes pieuses de la cour briguaient l'honneur et le plaisir d'assister ; il fut plus rigide encore que ces spectateurs timorés et délicats qui, fort avides de ces dévots amusements, se trouvaient heureux de pouvoir en jouir sans scrupule.

Quoique l'évéque de Meaux , fidèle à ses principes , osât , dans les occasions importantes, parler à Louis XIV avec une liberté qui faisait trembler pouc lui les courtisans, l'inflexible docteur Arnauld, faute de connaître les hommes, et surtout les rois, accusait le prélat de ne pas avoir le courage de dire au monarque les vérités qu'il avait le plus besoin d'entendre. On croira sans doute qu' Arnauld voulait parler des faiblesses de ce prince, de son goût pour le faste, et de son amour pour la guerre : mais le docteur se plaignait seulement du peu de zèle que Bossuet montrait au roi pour les intérêts des disciples de S. Augustin: c'est ainsi qu' Arnauld appelait les partisans de sa doctrine sur la signature du formulaire. Emporté et comme subjugué par ses opinions théologiques, il ne voyait rien dans l'univers au delà des malheureuses disputes trop nuisibles à son repos, et trop peu dignes de son génie.

Si les disciples de S. Augustin n'étaient pas contents de la tiédeur de Bossuet pour les défendre, leurs ennemis Tétaient encore moins de sa froideur à les persécuter ; et ce double mécontentement fait son éloge. Il n'ignorait pas même qu'à l'occasion de sa prétendue indulgence pour les sectateurs de Jansénius, l'adroit P. de La Chaise lui rendait sourdement auprès du roi tous les services charitables que le patelinagc insidieux peut rendre à la bonne foi sans intrigue , et qui néglige de se tenir sur ses gardes ; mais, pour cette fois au moins , la malignité hypocrite et jalouse tendit à la cour ses filets en pure perte, et l'ascendant du prélat déconcerta le manège du confesseur.

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