‹ Chefs-d'œuvre oratoires de BossuetChapitre 6 sur 42 · CHEFS-D'OEUV. BE BOSS. — T. I · texte numérisé non relu

CHEFS-D'OEUV. BE BOSS. — T. I

de voir le grand Bossuet , transporté de la chapelle de Versailles dans une église de village , apprenant aux paysans à supporter leurs maux avec patience , rassemblant avec tendresse leurs jeunes familles autour de lui , aimant Tinnocence des enfiants et la simplicité des pères , et trouvant dans^eur naïveté, dans leurs mouvements , dans leurs affections , cette vérité précieuse qu'il avait cherchée vainement à la cour , et si rarement rencontrée chez les hommes. Retiré dans son cabinet dès qu'il pouvait disposer de quelques instants, il continuait à y remplir les devoirs de pasteur et de père; et sa porte était toujours ouverte aux malheureux qui cherchaient ou des instructions , ou des consolations, ou des secours ; jamais ils ne furent repoussés par cette réponse qu'un autre prélat très-savant leur faisait faire : « Monseigneur étudie, v L'étude de l'Évangile, que ce prélat si studieux aurait dû préférer à toute autre , avait appris à Bossuet que l'obligation de toutes les heures , pour celui qui doit annoncer aux hommes le Dieu de bonté et de justice , est d'ouvrir ses bras à ceux qui souffrent , et d'essuyer leurs larmes.

Ce fut dans ces travaux de charité pastorale que Bossuet termina sa vie le 12 avril 1704 , honoré des regrets de toute l'Église , qui conservera une mémoire étemelle et chère de sa doctrine , de son éloquence, et de son attachement pour elle. Aussi a-t-elle fait de lui une espèce d'apothéose , par le respect qu'elle témoigne pour ses ouvrages , par le poids qu'elle donne à son autorité dans les matières de la foi , par l'hommage que tous les partis qui la divisent et la déchirent ont oonstammem rendu au nom de l'évéquedeMeaux : la religion , dont il a été le plus courageux défenseur, semble avoir confirmé par son suffrage l'éloge que La Bruyère osa donner à ce grand homme en pleine académie, lorsqu'on nommant Bossuet dans son discours de réception , il s'écria^ avec un transport que partagèrent ses auditeurs : « Parlons d'avance le langage de la postérité , un Père de {^Église. »

(D'Alehbert , Extrait de $<m Éloge de Bossuet)

Vous ne pouvez , monsieur, me faire un présent qui filt reçu avec plus de plaisir et de reconnaissance >. Plût au ciel que la Providence m'eût enrichi de ce trésor avant cet âge d'affaiblissement et de langueur qui me met hors d'état d'en profiter ! A l'école de ce maître unique du sublime, de l'énergique, du pathétique, j'aurais appris à réfléchir, à creuser^ à penser, à exprimer; et j'aurais désiré de tomber dans ces négligences de style, inséparables de l'activité, de l'impétuosité du génie. Heureux le siècle qui a produit ce prodige d'éloquence mâle, ferme, vigoureuse, que Rome et Athènes, dans leurs plus beaux jours, auraient envié à la France ! Malheur au siècle qui ne saurait pas le goûter et l'admirer!

Mais y pensez-vous, monsieur? vous souhaitez que mes sermons paraissent, et vous m'envoyez Bossuet! La complaisance m'en enivrait ; je travaillais à les retoucher ; j'aurais été charmé de vous les confier. J'ai lu deux ou trois sermons de Bossuet. Que mes paperasses me semblent froides et inanimées ! Que je me trouve petit et rampant ! Combien je sens que je ne suis rien ! Cette lecture m'a passionné -, elle m'a transporté jusqu'à me persuader que j'écoutais ; et, revenu à moi-même, j'ai entendu la voix de ma raison me condamner au silence. Mon amour-propre a souscrit, sans murmurer, sans se plaindre. Je crois qu'avec de l'esprit , de l'étude , des efforts , on peut se permettre dé marcher sur les pas de l'immortel Bourdaione, et aspirer à lui ressembler , sans cependant se flatter d'atteindre à la perfection de son modèle. Mais un Bossuet , passez-moi ces expressions , il naît tout entier , il ne se forme point par des développements , par des accroissements successifs ; et il y aurait presque autant de folie à entreprendre de l'imiter, que de délire à se promettre de l'égaler. Souffrez , monsieur, que je le déclare sérieusement , et très-sérieusement.

J'ai l'honneur d'être , etc.

De Neuville.

' Lettre du P. de BleaTitle an âeiir Bondet, inii>riiiieur, qui loi avait envoyé un exemplaire de la première édition des sermons de Bossuet.

Que diroDS-nous de Bossuet comme orateur ? à qui le comparerons-nous ? et quels discours de Cicérdn et de Démosthène ne s'éclipsent point devant ses oraisons funèbres ? C'est pour l'orateur chrétien que ces paroles d'un roi semblent avoir été écrites : «< L'or et les « perles sont assez communs; mais les lèvres savantes sont un vase « rare et sans prix. » Sans cesse occupé du tombeau , et comme penché sur les gouffres d'une autre vie , Bossuet aime à laisser tomber de sa bouche les grands mots de temps et de mort , qui retentissent dans les abîmées silencieux de l'éternité. Il se plonge , il se noie dans des tristesses incroyables, dans d'inconcevables douleurs. Les c€eurs>, après plus d'un siècle , retentissent encore du fameux cri : Madame se meurt ! Madame est morte ! Jamais les roi3 ont-ils reçu de pareilles leçons ? jamais la philosophie s'exprima-t-elle avec autant d'indépendance ? Le diadème n'est rien aux yeux de l'orateur ; par lui le pauvre est égalé au monarque , et le potentat le plus absolu du globe est obligé de s'entendre dire devant des milliers de témoins que ses grandeurs ne sont que vanité, que sa puissance n'est qu'un songe, et qu'il n'est lui-même que poussière.

Trois choses se succèdent continuellement dans les discours de Bossuet: le trait de génie ou d'éloquence ; la citation, si bien fondue avec le texte, qu'elle ne fait plus qu'un avec lui ; enfin, la réflexion ou le coup d'oeil d'aigle sur les causes de l'événement rapporté. Souvent aussi cette lumière de l'Église porte la clarté dans les discussions de la plus haute métaphysique , ou de la théologie la plus sublime^ rien ne lui est ténèbres. L'évéque dé Meaux a créé une langue que lui seul a parlée, où souvent le terme le plus simple et l'idée la plus relevée, l'expression la plus commune et l'image la plus terrible , servent, comme dans l'Écriture , à se donner des dimensions énormes et frappantes.

Les oraisons funèbres de Bossuet ne sont pas d'un égal mérite ; mais toutes sont sublimes par quelque côté. Celle de la reine d'Angleterre est un chef-d'œuvre de style, et un modèle d'écrit philosophique et politique. Celle de la duchesse d'Orléans est la plus étonnante, parce qu'elle est entièrement créée de génie. Il n'y avait là ni ces tableaux des troubles des nations , ni ces développements des affaires publiques, qui soutiennent la voix de l'orateur. L'intérêt que peut inspirer une princesse expirant à la fleur de son âge semble se devoir épuiser vite ; tout consiste en quelques oppositions vulgaires de la beauté, de la jeunesse , de la grandeur, et de la mort : et c'est pour-

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tant surce fonds stérile que Bossuet a bâti un des plus beaux monuments de réloquence ; c'est de là qu'il est parti pour montrer la misère de rbomme par son côté périssable , et sa grandeur par son côté immortel. Il commence par le ravaler au-dessous des vers qui le rongent au sépulcre , pour le peindre ensuite glorieui avec la ' vertu dans des royaumes incorruptibles.

On sait avec quel génie , dans Y OraUcm funèbre de la princesse Palatine y il est descendu, sans blesser la majesté de l'art oratoire, jusqu'à l'interprétation d'un songe, en même temps qu'il a déployé dans ce discours sa haute capacité pour les abstractions phUosophiques.

Si pour Marie-Thérèse et pour le chancelier de France ce nesont plus les mouvemei^ts des premiers éloges, les idées du panégyriste sontelles prises dans un cercle moins large, dans une nature moins profonde ? « £t maintenant , dit-il , ces deux âmes pieuses (Michel Le « Tellier et Lamoignon), touchées sur la terre du désir^de faire ré- « gner les lois , contemplent ensemble à découvert les lois éternelles , « d'oiL les nôtres sont dérivées ; et , si quelque légère trace de nos fai- « blés distinctions paraît encore dans une si simple et si claire vision, « elles adorent Dieu eu qualité de justice et de règle. »

Au milieu de cette théologie, .combien d'autres genres*de beautés ou sublimes , ou gracieuses, ou tristes , ou charmantes! Voyez le tableau de la Fronde : « La monarchie ébranlée jusqu'aux fondements, « ia«guerre civile, la guerre étrangère, le feu au dedans et au dehors... « Était-ce là de ces tempêtes par où le ciel a besoin de se décharger « quelquefois?... Ou bien était-ce comme un travail de la France, « pi:ête.à enfanter le règne miraculeux de Louis ? »

Viennent des réflexions sur l'illusion des. amitiés de la terre, qui s'en vont avec les années et les intérêts, et sur l'obscurité du cœur de l'homme , « qui ne sait jamais ce qu'il vx)udra , qui souvent ne sait « pas bien ce qu'il veut , et qui n'est pas moins caché ni moins trom- « peur à lui-même qu'aux autres. »

Mais la tTQmpette sonne, et Gustave paraît : « Il paraît à la Polo- « gne surprise et trahie , comme un lion qui tient sa proie dans « ses ongles , tout prêt à la mettre en pièces. Qu'est devenue cette « redoutable cavalerie qu'on voit fondre sur l'ennemi avec la vitesse n d'un aigle?. Où sont ces âmes guerrières, ces marteaux d'armes tant « vantés, et ces arcs qu'on ne vit jamais tendus en vain? Ni les che- « vaux ne sont vites, ni les hommes ne sont adroits que pour fuir « devant le vainqueur. »

Je passe, et mon oreille retentit de la voix d'un prophète. £st-CQ

Isaûie, est-ce Jéi^mie qui apostrophe Hle de la Conférence et les pompes nuptiales de Louis ? « Fêtes sacrées , mariage fortuné , voile nup- « tial, bénédiction, sacriGce , puis-je* mêler aujourd'hui vos céré- « monies et vos pompes avec ces pompes funèbres , et le comble des « grandeurs avec leurs ruines ? »

Le poëte (on nous pardonnera de donner à Bossuet un titre qui fait la gloire de David), le poêle continue de se faire entendre ; il ne tou- <;he plus fà corde inspirée, mais baissant, sa lyre d'un ton, jusqu'à ce modedont Salomon se servit pourchmiter les troupeaux du mont Galard, il soupire ces paroles paisibles : « Dans la solitude de Ste-Fare, « autant éloignée des voies du siècle que sa bienheureuse situa- « tion la sépare de tout commerce du monde ; dans cette sainte mon- « tagne que Dieu avait choisie depuis mille ans; où les épouses de tt Jésus-Christ faisaient revivre la beauté des anciens jours ; où les « joies de la terre étaient inconnues; où les vestiges des hommes du « monde , des curieux et des vagabonds, ne paraissaient pas ; sous « la condtrite de la sainte abbesse, qui savait donner le lait aux en- « fants aussi bien que le pain aux forts , les commencements de la « princesse Anne étaient heureux. »

Cette page , qu'on dirait extraite du livre de Ruth , n'a point épnisé le pinceau de Bossuet : il lui reste encore assez de cette antique et douce couleur pour peindre une mort heureuse. « Michel Le Tellier, « dit-il , commença lliymne des divines miséricordes : Misericor- « dids Domini aeternum cantabo : Je chanterai éternellement les « miséricordes du Seigneur. 11 expire en disant ces mots, e^ il con- « tinue avec les anges le sacré cantique. »

Nous avions cru pendant quelque temps que l'oraison funèbre du prince de Condé , à l'exception du mouvement qui la termine , était généralement trop louée ; nous pensions qu'il était plus aisé , comme il l'est en effet, d'arriver aux formes d'éloquence du commencement de cet éloge qu'à celles de V Oraison de madame Henriette : mais, quand nous avons lu ce discours avec attention ; quand nous avons vu l'orateur emboucher la trompette épique pendant une moitié de son récit, et donner comme en se jouant un chant d'Homère ; quand, se retirant à Chantilly avec Achille en repos , il rentre dans le ton évangéhque , et retrduve les grandes pensées , les vues chrétiennes qui remplissent les premières oraisons funèbres ; lorsque , après avoir mis Condé au cercueil, il appelle les peuples, les princes, les prélats , les guerriers , au catafalque du héros ; lorsque enfin , s'avançant lui-même avec ses cheveux blancs , il fait entendre les accents du cygne , montre Bossuet un pied dans la tombe , et le siècle de

Louis, dont il a l'air de faire les funérailles , prêt à s'abîmer dans réternité : à ce dernier effort de Téloquenoe humaine , les larmes de Tadmiration ont coulé de nos yeux , et le li?re est tombé de nos mains.

( M. DE Chateaubriand, Génie du ChristianUme.)

Le Discours sur l'Histoire universelle, composé pour l'éducation du Dauphin, avait paru à la fin de cette éducation , en 1681 ; et l'auteur de la PolUique de ^Écriture sainte, du Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, de V Exposition de la Doctrine catholique, de Y Histoire des Variations, et de tant d'autres ouvrages marqués du cachet de sa supériorité, semblait s'être surpassé lui-même dans ce grand chef-d'oeuvre , où il se montre à la fois annaliste savant et exact , théologien du premier ordre , politique profond, écrivain d'une éloquence au-dessus de tout éloge. Quelle vive et pittoresque rapidité dans la première partie de ce livre ! quel prodigieux enchaînement de ;tout le système religieux dans la seconde I quelle haute intelligence des choses humaines dans la troisième! et comme partout l'énergie et l'originalité de l'expression répondent à la force des pensées ! comme les créations du style sont d'accord avec la vigueur des conceptions ^ On sent que Fauteur possédail; et dominait tout Tensemble de son sujet avant de prendre la plume pour en fixer et en exposer les détails : c'est la marque et le procédé du vrai génie ; aussi ce livre semble- t-il être sorti tout entier, pour ainsi dire, de la tête de l'écrivain , par l'activité continue d'ime seule et même inspiration , comme les poètes , dans une allégorie moins noble peut-être qu'ingénieuse et sensée , nous peignent la sagesse ^'élançant toute complète du cerveau de Jupiter.

Telles paraissent également les Oraisons funèbres, depuis la première ligne de l'exorde jusqu'à la dernière de la péroraison : l'orateur, dans chacune de ces compositions , est comme emporté par un enthousiasme non interrompu , qui exclut au premier coup d'oeil toute l'idée d'art, d'arrangement, de préméditation ; son sujet le tourmente, et l'échauffé, et l'entraîne ; il ne lui permet pas de prendre haleine. C'est beaucoup pour les autres orateurs d'obtenir, dans laduréed'un discours, quelques moments d'une heureuse inspiration; ce n'est rien pour Bossuet : les élans de sa verve oratoire semblent naître les uns des autres ; tout est mouvement , tout est chaleuir»

tout est vie; et daus les instants où redouble son ardeur, où cet aigle déploie ses ailes avec plus d'audace , les limites de l'éloquence . proprement dites deviennent pour lui trop étroites : il les franchit ; il entre dans la sphère de la poésie ; il monte jusqu'aux régions les plus élevées de cette sphère; il s'y soutient au niveau des poètes les plus audacieux ; ce n'est plus le rival de Démosthène , c'est celui de Pindare. Quelques endroits de ses Oraisons funèbres sont vraiment des morceaux lyriques. Le don de l'inspiration , on peut l'affirmer , ne fut accordé è aucun orateur aussi pleinement qu'à Bossuet ; et quand on songe que son enthousiasme dans les ouvrages d'une assez grande étendue ne connaît ni langueur ni repos , on est frappé de ce privilège extraordinaire comme d'un de ces phénomènes qui étonnent la nature, et qui déconcertent ses lois.

On chercherait vainement à saisir et à développer toutes les causes de ce prodige : elles resteront pour la plupart éternellement cachées dans les profondeurs du génie ; mais on peut en apercevoir quelques-unes : c'est l'abondance de ses idées qui produit dans Bossuet Tabondance de ses mouvements et ta riche variété de ses expressions. Ses OraisoQS funèbres ne sont pas seulement des discours théologiques et religieux : les plus grandes vues de la politique s'y mêlent aux instructions du christianisme ; on y reconnaît toujours l'auteur du Discours sur V Histoire universelle. Bossuet n'était pas seulement un Père de l'Église : ce titre , qui lui fut décerné par un de ses plus illustres contemporains, dans la solennité d'une séance publique de l'Académie française , ne le représente pas tout entier. Cet esprit vaste et perçant , qui embrassait toute la théorie de la religion chrétienne, et qui en sondait tous les abîmes, avait aussi pénétré dans tous les mystères du gouvernement des Ëtats. Voyez de quels traits, de quelles couleurs il peint les personnages qui se sont montrés avec éclat dans l'administration des empires, ou dans les factions , les cabales , et les troubles civils. La religion et la politique sont les deux grands pivots sur lesquels roulent principalement toutes les choses humaines. Ce sont les deux intérêts qui touchent le plus puissamment les hommes; et ces deux intérêts , étroitement rapprochés entre eux, et se fortifiant en quelque* façon l'un par l'autre, sont les ressorts toujours agissants de l'éloquence de Bossuet. Us animent sans cesse ses discours, sans cesse ils lui fournissent des considérations contrastées qui répondent à toutes les oppositions du cœur, et qui sont bien supérieures à ces antithèses de l'art, propres uniquement à flatter l'esprit, ou à séduire l'oreille. Marchant à grands pas, comme l'exprime saint Chrysostome, sur les hau-

teurs de la religion , tantôt il lève ses regards vers le ciel , tantôt il les reporte et4es rabaisse vers la terre; il semble tantôt converser avec les puissances célestes, tantôt interroger les destinées du monde visible; tout à la fois prophète, Père de l'Église, grand politique, historien sublime, Bossuet est un des hommes qui ont le mieux compris tout ensemble et les affaires humaines et les choses divines , et le christianisme et la politique; cette double science est sans contredit une des sources de cette éloquence singulière qui le caractérise et qui se place hors de toute comparaison , comme elle s'élève au-dessus de toute nvalité.

L'inspiration perpétuelle qui l'agite et qui semble le troubler, cet enthousiasme qui se communique au lecteur et qui l'enivre luimême, a pu faire croire que la marche oratoire de Bossuet était beaucoup plus impétueuse que régulière , et qu'il a mis dans ses discours moins de méthode que de génie. Sa méthode en effet est peu sensible, mais elle n'en est pas moins réelle.

Les plans de Bossuet, dans ses Oraisons funèbres , sont simples aussi bien que ses textes ; mais si Ton veut y faire attention, on reconnaîtra qu'il les suit avec scrupule , qu'il en remplit toutes les divisions, qu'il en creuse également toutes les parties, et que jamais , dans les mouvements Tes plus inattendus de son essor, il ne perd de vue la route qu'il s'est tracée. Cette espèce de découverte est même une satisfaction tranquille que la lecture réfléchie de ses chefs-d'œuvre ajoute aux ravissements qu'ils causent d'abord , et au charme tumultueux des premières impressions. On aime à voir que , dans cette tourmente du génie , il est toujours sûr de sa marche, il reste toujours maître de lui-même. L'idée de sa puissance s'en accroît, et il semble que l'ascendant quMl exerce en soit plus légitime et plus doux.

Quelques amateurs du^ne , qui le confondent avec la perfection , parce que ces deux mots au premier coup d'oeil présentent à peu près la même idée , voudraient faire à Bossuet un reproche sérieux de plusieurs défauts qu'ils remarquent dans son élocution : mais le concevrait-on avec une élégance plus soutenue, avec une correction plus sévère, avec une harmonie plus scrupuleuse? Tout ce qui paraîtrait appartenir plus particulièrement à l'art ne semblerait-il pas en quelque sorte pris sur son génie? Où serait cet air d'improvisation , d'inspiration soudaine, qui lui est propre, et qu'on retrouve toujours avec tant de plaisir dans ses ouvrages même les plus travaillés?

La médiocrité soigneuse peut atteindre au fini , mais elle est toujours loin de la perfection : le génie, même avec des fautes, peut en

être voisin, parce qu'il réunit un plus grand nombre des conditions qui la constituent; à peine s'aperçoit-on de ce qui manque à Bossnet ; on n'est frappé que des beautés extraordinaires qui de toutes parts éclatent dans ses compositions ; et ce que son style peut quelquefois offrir de défectueux semble même concourir à l'effet et à l'illusion oratoires ; ce sont les choses qui occupent cet esprit grave , sublime et dominateur ; le soin minutieux des mots paraîtrait le dégrader ; plus il travaiU^ait à contenter l'oreille , moins il serait eûr de l'empire qu'il veut et qu'il doit exercer sur l'âmei : quelle richesse d'ailleurs, quelle énergie dans ce style, qui n'emprunte qu'à la pensée , dont il est l'image la plus vive et la plus naturelle , ses teintes et ses parures! quelle variété de mouvements! quelle abon« dance et quelle magnificence de tableaux ! quel trésor d'expressions fortes , pittoresques , animées , et pour ainsi dire vivantes ! quelle franche et mâle harmonie ! Sans les chefs-d'œuvre de Bossuct , connaîtrions-nous toute la puissance de notre langue? Ce grand orateur n'en a-t-il pas révélé les ressources, découvert tous les moyens, montré toute l'étendue? Qu'elle est belle cette langue dans les monuments d'une telle éloquence ! qu'elle a de majesté ! Mais c'est un fonds dont le génie de Bossuetn'a fait qu'exploiter les richesses : il n'eût pas à ce degré fertilisé un idiome stérile et pauvre;' s'il semble s'être ap* proprié , par le droit d^une sorte de création , tout ce qu'il a su y trouver; si l'on dit qu'il s'est fait une langue particulière qu'on nomme la langue de Bossuet, il est vrai de dire aussi que ce langage qui lui appartient n'est qu'un résultat des combinaisons merveilleur ses auxquelles pouvait se plier avec succès l'heureuse nature de notre commun idiome. Il a tiré l'or delà mine, mais la mine existait : il a couvert le sol de moissons brillantes , mais le champ était fécond; et le sentiment de l'orgueil national est doublé, quand on réfléchit que, si notre langue dut beaucoup à Bossuet, le génie et la gloire de cet homme prodigieux doivent également beaucoup à notre langue, accusée de faiblîesse par quelques étrangers qui ne la connaissent pas, et môme par quelques Français qui l'écrivent mal.

(DussAULT, Notice sur Bossuet )

lies philosophes de la Grèce énoncèrent , dans l'enceinte de leurs écoles , quelques grandes vérités morales , et Platon avait eu de sublimes pressentiments sur les destinées humaines : mais ces idées , mêlées d'erreurs et enveloppées de ténèbres, divulguées à voix basse

depuis la mort de Socrate , ne s'adressaient pas à la foule du peuple ; et dans ces gouvernements , si favorables en apparenee à la dignité de rfaomme , on ne faisait rien pour lui apprendre ses devoirs et ses immortelles espérances. Le christianisme élevait une tribune où les plus sublimes vérités étaient annoncées hautement pour tout le monde , où les plus pures leçons de la morale étaient rendues ûimi- Hères à la multitude ignorante : tribune formidable , devant laquelle s'étaient humiliés les empereurs souillés du sang des peuples ; triimoe pacifique ettutélaire, qui plus d*une fois donna refuge à ses mortels ennemis; tribune où furent longtemps défendus des intérêts partout abandonnés , et qui seule plaidait éternellement la cause du pauvre contre le riche , du faible contre^ l'oppresseur • et de l'homme contre lui-même.

Là tout s'ennoblit et se divinise : l'orateur , maître des esprits qu'il élève et qu'il consterne tour à tour , peut leur montrer quelque chose de plus grand que la gloire , et de plus effrayant que la mort ; il peut faire descendre du haut des cieux une étemelle espérance sur ces tombeaux où Périclès n'apportait que des regrets et des larmes. Si , comme l'orateur romain , il célèbre les guerriers de la légion de Mars tombés au champ de bataille , il donne à leurs âmes cette immortalité que Cicéron n'osait promettre qu'à leur souvenir ; il charge Dieu lui-même d'acquitter la reconnaissance de la patrie. Veut-il se renfermer dans la prédication évangélique ? cette science de la morale, cette expérience de l'homme , ces secrets des passions , étude éternelle des philosophes et des orateurs anciens, doivent être dans sa main. C'est lui, plus encore que l'orateur de l'antiquité, qui doit connaître tous les détours du coeur humain, toutes les vicissitudes des émotions , toutes les parties sensibles de l'âme , non pour exciter ces affections violentes, ces animosités populaires , ces grands incendies des passions, ces feux de vengeance et de haine où triomphait l'antique éloquence , mais pour apaiser, pour adoucir, pour purifier les âmes. Armé contre toutes les passions , sans avoir le droit d'en appeler aucune à son secours , il est obligé de créer une passion nouvelle, s'il est permis de profaner par ce nom le sentiment profond et sublime qui seul peut tout vaincre et tout remplacer dans les cœurs , l'enthousiasme religieux qui doit donner à son accent , à ses pensées, à ses paroles , plutôt l'inspiration d'un prophète que le mouvement d'un orateur.

A cette image de l'éloquence apostolique, n'avez-vous pas reconnu Bossuet? Grand homme , ta gloire vaincra toujours la monotonie d'un éloge tant de fois entendu. Le privilège du sublime te fut donné;

et rien n'est inépuisable comme Tadmiration que le sublime inspire. Soit que tu racontes les renversements des États , et que tu pénètres dans les causes profondes des révolutions ; soit que tu verses des pleurs sur une jeune femme mourante au milieu des pompes et des dangers de la cour ; soit que ton âme s'élance avec celle de Condé, et partage l'ardeur qu'elle décrit ; soit que , dans l'impétueuse richesse de tes sermons à demi préparés, tu saisisses , tu entraînes toutes les vérités de la morale et de la religion, partout tu agrandis la parole humaine, tu surpasses l'orateur antique , tu ne lui resseni*bles pas,: réunissant une imagination plus hardie, un enthousiasme plus élevé, une fécondité plus originale , une vocation plus haute , tu semblés ajouter l'éclat de ton génie à la majesté du culte public , et consacrer encore la religion elle-même.

( M. ViLLBMAiN, Discours <f ouverture du Cours d'éloquence française, )

DB

REINE^DE LA GRANDE-BRETAGNE

Trononcée le 16 novembre 1669, en présence de Monsieur, frère unique du Roi, et de Madame, en Téglise des religieuses de Sainte-Marie de Chaillot , où repose le cœur de Sa Majesté.

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