AVANT-PROPOS
Ces mélodies parurent, pour la première fois, en Angleterre en 18 10, par livraisons publiées à de longs intervalles, contenant chacune douze chants. Elles eurent le plus grand succès. L'accord singulier qui existe entre les paroles et la musique, entièrement composée d'airs irlandais pleins d'harmonie et de naïveté, la noblesse des pensées, le charme des expressions , la beauté des vers , tout contribua à nourrir et à porter au plus haut degré l'enthousiasme qu'avait excité ce monument national élevé à la gloire de l'Irlande. Il en parut sept livraisons. Pressée par le temps, je n'ai pu en donner qu'un choix que j'ai tâché de rendre intéressant et varié. Après un chant national ou guerrier on aime à retrouver l'aimable et joyeux délire d'un disciple d'Épicure, ou les douces rêveries d'un amant ; mais le plus grand charme de ces Mélodies est l'intérêt des souvenirs qu'elles retracent. Moore était digne de faire revivre les traditions de sa patrie, de célébrer ses malheurs et la triste et noble lutte qu'elle soutint pour conquérir la liberté qui trompe sans cesse son espoir. Le caractère passionné, tendre, rêveur et mélancolique des Irlandais, se peint tout entier dans ces délicieuses compositions. Après avoir réclamé pour l'Irlande plusieurs airs dont les compositeurs du continent ont enrichi leurs opéras et leurs romances, Moore dit dans sa réponse à l'éditeur des Mélodies : « Ainsi nos airs, comme la plupart de nos compatriotes, ont passé chez l'étranger, faute de trouver une protection dans la patrie. Mais nous touchons, j'espère, à une époque plus favorable à la saine politique et à la musique, qui sont inséparables, du moins en Irlande, comme on le verra trop bien par le ton de douleur et d'abattement qui caractérise presque tous nos premiers chants. La proposition que vous me faites d'adapter des paroles à ces airs n'est point du tout une tâche facile. Le poète qui veut suivre les divers sentimens qu'ils expriment doit comprendre et même éprouver ce rapide mouvement de l'esprit et du cœur, cet inexprimable mélange de tendresse et de légèreté qui composent le caractère de mes compatriotes, et dont leur musique est si profondément empreinte. Au milieu des accords les plus vifs, un accent mélancolique vient nous émouvoir et prête à la gaieté un nouveau genre d'intérêt. » Moore dit encore ailleurs : « On a souvent remarqué, et plus
souvent senti, que notre musique est le commentaire le plus fidèle de notre histoire. Le ton de défiance, auquel succède la langueur de l'abattement, un éclair d'énergie qui brille et disparaît, les douleurs d'un moment, perdues dans la légèreté de celui qui suit, et tout ce mélange romanesque de mélancolie et de gaieté, que produisent naturellement les efforts d'une nation vive et généreuse pour secouer ou pour oublier les maux qui l'oppriment : tels sont les traits de notre histoire et de notre caractère, si fortement et si fidèlement réfléchis dans notre musique. Je crois difficile d'entendre plusieurs de nos airs sans se rappeler l'époque ou l'événement dont ils semblent destinés à conserver la mémoire. Quelquefois lorsque les accords vifs, nobles et courageux, sont cependant mêlés à quelques notes tristes ; on croit voir les braves alliés de Montrose ( i ) marchant au secours de la cause royale malgré la perfidie de Charles et de ses ministres, et se rappelant assez de leurs souffrances passées pour rehausser la générosité de leur dévouement.
» Les Mélodies plaintives de Carolan nous ramènent au temps où il vivait, à l'époque où nos pauvres compatriotes étaient réduits à adorer leur Dieu dans des cavernes, ou à quitter à jamais leur terre natale (comme l'oiseau qui abandonne le nid que la main des hommes a souillé ) . Dans plusieurs chants, nous entendons encore le dernier adieu de l'Exilé (2), mêlant le regret de briser les liens qui l'attachaient à la patrie, à l'espoir des honneurs sur un sol étranger : honneurs tels qu'en obtinrent les catholiques irlandais à la bataille de Fontenoy, où leur valeur contribua puissamment au succès de la France, et arracha à Georges II cette mémorable exclamation : «Maudites soient les lois qui me privent de pareils sujets !»
(1) On trouve plusieurs détails sur la bravoure des troupes auxiliaires irlandaises dans l'Histoire complète des guerres d'Ecosse, sous Montrose, 1660. Voyez particulièrement la conduite d'un Irtandais à la bataille d'Aberdeen, chap, vi, page 49, et le tribut payé à la valeur du colonel O'Kyan, chap, vil, page 55. Clarendon avoue que le marquis de Montrose dut beaucoup de ses succès miraculeux à la petite troupe de be'ros irlandais, commandés par Macdonnel.
(2) Les associations de la musique des Hindous, quoique plus claires et plus définies, sont beaucoup moins touchantes et moins caractéristiques. «Ils divisaient leurs chants selon les saisons de l'année, et par là ilspouvaient ( dit sir William Jones) rappeler le souvenir des amusemens de l'automne à la fin de la moisson, ou les idées de séparation et de tristesse pendant l'hiver, etc. » Transactions asiatiques, roi. HT, sur le Mode musical des Hindous.) Ce que l'abbé Dubos dit des symphonies deLulli peut s'appliquer plus justement, je crois, à nos airs hardis elpassionnés. « Elles auraient produit de ces effets qui nous paraissent fabuleux dans le récit des anciens si on les avait fait entendre à des hommes aussi sensitifs que les Athéniens.» [Réflexions sur lapeinture, etc. T. I, sect. 45. ) [Noie de Moore.)
Depuis que la première édition des Mélodies a paru en France, Moore en a publié de nouvelles; plusieurs sont traduites ici pour la première fois. Quelques poètes français trouveront peut-être de nobles inspirations dans ces chants; peut-être leur rendront-ils l'harmonie et la grâce que je n'ai pu leur conserver. Les airs, transportés aussi parmi nous, donneront l'idée de cette musique populaire, si entraînante dans sa simplicité, si énergique dans ses accords, si douce et si rêveuse dans sa mélancolie, si vive dans sa joie. C'est l'accent des passions, immédiat et brûlant, que l'art n'a ni affaibli ni exagéré, qui est resté tel que la nature l'a donné à l'homme, et qui éveille en lui une sympathie universelle. Pour bien comprendre toute la beauté des Mélodies, il faut avoir entendu Moore en chanter quelques-unes; il semble improviser les airs et les paroles; son œil s'enflamme, sa voix prend tour à tour un accent vif ou lent, gai ou plaintif. C'est alors qu'il rappelle ce que le célèbre Sheridan disait de lui : « 11 n'y a pas un seul homme qui mette autant de son cœur dans son imagination. On croirait que l'âme de Moore est une étincelle de feu détachée du soleil, qui sans cesse voltige pour remonter vers sa source de vie et de lumière. »