‹ Chefs-d'uvre poétiques de Thomas MooreChapitre 112 sur 210 · L EXCUSE DU BARDE · texte numérisé non relu

L EXCUSE DU BARDE

Oh! ne condamnez pas le Barde (1), s'il vole aux bosquets où le plaisir insouciant se rit de la gloire. Il était né pour un plus beau destin, et dans des heures plus heureuses, son âme aurait brûlé d'une flamme plus sainte.

La corde qui maintenant languit détendue sur la lyre, pressée par le dard du guerrier, aurait courbé l'arc orgueilleux (2s et les lèvres qui aujourd'hui n'exhalent que le chant du désir, auraient versé à grands flots les nobles inspirations d'un cœur amant de la patrie !

Mais, hélas, pauvre patrie! son orgueil est passé; ce courage

(1) On peut supposer que celle excuse fut faite par un de ces bardes errans, que Spencer juge si Sévèrement, et peut-être avec vérité, dans son État de l'Irlande, et dont il uousdit:«que les poèmes étaient aspergés de quelques jolies fleurs de » leur invention naturelle, qui leur donnaient bonne grâce et bon air, et dont c'é- » tait pitié qu'on abusât pour en orner la méchanceté et le vice, tandis que bieu » placées, elles auraient pu servir à parer et à embellir la vertu. »

(2) "Wormius conjecture que le nom de l'Irlande est dérivé de yr, qui signifie un arc en langue runique, arme dont les Irlandais se servaient jadis avec beaucoup de dextérité. Cette interprétation est certainement plus honorable pour nous que la suivante : «Ainsi cette Irlande (appelée la terre de Vire* à c:iuse des querelles continuelles qui s'y élevèrent pendant quatre cents ans ) était maintenant devenue la terre de la concorde.»

Lloyd's state worthies, art.

( The lord Grandisson.)

* Irlande s'écrit en anglais : Ireland, mot composé de Ire, colîrc, et de iand, terre : terre de In colère.

qui ne devait jamais plier, est abattu; ses enfans ne soupirent qu'en secret sur ses ruines, car c'est crime de l'aimer et mort de la défendre ! Ses fils sont dédaignés s'ils ne savent trahir, voués à l'obscurité s'ils ne renient leurs pères ; la torche qui les éclaire dans la voie des honneurs s'allume au bûcher même où la patrie expire !

Ne condamnez donc pas le Barde s'il essaie d'oublier, dans le doux rêve du plaisir, la plaie qu'il ne saurait fermer. Oh ! rendez-lui seulement l'espérance !... qu'un rayon de lumière perce les ténèbres de sa patrie, et voyez-le frémir ! Déposant sur l'autel sacré les passions qu'il adorait, comme Harmodius (3) il couvrira son glaive du myrte oisif, enlacé maintenant autour de sa couronne!

Mais quoique la gloire soit éteinte et l'espérance évanouie, ton nom, Érin aimée! revivra dans ses chants.

A l'heure même où son cœur semblera plus joyeux, il ne perdra ni ton souvenir ni celui de tes souffrances.

L'étranger entendra au loin tes lamentations dans ses plaines, les soupirs de ta harpe traverseront les mers, et tes tyrans euxmêmes, tout en rivant tes fers, aux chants de leur captive s'arrêteront pour pleurer!

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