‹ Chefs-d'uvre poétiques de Thomas MooreChapitre 151 sur 210 · LA BELLE KATHLEEN, BALLADE · texte numérisé non relu

LA BELLE KATHLEEN, BALLADE

Près de ce lac dont le sombre rivage n'a jamais répété le chant de l'alouette (36), où la roche escarpée est suspendue dans l'air, saint Kevin, jeune alors, vint chercher le sommeil. « Ici du moins, se dit-il avec calme, aucune femme ne troublera mon repos. » Ah! le bon saint connaissait peu ce sexe rusé et tout ce qu'il peut entreprendre.

Il fuyait les yeux de Kathleen, ces yeux d'un bleu qui n'était

(35) Cette ballade est fondée sur une des nombreuses histoires qu'on raconte de saint Kevin, dont on montre encore la couche creusée dans le rocher à Glendalough, un des sites les plus sauvages et les plus romantiques du comté de Wicklovr.

(36) Il existe sur ce lac plusieurs autres traditions curieuses qui se trouvent dans Giraldus, Colgan, etc.

rien moins que céleste ! elle l'avait aimé tendrement et longtemps, désirant qu'il fût tout à elle, sans penser faire mal. En quelque lieu que le saint pût s'enfuir, il entendait bientôt approcher son pas léger ; soit qu'il se dirigeât vers l'orient ou vers l'occident, les yeux de Kathleen brillaient toujours devant lui.

Couché sur la roche escarpée, il dort enfin paisiblement, rêvant des cieux, et sûr que là, du moins, les sourires d'une femme ne le poursuivront pas. Mais ni le ciel ni la terre ne sont affranchis du pouvoir de la femme qui aime. A ce moment-là même, tandis que, tranquille, il sommeille, Kathleen pleure courbée sur lui.

Intrépide, elle a suivi ses pas jusqu'à ce lieu sauvage et désolé, et lorsque le matin vint frapper ses regards, il rencontra aussi les doux yeux de Kathleen. Ah! ces saints ont un cœur trop cruel ! furieux, de sa couche il se lève, et d'un choc impétueux la précipite du haut de la roche recourbée.

Glendalough ! tes sombres vagues furent le tombeau de la belle Kathleen; bientôt le saint (hélas! trop tard) comprit son amour, et gémit sur son sort. « Le ciel, dit-il, fasse paix à son âme ! » Comme il parlait, une douce musique sortit du sein du lac , et l'on vit une ombre souriante glisser sur l'onde fatale!

CHANT SACRÉ (37)

0 Dieu , vie et lumière de ce monde merveilleux ! l'éclat du jour, le sourire des nuits, sont tes émanations. De quelque côté que nous tournions nos regards, partout tes gloires étincellent : tout ce qui est beau et brillant vient de toi !

(37) «Le jour est à toi; la nuit aussi est à toi :tu as préparé la lumière et le soleil.

» Tu as posé toutes les limites de la terre; tu as fait l'hiver et l'été.» [Psaumt KXIv, 16, 17.)

Quand le jour lance un rayon d'adieu entre les nuages du soir, au milieu desquels il aime à s'arrêter, lorsque nous croyons presque entrevoir le ciel à travers ces portiques dorés; les teintes si douces, si radieuses, qui marquent le déclin du soleil , émanent de toi , Seigneur !

Quand la nuit aux ailes noires et parsemées d'étoiles obscurcit la terre et les cieux , semblable au bel oiseau dont le sombre plumage étincelle d'yeux innombrables, cette sainte obscurité, ces feux divins, imposans, infinis , émanent de toi , ô Seigneur !

Quand le printemps, toujours jeune, exhale autour de nous ses parfums, ton esprit échauffe ses soupirs embaumés ; et chaque fleur qui couronne l'été naît sous ton œil lumineux. De quelque côté que nous tournions nos regards, partout tes gloires étincellent ; tout ce qui est beau et brillant émane de toi !

CHANT SACRÉ

Ton trône est tombé , ô Israël ! Le silence règne sur tes plaines ; tes demeures sont désertes, tes enfans pleurent dans les chaînes. Où est la manne qui te nourrissait sur les rivages stériles d'Etham ? Le feu du ciel qui te guidait n'éclaire plus ton sentier solitaire.

Seigneur! tu aimais Jérusalem ; jadis elle était toute à toi, son amour était ton plus bel héritage (38), sa puissance, le trône de ta gloire (39), jusqu'au moment où l'esprit du mal vint flétrir ton vert olivier (40), et où les autels de Salem s'allumèrent pour d'autres dieux!

(38) «J'ai laissé mon héritage; j'ai livrélabien-aiméedemon âme entre les mains de ses ennemis.» [Jérémie, xil, 7.)

(39) «Ne dégrade pas le trône de ta gloire. » ( Jérémie, xiv, 21.)

(40) «Le Seigneur te nomma son vert olivier, beau, et couvert de fruits, etc.» [Urémie, xi, 16.)

Alors s'éclipsa l'étoile de Solyme; alors s'évanouirent ses jours de gloire, comme la bruyère du désert que le vent déchaîné arrache et disperse (41). Les bocages que parcouraient jadis les puissans de la terre sont silencieux et dévastés. Elles sont englouties ces tours coupables où Baal régnait comme Dieu!

«Allez, ôconquérans, dit le Seigneur! Baignez vos glaives dans son sang , et rasez ses remparts (42) que le Seigneur ne défend plus ! Que les filles désolées de Sion foulent aux pieds les ossemens de leurs pères, et que la vallée de carnage d'Hinnom (43) ne puisse receler tous les morts !

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