‹ Chefs-d'uvre poétiques de Thomas MooreChapitre 162 sur 210 · L AMOUR DANS LA DOULEUR · texte numérisé non relu

L AMOUR DANS LA DOULEUR

Au matin de la vie, quand les soucis sont inconnus et que les plaisirs nouveaux brillent de tout leur éclat, quand nous vivons dans un monde radieux de notre propre création, et que la lumière qui nous environne vient toute du dedans, oh ! croyezmoi, ce n'est pas à cet âge heureux que nous pouvons aimer comme à des heures moins bénies! C'est la joyeuse aurore des sourires et des espérances ; mais quand ces dons s'éclipsent, la tendresse est plus vive.

Lorsque nous voyons passer le premier charme de notre jeunesse, comme la feuille sur le courant, pour ne plus revenir; quand la coupe que faisait pétiller le plaisir s'emplit à l'autre urne aux flots sombres, alors vient le moment où règne l'affection profonde et dévouée que la joie ne connut jamais. L'amour nourri dans les plaisirs est volage comme eux ; mais l'amour né de la douleur est fidèle comme elle.

Dans les climats aimés du soleil, les fleurs, malgré leurs teintes splendides, n'épanchent à l'entour que de faibles parfums ; c'est sous les nuages et les brouillards de nos cieux en pleurs qu'elles

exhalent toute leur ambroisie. Ainsi le brûlant délire de la passion peut s'allumer dans la joie, mais c'est seulement dans la douleur qu'apparaît la vraie tendresse. Elle peut naître d'abord de la magie des sourires, mais ses douceurs ne s'épanouissent que dans les larmes!

Viens reposer sur mon sein, ô ma biche blessée ! quoique le troupeau se soit enfui loin de toi, ici il te reste un asile, ici est le sourire qu'aucun nuage ne peut éclipser; ici le cœur et la main t'appartiennent à jamais!

Oh! pourquoi l'amour nous serait-il donné s'il n'était le même dans la joie et dans les tourmens, dans la gloire ou la honte? J'ignore, et ne demande pas s'il y a crime dans ton cœur; ce que je sais, c'est que je t'aime, innocente ou coupable.

Tu m'as nommé ton ange aux heures du bonheur, je veux l'être à l'heure du supplice. — Intrépide, je te suivrai à travers la fournaise pour te protéger, te sauver ou périr avec toi!

CHANT SACRE

L'oiseau lâché sous le ciel d'Orient (53), lorsqu'il prend l'essor vers son nid, jamais n'abaisse son vol vers la terre, ni ne s'arrête où gazouillent les hôtes oisifs des bois. 11 s'élance d'un coup d'aile à travers les airs et le jour, par-delà tout obstacle; là, rien de terrestre ne borne sa course, aucune ombre n'obscurcit son chemin.

Ainsi accorde-moi, ô Dieu! libre de tout souci, pur de toute

(53) On sait que le pigeon-courrier s'e'lève de suile à une grande hauteur, afin de dominer tous les obstacles qui se trouvent entre lui et le lieu de sa destination.

souillure, de prendre vers toi mon essor, à travers l'air pur de la vertu. Là, plus de nuage du péché, plus d'attrait qui retienne mon âme loin de sa patrie! Ton soleil sur sa joyeuse route, ta liberté dans ses ailes!

CHANSON BACHIQUE

Remplissez le verre jusqu'au bord! chaque goutte jaillissant sur le front du souci en efface une ride. Jamais la flamme de l'esprit ne circule plus vite que lorsque, lancée du gobelet écumant, elle parcourt nos veines.

On raconte que les sages, captivant les ailes de la foudre, font descendre ses feux de la voûte étoilée ; nous autres sages aussi, au nom de la liqueur pétillante, des deux de l'esprit nous attirons l'éclair! — Remplissez....

Voulez-vous savoir qui légua le premier à nos âmes cette noble soif pour l'esprit céleste du vin? Ce fut un certain jour, le jour où, comme le chantent les poètes, Prométhée déroba le feu vivant qui nous échauffe.

L'insouciant jeune homme, dans son essor vers les sources de gloire , ne prit ni urne ni vase pour cacher son larcin : mais quelle fut sa joie, lorsque contemplant au loin les vastes plaines des cieux, il avisa parmi les étoiles la coupe de Bacchus!

Restes du banquet de la veille, quelques gouttes brillaient au fond du vase, les étincelles de l'âme y mêlèrent leur brûlant trésor! De là vient que les averses de la coupe nous ensorcellent si fort, de là vient leur puissance sur le feu qui est en nous !

Remplissez le verre à pleins bords, etc.

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